"Je
vois bien les hypers vendre des voitures, ou d'électricité"
Philippe
Moati est directeur de recherche au Credoc (Centre de
recherche pour l'étude et l'observation des conditions
de vie). Il nous explique pourquoi les Français
aiment tant leurs hypers et les nouveaux défis
des enseignes.
Comment expliquez-vous le succès
des hypermarchés en France ? Le succès initial des hypers tient à l'évolution
de la production industrielle. La standardisation des
produits a permis une consommation et donc une distribution
de masse. Les hypers, grâce à leurs prix beaucoup plus
bas que les petits commerces classiques, ont donc contribué
à démocratiser les achats. D'autres facteurs ont permis
l'expansion de ce type de commerce : le réfrigérateur
et des logements plus grands, par exemple, pour stocker
de la nourriture pendant plusieurs jours. Ce type de
commerce a aussi été poussé par l'expansion de la voiture.
Ils ont été construits en périphérie des villes, avec
de grands parkings.
Pourquoi trouve-t-on peu d'hypermarchés
à l'étranger ?
Le modèle discount existe bien, mais sous des formes
différentes. On trouve des supermarchés dans la plupart
des pays européens. Mais le concept d'hypermarché, avec
un assortiment très vaste, est lui assez spécifique
à la France. D'abord, parce que ce concept a été inventé
chez nous. Deuxièmement, les réglementations à l'étranger
par exemple sont moins souples et ont fortement limité
l'expansion de grandes surfaces. En Allemagne, c'est
plutôt les réglementations sur les horaires d'ouverture
qui ont joué. Enfin, la structure urbaine elle-même
détermine le type de commerce dans chaque pays. En Angleterre,
l'espace est ainsi plus homogène : il n'y pas de périphéries
autour des grandes villes.
Quelles sont les difficultés
rencontrées aujourd'hui par les hypermarchés ?
Depuis une quinzaine d'années, le commerce a connu une
profusion d'innovations, et de nouvelles enseignes sont
apparues. Ces nouvelles enseignes répondent de manière
ciblée aux besoins des consommateurs. Face à cela, les
hypermarchés n'ont pas beaucoup évolué. Sur le sport
par exemple, les hypers ont été complètement dépassés
par des magasins comme Décathlon ou Go Sport. Parallèlement,
leur capacité à offrir des prix bas est remise en cause
par les magasins de hard-discount. Le consommateur est
habitué aux prix bas, il en veut maintenant toujours
plus.
Pourtant les hypermarchés n'arrêtent
pas d'ouvrir toujours plus de rayons : pharmacie, bijoux,
assurances, informatique…
De par son concept, l'hypermarché est obligé d'offrir
de nouveaux services, puisque sur ses marchés de base
(alimentation, droguerie…) il stagne. Il ne peut donc
trouver sa croissance que dans de nouveaux types d'offres.
Il va plutôt s'orienter vers des marchés de services,
plus porteurs : les assurances, les cartes bancaires
ou les voyages par exemple. Mais l'hypermarché est aussi
très réactif : il a très vite investit le créneau de
la téléphonie mobile par exemple. Carrefour a aussi
réussi avec succès dans les piscines, un pari qui était
loin d'être gagné d'avance. Pour les années à venir,
je vois bien les hypers se lancer dans la vente de voitures,
ou d'électricité dès que la marché sera libéralisé.
Internet est-il une menace
ou une chance pour les hypermarchés ? Une
menace, clairement. Même si la plupart des cybermarchés
sont détenus par des enseignes de la grande distribution,
le chiffre d'affaires pour les points de vente va diminuer.
Les magasins vont se retrouver en surcapacité, et certains
vont devoir fermer. D'ailleurs les hypers ne sont pas
du tout actifs dans la promotion et la publicité de
leurs sites Internet.Et de nouveaux acteurs étrangers
pourraient venir les concurrencer sur ce terrain. Bien
sûr, cela suppose une politique d'achats compétitive
et une logistique compliquée, mais ça reste moins cher
et moins risqué que d'essayer de s'implanter en France
avec de vrais magasins, qui sont de plus interdits par
la loi. Tesco [Royaume-Uni] ou Wal-Mart [Etats-Unis],
pourraient bien s'introduire sur la marché français
par ce moyen. Si j'avais un conseil à donner aux hypers,
ce serait donc de ne pas s'endormir sur le créneau d'Internet.