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 INTERVIEW 
Mai 2006

"Le commerce équitable est un des secteurs français qui se développe le plus vite"

Alexis Krycève, directeur général chez Alter Eco, est venu dans nos locaux pour répondre, en chat, à toutes vos questions au sujet du commerce équitable.
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Clairement, qu'est-ce que le commerce équitable ?
Alexis Krycève : Il s'agit de travailler en priorité avec les producteurs les plus défavorisés des pays du sud et de leur acheter leur production à des conditions visant à permettre leur développement économique, social et environnemental. En bref, du commerce au service du développement. Concrètement, des petits producteurs dans les pays du tiers monde se regroupent en coopératives, associations... et nous vendent leur production de café, thé, chocolat, riz, sucre, huile d'olive... Nous leur achetons plus cher que le cours du marché, pré-finançons leur récolte, nous engageons dans la durée (contrats à 3 ans...) et veillons à ce que notre activité contribue à leur développement durable.

Comment a été créé le label Max Havelaar ?
Max Havelaar est une association, un label, qui certifie que les produits sur lesquels il est apposé répondent bien aux critères internationaux du commerce équitable. Max Havelaar a été créé en 1988, à l'initiative d'un prêtre protestant hollandais (le Père van der Hoff) et de Nico Roozen, afin d'aider les producteurs de café d'Amérique du Sud à trouver des débouchés pour leur café et à pouvoir vivre des ventes. Je vous conseille un livre passionnant qui raconte l'histoire de la création de Max Havelaar, il s'appelle "L'aventure du Commerce Equitable" et est écrit par les deux compères.

"J'avais moi aussi envie de trouver un métier qui avait du sens."

Qui a créé Alter Eco et comment est venue l'idée de distribuer cette marque en supermarché ?
Le fondateur d'Alter Eco s'appelle Tristan Lecomte. Il travaillait chez L'Oréal en audit interne et contrôle de gestion, mais ne s'épanouissait pas vraiment dans sa vie professionnelle. Il cherchait un métier avec plus de sens et a entendu parler du commerce équitable en lisant un article dans Le Réverbère. Il s'est lancé, a quitté L'Oréal en 1998 et a ouvert une boutique d'artisanat et produits alimentaires tous issus du commerce équitable. En 1999, il a ouvert une deuxième boutique mais il n'arrivait pas vraiment à les rentabiliser et surtout les volumes étaient bien trop faibles pour espérer un vrai décollage du commerce équitable. Le but étant de "changer le monde", il fallait changer d'échelle. Après une tentative avortée de création d'une start-up spécialisée dans le commerce équitable, il s'est tourné vers la grande distribution qui offrait des débouchés bien plus importants (70 % au moins des achats alimentaires y sont faits). C'est Monoprix qui, en premier, a franchi le pas en référençant une gamme de 13 produits Alter Eco en avril 2002. C'est à ce moment là que j'ai rejoint Tristan qui était alors seul...

Pourquoi vous êtes-vous personnellement lancé dans le commerce équitable ? Qu'avez-vous fait comme formation ?
J'ai fait HEC, et après avoir eu des expériences de stages dans des grands groupes et des PME, j'avais moi aussi envie de trouver un métier qui avait du sens. J'avais envie d'accompagner un porteur de projet dans une aventure très ambitieuse, si possible tournée vers les autres ou l'humanitaire. J'avais fait une mission humanitaire au Népal qui m'avait énormément motivé. Lorsque j'ai rencontré Tristan, j'ai été passionné par sa vision à la fois hyper ambitieuse et pragmatique de la solidarité. Aller titiller les grandes marques et montrer qu'on pouvait réussir à faire du commerce autrement, avec plus de sens, j'avoue que ça me plaisait pas mal !

Quels sont les vrais labels sous lesquels se trouvent les produits du commerce équitable, existe t-il des copies ?
Le label le plus connu et le plus sérieux est Max Havelaar. On ne peut pas parler de copies, il y a d'autres labels, mais qui sont tous moins exigeants et plus récents. Notre volonté chez Alter Eco est d'aller toujours plus loin et de faire en sorte que la plus grande valeur ajoutée possible aille aux producteurs et aux pays du sud, nous souhaitons donc privilégier les systèmes de certification les plus rigoureux.

En achetant des produits Alter Eco, est ce que je suis sûr que le producteur a une juste rémunération ?

En savoir plus
Plate-forme pour le commerce équitable
Commerce équitable.com
Les artisans du monde
Max Havelaar

Vous pouvez l'être si vous le souhaitez. Allez vous documenter sur www.altereco.com, de nous demander nos rapports d'audits complets, d'aller voir sur le site de Max Havelaar en quoi consiste la certification, de venir à nos réunions mensuelles d'information ouvertes à tous, d'exiger des garanties, de visualiser les vidéos des producteurs que nous interrogeons lors de nos visites. Pourquoi pas de venir avec nous sur le terrain dans une coopérative ?

"Dans le cas des produits Alter Eco, c'est 27 % du prix final en moyenne qui va au Sud."

Le commerce équitable : comment les producteurs y gagnent-ils concrètement ?
Nous travaillons avec des gens très pauvres. En moyenne, les producteurs touchent entre 50 et 1000 euros par an. 1,3 milliard de petits producteurs dans le monde sont dans cette situation exsangue. Ils vendent à perte et n'ont aucun espoir de se développer. En entrant dans les voies du commerce équitable, en se regroupant, en se passant des intermédiaires locaux qui leur achètent leur production à vil prix, ils entrent sur une voie possible de développement. Ils ne deviennent clairement pas riches du jour au lendemain. La première année où ils vendent à Alter Eco, les producteurs touchent peut-être 50 à 100 % de plus, soit 100 à 2000 euros par an. En revanche il sont membres d'une coopérative, et ont une voix au même titre que les autres producteurs, pour décider ce qui est fait des primes que nous versons.
Généralement, ils investissent d'abord dans l'amélioration de leur outil de production, pour augmenter les rendements et la qualité de leurs produits, puis dans la certification bio afin de préserver leur santé, leurs terres et de toucher de meilleurs revenus. Puis, ils investissent dans des projets communautaires tels que des infrastructures, routes, écoles, hôpitaux, transport pour les producteurs, payent des bourses aux enfants des producteurs... Ainsi peut se mettre en place un processus de développement dont ils vont tous pouvoir bénéficier. Mais c'est un processus très long (20 à 30 ans au moins) si on veut observer un véritable changement de niveau de vie. Le changement qu'on observe immédiatement en revanche, et dans la relation, dans ce que disent les producteurs, dans le sentiment qu'ils ont et qu'ils communiquent de ne pas être des reclus mais des gens dignes qui peuvent vivre et être fiers de leur travail et de la qualité exceptionnelle de leurs produits.

Est-ce que les intermédiaires entre vous et les producteurs sont aussi rémunérée équitablement ?
De qui parlez-vous ? Il y a le moins possible d'intermédiaires, mais bien sûr nous devons affréter des containers, et vu les faibles volumes que nous représentons, je crois que ceux-ci font des marges plus que convenables sur nos containers. Les transformateurs éventuels gagnent leur vie de la même manière que pour des produits conventionnels. En revanche nous essayons le plus possible de faire transformer les produits sur place, car c'est fondamental si on veut que le changement soit significatif. Prenons l'exemple du thé. Pour un thé conventionnel (non équitable) d'une grande marque que vous payez environ 2 euros, le revenu des producteurs qui ont fourni le thé est de l'ordre de 2 centimes, soit 1% du prix que vous payez, pour le thé proposé par Alter Eco, le revenu passe à 7 centimes environ. Certes c'est 3,5 fois plus, mais ça n'est toujours pas grand chose comparé au prix auquel vous l'achetez. C'est pourquoi nous faisons entièrement transformer et conditionner les boîtes de nos thés sur place, par les femmes des producteurs, et c'est au final 37 % du prix que vous payez qui va au Sud.
Pour réellement "rééquilibrer les termes de l'échange" ainsi que nous le prétendons, ça ne suffit pas de mieux payer une matière première et ça n'est pas ça faire du développement. C'est aussi faire en sorte qu'une part de plus en plus importante de la chaîne de valeur soit maintenue au sud. Dans le cas des produits Alter Eco, c'est 27 % du prix final en moyenne qui va au Sud. Ce n'est toujours pas du 50-50, mais c'est nettement mieux que les 8 % qui leur seraient restés si nous nous étions contentés de payer le prix du marché des matières premières.

"Les produits Alter Eco sont toutefois d'une très grande qualité et pour la plupart labellisés AB"

Les produits sont achetés plus chers, ils sont donc revendus plus chers ?
Comme je viens de le montrer avec l'exemple du thé, il y a malheureusement peu de lien entre le prix payé pour le produit et celui auquel vous le retrouvez en rayon pour vos grandes marques. Bien d'autres choses influent sur le prix final : la publicité, les taxes à l'importation, le transport, le stockage, les frais de marketing... sur lesquels on peut tout à fait rogner pour compenser largement le surcoût à l'achat. Les produits Alter Eco sont toutefois d'une très grande qualité et pour la plupart labellisés AB (biologiques), et ils sont dans le haut de gamme du rayon. En moyenne ils sont 10 % plus chers que la moyenne du rayon mais cela s'explique par d'autres raisons que le fait qu'ils soient équitables (faibles volumes principalement).

Et pourquoi ne pas tendre la main à certains petits producteurs français ou européens qui eux aussi ne parviennent à écouler le fruit de leur travail ?
Pourquoi pas en effet, j'y suis bien sûr très favorable dans la mesure ou la situation de certains producteurs français est catastrophique. Toutefois je crois que ça n'est pas le même métier que le notre et qu'il faut éviter de l'appeler commerce équitable pour éviter la confusion et pour éviter que l'on se détourne du premier objectif qui est d'aider les producteurs les plus défavorisés. Aussi catastrophique que soit la situation au nord, on ne parle pas du même niveau d'urgence, et les problématiques des producteurs au nord ne sont pas les mêmes et ont probablement d'autres remèdes (représentation politique, PAC, subventions...) il faut les aider à s'en sortir et c'est ce que d'autres initiatives font. On parle généralement de commerce solidaire. Mais pourquoi pas aussi développer des initiatives communes producteurs du sud/producteurs du nord sur des produits composés comme des confitures, où le sucre viendrait du sud et les fraises du nord par exemple. Nous y réfléchissons actuellement.

Seuls les pays d'Afrique ou d'Amérique latine sont concernés par le commerce équitable ?
Non, nos produits viennent d'Asie, Amérique Centrale, Amérique du Sud, Afrique. Pour l'instant nous travaillons avec 34 coopératives dans 21 pays.

"Ce que je vois dans les coopératives que je visite, ça n'est pas des producteurs avec des piscines mais des gens extrêmement démunis"

On a récemment vu sur Capital de M6 des "petits" producteurs qui menaient un train de vie assez éloigné de l'image que l'on pourrait s'en faire... Comment l'expliquez vous ?
Je pense que vous avez mal vu, ou que vous avez vu ce que Capital voulait vous montrer. Ce que vous avez vu, je pense, c'est la piscine de la grand-mère d'un producteur. Il est vrai que notre méthodologie d'audit ne va pas jusqu'à auditer les grand-mères des producteurs. Toutefois pour répondre plus précisément à votre question, il est vrai que le niveau de vie des producteurs de Coagrosol (coopérative citée dans le reportage, ndr) est plus élevé que la moyenne des producteurs avec lesquels nous travaillons. Ils l'ont d'ailleurs identifié et ont décidé collectivement d'utiliser les primes pour financer des activités solidaires extérieures à leur coopérative. Si le commerce équitable n'avait pas été la, avec les fluctuations des prix des oranges orchestrées par les grandes marques de jus de fruits, Coagrosol n'existerait plus aujourd'hui, et je ne sais pas ce qu'il resterait des producteurs. Ce que je vois dans les coopératives que je visite, ça n'est pas des producteurs avec des piscines mais des gens extrêmement démunis et le procédé de Capital est assez malhonnête intellectuellement.
Si vous connaissez cette émission, regardez attentivement les reportages et voyez comment ils sont faits. On recherche le scoop, le sensationnel. Mais je ne crois pas que ce soit le cœur du sujet. L'équipe de Capital a filmé 54 heures de bobine, le résultat est légèrement décevant sur le plan de l'information, mais je ne suis pas loin de croire que l'issue était un peu préméditée.

Qui s'occupe du contrôle du respect de la charte commerce équitable et de l'application des cahiers des charges dans les pays du sud ?
C'est la fédération des labels dont dépend Max Havelaar, qui s'appelle FLO (fairtrade labelling organisations). Il y a d'une part FLO e.V. qui définit les cahiers des charges par filière, puis un organisme indépendant du premier, FLO cert, qui vérifie et certifie que le cahier des charges est bien respecté. Si ça n'est pas le cas, les coopératives sont dé-certifiées et ont des périodes de mise en conformité dans le cas de non-conformités mineures, ou sont exclues en cas de non-conformité majeure.

"Nous vendons en moyenne un produit toutes les 3 secondes en France."

On parle beaucoup de produits alimentaires, mais la terminologie commerce équitable couvre-t-elle d'autres produits ?
Oui bien sûr je parle d'alimentaire parce qu'Alter Eco commercialise 70 références toutes alimentaires, mais il y a aussi des textiles (Ideo, Tudo Bom, Veja), de l'artisanat (Artisans du Monde, Boutic Ethic, Alter Mundi...) ou encore des huiles essentielles et produits d'Amazonie Brésilienne (commercequitable.com) etc.

Beaucoup de gens disent encourager le commerce équitable, mais finalement je crois que très peu de gens achètent réellement équitable... Connaissez-vous les chiffres ?
Vous avez raison, c'est encore faible mais quel progrès ! Le commerce équitable est un des secteurs qui se développe le plus vite en France actuellement. En 2000, moins de 10 % des gens avaient entendu parler de commerce équitable. Aujourd'hui, 3 français sur 4 savent en gros de quoi il s'agit, et 42 % déclarent avoir acheté un produit équitable au cours des 12 derniers mois (mais ça n'est que du déclaratif). Ce que nous observons dans tous les cas, c'est plus qu'un doublement de nos ventes chaque année. Nous vendons en moyenne un produit toutes les 3 secondes en France. Le 29 avril démarre la 6ème Quinzaine du Commerce Equitable, vous devriez voir des produits partout dans les rayons et sur les marchés, dans les salons, etc. Impossible de passer à côté !

Comment comptez-vous démocratiser le commerce équitable ? C'est encore un peu cher.

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Comme je le disais, le but est de baisser encore le prix de nos produits. Une seule solution, vendre plus. En continuant à nous développer au rythme actuel, nous pourrons dans 5 ans avoir baissé nos prix de 10 à 20 % tout en multipliant encore par deux au moins la part qui revient aux producteurs. Nous allons donc continuer à chercher de nouveaux clients, développer nos gammes de produits, aider les producteurs à transformer les produits sur place, leur faire des prêts, lancer Alter Eco à l'étranger (c'est déjà le cas aux Etats Unis, en Australie, en Belgique)... après tout pourquoi seuls les mauvais produits industriels des grandes marques auraient le droit de s'exporter ? Il y a du boulot et de quoi améliorer encore significativement la portée de notre action et l'impact de notre activité. Il y a encore du chemin pour "changer le monde", mais cela ne tient qu'à vous !

En savoir plus www.altereco.com
Livres :
L'aventure du commerce équitable, Nico Roozen et Frans Van Der Hoff, Ed. Lattès, 33 € Touver le meilleur prix
Le commerce équitable, Tristan Lecomte, Ed. Editions d'organisation, 24,50 € Touver le meilleur prix

 
 Caroline Cardona, L'InternauteConso
 
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