"Je voudrais bien arrêter, seulement le rêve de gagner le gros lot est plus fort que tout." Alain le reconnaît sans pudeur : le démon du jeu ne l'a toujours pas quitté. PMU, Loto, Euro-millions, Rapido, jeux de grattage
Il joue à tout, et perd beaucoup. Mais il revient de loin : il y a quelques années, après des "pertes énormes" il a été dans l'obligation "d'arrêter le casino et le stud poker" : "ma vie familiale était en jeu. Ce fut un choix difficile mais j'ai réussi à le faire et à assumer," explique-t-il. Cette dépendance, Alain est loin d'être le seul à l'endurer.
1 à 3 % de la population touchée
En France, près de 200 000 personnes, soit 1 à 3 % de la population, pourraient être concernées, d'après des études épidémiologiques nord-américaines.
Et l'offre croissante de jeux bon marché a grandement accru ce risque, ces trente dernières années : "Il y avait une description traditionnelle du joueur pathologique : celle d'une homme relativement jeune et chercheur de sensations fortes, mais plus inséré socialement que le toxicomane", explique Marc Valleur psychiatre et vice-président de l'Observatoire des Jeux. "Mais aujourd'hui, ce profil est en train de voler en éclat car tout le monde joue. Il y a de plus en plus de femmes, de personnes âgées ou ayant des problèmes économiques : des Rmistes, des chômeurs, des immigrés : en jouant très peu, ils peuvent se ruiner très vite."
"Jeux de rêves" contre "jeux à sensations"
Les jeux les plus "addictifs" ne sont pourtant pas les plus connus comme le Loto ou l'Euro Millions. Pour Marc Valleur, il faut bien faire la distinction entre ces "jeux de rêve, où il faut attendre plusieurs jours pour avoir le résultats", et les "jeux à sensations avec un gain immédiat", comme les courses, les machines à sous ou le Rapido, avec lesquels on peut très vite perdre le contrôle.
"Pire que l'héroïne"
Pour certains patients de Marc Valleur, le jeu devient alors "pire que l'héroïne." Une analogie qui n'étonne guère le psychiatre : de la dépendance au jeu, à l'alcool, ou même à la drogue, il n'y a en effet souvent qu'un pas. Et pour ce spécialiste de la toxicomanie, le jeu est un véritable "laboratoire psychologique des rapports d'un sujet au risque."
"Ils voient la solution dans le problème"
Parmi les premiers symptômes de ces joueurs pathologiques : le surendettement. "C'est l'argent qui fait mal en premier" analyse Marc Valleur. "C'est une véritable spirale pour emprunter de plus en plus d'argent. Ils sollicitent leur famille, leurs amis, leur employeur
Ils se retrouvent vite seuls : il y a de moins en moins de personnes à qui ils peuvent en parler car ils ont menti à tout leur entourage pour emprunter de l'argent. Longtemps, ils pensent que gagner au jeu pourra tout résoudre : ils voient la solution dans le problème." Et la dépression accompagne aussi souvent ces troubles.
Une pathologie "plus réactive" que la toxicomanie
Pour les aider, les médecins proposent alors des psychothérapies et parfois même des médicaments. Interdiction de casinos, aide sociale à la gestion d'argent peuvent aussi être d'un grand secours... Heureusement, la dépendance au jeu reste une "pathologie cliniquement plus réactive que la toxicomanie lourde, elle se soigne plus vite," souligne Marc Vasseur. Mais pour les spécialistes, l'Etat n'a pas pris la mesure de ce véritable problème de santé publique. Réunis au sein de l'Observatoire des Jeux depuis 1997, avocats, médecins, sociologues tentent de tirer la sonnette d'alarme. Pour Marc Valleur, vice-président de l'Observatoire, il est urgent de "réaliser une enquête épidémiologique pour savoir précisément quels sont les jeux les plus addictifs" et pouvoir ainsi réfléchir aux moyens de prévention. Mais il faudrait aussi "mettre en place un observatoire des jeux qui soit réellement indépendant des opérateurs de jeux", et non plus financé par la Française des Jeux et le PMU. Deux organismes qui n'ont pas un intêret évident à freiner l'engouement des Français pour leurs jeux.
|