Le contenu de ces mails est
toujours assez similaire : dans un charabia larmoyant
qui mêle bondieuserie, politique africaine
et jargon de businessman, un illustre inconnu vous
raconte sa tragédie familiale. Son père,
et parfois même tous les siens ont été
assassinés à la suite d'un coup d'état,
d'une guerre ethnique ou de tout autre fléau.
Le continent noir en connaît hélas
quelques-uns
Dieu merci, avant que le pire
ne soit arrivé, le vénérable
paternel a eu la sagesse de transférer sa
fortune personnelle ou d'ailleurs des fonds détournés
des caisses de l'Etat, vers l'étranger.
Le hic, car il y en a toujours
un, c'est que pour une raison assez confuse, l'auteur
du mail se trouve dans l'incapacité absolue
de récupérer le pactole qui lui
revient de droit. C'est là que vous intervenez.
Car Dieu, dans son infinie bonté a mis
votre adresse e-mail sur la route de notre fieffé
spammeur. Fini le désespoir. Le message
se précise alors et l'on vous expose comment
vous pouvez l'assister. Non pas par pure piété
bien qu'il en soit beaucoup question, mais pour
réaliser une opération financière
exceptionnelle : vous investissez quelques dizaines
de milliers de dollars, et quelques jours après
vous récupérez 30 ou 40% de plus,
quand ce ne sont pas des millions.
En général,
ce genre de mail, on ne le lit pas jusqu'au bout.
L'arnaque est bien connue, elle existait d'ailleurs
avant l'Internet. C'est une spécialité
nigériane. Une escroquerie ça va
sans dire, montée par des individus sans
scrupules et dangereux. Il se dit même que
parmi les malheureux bernés qui ont fait
le voyage de Lagos pour tenter de récupérer
leurs économies, certains ne sont jamais
rentrés. Bref, si dès fois vous
aviez de l'argent à placer, ou une âme
de bon samaritain, on préfère vous
mettre en garde
Mais revenons en à
Steve Thompson, le héros de cette histoire
rocambolesque. Lui, lit les mails jusqu'au bout,
et il y répond. Non pas qu'il soit naïf,
non, mais parce que c'est un peu son hobby, que
de martyriser les arnaqueurs. Il le fait avec
finesse, prudence et professionnalisme. Bien sûr
Steve Thompson est un pseudonyme. Au-delà,
le personnage s'est offert un nom de domaine,
pour disposer d'adresses e-mails personnalisables
à volonté, et en deux trois coups
de pinceaux sous Photoshop, il n'hésite
pas à falsifier son passeport, le photomontage
n'ayant d'autres usages que de mettre en confiance
l'arnaqueur.
En l'occurrence, l'auteur
du spam se nomme Solomon Mupesa. Natif du Zimbabwe,
dont il a pu sauver sa peau in extremis, le brave
homme vit réfugié à Dubaï
dans les Emirats Arabes Unis. C'est là
que son défunt père a pu transférer
la modique somme de 10 millions de dollars. En
l'aidant à récupérer cet
argent et à s'installer sous d'autres cieux,
Steve Thompson empocherait le tiers de la somme.
Bref, le scénario classique.
Lui, répondant sur
le même ton dégoulinant de charité
chrétienne, Steve Thompson a joué
le rôle du parfait naïf. Crier "
banco " d'entrée eut été
suspect. Steve Thompson a donc pris le temps.
Les anglophones se régaleront à
parcourir la correspondance
surréaliste que les deux hommes
ont échangée en quelques semaines.
Elle est assortie sur la droite de la page des
commentaires ironiques de Steve Thopson. Passés
les salamalecs, l'affaire prend progressivement
forme. Nos deux bigots établissent le contact
par téléphone, et mentant chacun
de leur côté finissent par convenir
de la marche à suivre.
Steve Thompson qui a déjà
réservé son billet British Airways
volera donc vers Dubaï avec toutes ses économies,
près de 20 000 $, en liquide. De son côté,
Solomon Mupesa lui aura réservé
une chambre d'hôtel et repéré
une église où ils pourront prier
de concert. Les deux hommes peuvent avoir confiance,
ils ont échangé des preuves de bonne
foi : un récépissé d'un côté,
une photo présentant les liasses de billets
de l'autre. On vous recommande de jeter un il
à ces documents, des faux si manifestes
qu'ils en sont drôles.
On vous épargne
les détails truculents pour en venir au
jour de la rencontre. Ce que notre arnaqueur arnaqué
ne sait pas, c'est que Steve Thompson a des connaissances
à Dubaï. Bien évidemment, notre
anglais n'allait pas pousser l'expérience
jusqu'à prendre l'avion. Ce sont donc ses
deux complices qui se présenteront à
l'aéroport, maquillés en touristes.
Il va sans dire que ni Thompson, ni Mupesa ne
tenant à envoyer de photo, les deux hommes
rivalisent de ruse pour qu'à l'aéroport,
l'autre se démasque le premier. Passons.
L'idée de Steve
Thompson était de photographier le ou les
voleurs pour remettre les clichés et tous
les mails échangés aux autorités
compétentes. Mission dont ses amis sur
place se sont acquittés avec brio, en poussant
le vice jusqu'à se faire tirer le portrait
par M. Mupesa en personne. Le détail de
l'opération est raconté
sur le site et les photos espions
sont exposées.
Pour ne pas interférer
avec le travail de la police locale, Steve Thompson
est alors sorti de la partie. Pour mieux y revenir
quelques semaines plus tard, après avoir
constaté que la police de Dubaï faisait
chou blanc. Il lui a alors fallu inventer une
histoire à dormir debout, pour expliquer
sa disparition à un Mupesa perplexe : arrêté
au passage de la douane, Steve Thompson aurait
été soupçonné de tremper
dans des affaires louches. D'interrogatoire en
interrogatoire, on aurait fini par lui soumettre
des photos, celles-là même prises
à l'aéroport, mais cela, Mupesa
ne le sait pas. Ce n'est qu'après dix jours
de détention que le consulat britannique
aurait obtenu son expulsion du pays. L'argent
aurait été saisi, mais ne le serait
plus. Le problème c'est que Thompson, interdit
de territoire ne peut le retirer.
Retournement complet de
situation. Vous l'avez compris Thompson demande
alors à Mupesa, puisqu'il se trouve sur
place et qu'il est en partie responsable, d'aller
retirer la somme au commissariat. L'arnaqueur
servi sur un plateau aux autorités. On
croit rêver. Audacieux. Grandiose. Mais
pas très réaliste. Comme Mupesa
n'est pas la moitié d'un imbécile,
et qu'au mail précédent il s'est
reconnu sur la photo marquée
WANTED, Mupesa se défile. Mais sans renoncer
à l'argent. C'est le plus surprenant dans
cette histoire. Il est même assez jubilatoire
de constater comme jusqu'au bout l'arnaqueur veut
y croire et tente vainement de manipuler quelqu'un
qui le manipule.
Steve Thompson met alors
fin au dialogue de sourd, en révélant
toute la vérité, dans une diatribe
hargneuse et grossière. Outre la petite
satisfaction d'avoir trompé le renard,
il sème sur le web son portrait, son identité,
son mail et même son numéro de téléphone.
Aux dernières nouvelles, Mupesa, chassé
de Hotmail a ouvert une boîte sur Caramail.
Il est toujours en exercice, alors, méfiez-vous
[Tijani
Smaoui, L'Internaute]
|
|
|