Accueil

Retour à l'accueil l'Internaute

Retour à l'accueil Actualité

RECHERCHER

L'Internaute > Actualite > 
Chat > Jean-Pierre Mignard et Emmanuel Tordjman
 CHAT 
Mars 2006

Maîtres Mignard et Tordjman : "La course folle s'est engagée sans aucun dialogue, ni sommation"

Pourquoi Zyed, Bouna, Muhittin ont-ils risqué leur vie en se réfugiant dans un site électrique de Clichy, le 27 octobre 2005 ? Maîtres Mignard et Tordjman, avocats des familles et auteurs de "L'affaire Clichy", ont répondu à vos questions, le 21 mars, sur ce drame à l'origine des émeutes des banlieues.
Envoyer à un ami | Imprimer cet article

Pourquoi les familles des jeunes électrocutés vous ont-elles choisis comme avocats ?
Maîtres Mignard et Tordjman Apres plusieurs tentatives auprès de cabinets de Seine-Saint-Denis et de Paris, elles nous ont contactés sur recommandations de journalistes présents.

"Il s'agit d'une intervention "pro bono", pour le bien. Nous ne recevons que peu d'argent. Mais nous avons reçu beaucoup plus."

Comment se passent vos relations avec les familles ?
Elles sont excellentes. Elles nous ont parfaitement intégrés à leur cercle. Ce sont des familles aimantes de leurs enfants et qui ont manifesté une grande dignité après la mort et la blessure de leurs enfants.

Faites-vous payer les mêmes honoraires que d'habitude ?
Non, évidemment. Les familles sont pauvres. Nous n'avons toujours pas perçu d'honoraires. Les avocats ont un mot pour cela, il s'agit d'une intervention "pro bono", pour le bien. Nous ne recevons que peu d'argent. Mais nous avons reçu beaucoup plus.

Qu'avez-vous appris sur les banlieues depuis que vous suivez l'affaire ?
Que ce ne sont pas des lieux à feu et à sang. Que les conditions de vie sont difficiles. Que les habitants savent y déployer des trésors de gentillesse et d'hospitalité.

Vous considérez-vous comme des avocats de "gauche" ?
Nos amis de droite le disent. Mais notre engagement politique est distinct, même si nos grilles de lecture sociale dirigent notre regard, cela est sûr.

Avez-vous subi des pressions depuis le drame pour empêcher votre travail ?
Non, si l'on excepte la campagne de déstabilisation présentant l'un de nous (Jean-Pierre Mignard) comme une créature de François Hollande...

"Il fallait dépasser nos dossiers et agir en pacificateurs et citoyens."

Des proches de Nicolas Sarkozy ont tenté de vous déstabiliser, cela vous a-t-il surpris ? Comment avez-vous réagi ?
Oui, c'est une attitude très détestable en démocratie de s'attaquer aux avocats. J'ai réagi avec fermeté, mais blessé, j'ai interpellé le ministre lui-même. J'ai saisi le doyen des juges d'instruction de Paris pour diffamation.

On vous a accusé de récupération politique : que répondez-vous ?
C'est absurde. Les familles ont refusé de rencontrer le ministre de l'Intérieur pour rencontrer le Premier ministre. Elles l'ont fait sans notre avis, nous n'avions d'ailleurs pas à leur en donner sur ce terrain.

Comment travaille-t-on dans un contexte aussi émotionnel et politique ?
Difficilement. A la limite de l'épuisement. Les émeutes étaient à l'arrière-plan d'une communication officielle qui pendant 8 jours s'est évertuée à nier ou diminuer les responsabilités de l'intervention des fonctionnaires de police. Le jeune Muhittin sur son lit d'hôpital a lancé un appel à l'arrêt des émeutes. Il se trouvait à côté d'une dame âgée brûlée dans un bus. Nous avons relayé son appel. Il fallait dépasser nos dossiers et agir en pacificateurs et citoyens. Nos clients ont été formidables, Muhittin a été formidable.

Comment est née votre conviction qu'il y avait eu mensonge sur le déroulement des faits ?
Progressivement. Peu à peu, en écoutant les interviews à la radio et à la télé. En lisant les articles, en voyant Muhittin dans sa chambre, en allant dix à quinze fois sur place, en refaisant sans cesse le chemin.

"Ce n'est pas exactement une course poursuite : c'est une souricière."

De quelles preuves disposez vous pour démontrer que les autorités ont menti ?
On a dit qu'il y avait eu une tentative de cambriolage, c'est le Premier ministre qui l'affirme, "selon des indications officieuses," dit-il. "Faux", dira le Procureur de Bobigny. Il n'y a pas eu de tentative de cambriolage, notion par ailleurs inconnue en droit français. Il n'y avait rien à voler sur un immense chantier, avec pelleteuses et engins de creusement. L'employé qui alerte la police évoque "des trous et des problèmes de sécurité" pour les ados. On a dit qu'il n'y avait pas eu course poursuite. On a dit tout et le contraire. La fausse tentative de cambriolage a servi dans un premier temps à justifier la vraie course poursuite. Puis on a abandonné le cambriolage et on a donc nié la course poursuite. Sauf que 4 équipages de police, les policiers de Livry-Gargan et la BAC, cela fait onze fonctionnaires lancés à la poursuite des ados. Ils les pourchassent depuis un parc résidentiel. Ils leur bloquent la sortie en aval, près du cimetière de Clichy. Et Muhittin affirme que lorsqu'ils zigzaguent dans le site, ils entendent nettement des sirènes au portail d'entrée. Ce n'est pas exactement une course poursuite : c'est une souricière.

Pourquoi mentir, dans quel intérêt ?
Défendre la version policière quoiqu'il en coûte... par imprudence, par naïveté… Dans tous les cas, les conséquences ont été terribles. Dans l'esprit des jeunes de la cité, c'était renverser de l'huile bouillante sur des braises. Cette communication avait pour objet de nier l'utilité d'une information judiciaire, il ne fallait pas que la justice s'en mêle...

Pourquoi des jeunes qui n'ont rien à se reprocher s'enfuient-ils pour un simple contrôle d'identité ? Même s'ils n'ont pas leurs papiers, cela ne justifie pas une fuite, non ?
Bonne question. En banlieue, cela nous l'avons découvert, les contrôles de papiers sont nombreux et les jeunes sont tout particulièrement visés. Eux, mineurs, revenaient du football. Ils n'avaient pas leurs papiers. Normal. Bouna Traoré a 15 ans le jour de sa mort. Il est tard, la coupure du ramadan approche. S'ils sont arrêtés et conduits au poste pour défaut de papiers, ils peuvent y rester jusqu'à 4h00. Les parents doivent venir les rechercher. La soirée de ramadan devient un gâchis. Ils se sauvent, tout simplement, ils sont poursuivis, et ils meurent et sont brûlés.

"Ils ont paniqué à l'idée d'être arrêtés et de déranger leurs parents. Zyed dira, avant de mourir : "Mon père va me renvoyer à Djerba."

Se sachant poursuivi, après sommation de s'arrêter, pourquoi ont-ils continué à fuir ?
Ils n'ont pas été sommés. La course folle s'est engagée sans aucun dialogue, ni sommation. Même en pénétrant sur le site, Muhittin n'a entendu aucun propos des policiers alors qu'ils les voyaient pénétrer sur un site délimité comme mortellement dangereux.

Pourquoi ces jeunes ont-ils eu si peur de la police au point de risquer leur vie ?
Ce sont des ados. Le plus jeune a 15 ans. Ils ont paniqué à l'idée d'être arrêtés et de déranger leurs parents. Zyed dira, avant de mourir : "Mon père va me renvoyer à Djerba." Ce sont ses dernières paroles alors qu'il est dans le site électrique. Nous savons cela par Muhittin le survivant.

Quelle est la version des policiers présents ce soir-là ?
Nous n'en savons que ce qui a été rendu public par l'Inspection générale des services. Les policiers reconnaissent au bout de 7 jours avoir vu des jeunes pénétrer sur le site mais disent en avoir arrêté deux qu'ils ont assimilés aux silhouettes franchissant le mur d'enceinte.

Pensez-vous qu'il y ait un véritable problème chez les policiers qui travaillent dans ces banlieues ? Sont-ils violents avec les jeunes en général ?
Leur métier est difficile car les policiers ont à éponger des conditions de vie difficiles et des situations sociales compliquées pour lesquelles ils ne sont pas préparés. Il faudrait une police beaucoup plus proche des gens. A Clichy, des policiers qui devaient habiter depuis un ou deux ans dans le quartier courraient après des gamins qui y habitaient depuis 15 ans... pour savoir qui ils étaient. C'est un monde à l'envers.

"Cette communication avait pour objet de nier l'utilité d'une information judiciaire, il ne fallait pas que la justice s'en mêle..."

Les médias n'ont pas contribué à une approche facile de cette tragique affaire : qu'en pensez-vous ?
Certes. La communication officielle a été un tel rouleau compresseur qu'elle a comprimé beaucoup de médias, devenus à leur insu les porte-parole du ministre de l'Intérieur. Voilà pourquoi nous faisons ce livre. Des médias, des journalistes ont été cependant à la hauteur de leur mission. Sans eux, nous n'aurions jamais pu rédiger notre plainte puisque tout nous est caché, que nous n'avons pas le droit de parler aux témoins.

Ne pensez-vous pas qu'il est un peu tôt pour publier votre ouvrage ?
Il n'est jamais trop tôt pour rééquilibrer les effets délétères d'une campagne de communication qui a mis le feu aux banlieues. Et nous voulions le faire en hommage à la mémoire de Zyed, Bouna, Muhittin et de leurs familles, car rien, aucune infraction ne leur était reprochée. Enfin, nous devions le faire avant que les premiers éléments d'enquête judiciaire ne retournent dans le dossier. Nous ne nous servons pas du dossier du juge.

Les familles des victimes ont-elles lu le livre avant sa parution ?
On leur a parlé de son contenu, comme de ses objectifs.

"ll n'est jamais trop tôt pour rééquilibrer les effets délétères d'une campagne de communication qui a mis le feu aux banlieues."

Est-ce légal de publier ce livre alors que l'affaire n'est pas encore jugée ?
Tout à fait. La liberté d'expression est totale. Et nous ne nous servons pas des éléments de l'instruction et mais simplement de ce qui a été publié : des interviews, des notes de la police rendues publiques et des déclarations multiples, foisonnantes, de M. le ministre de l'Intérieur qui est et restera notre source principale d'information.

Reverserez-vous une partie de vos droits d'auteurs aux familles des victimes ?
Nous n'avons pas reçu d'honoraires. Nous savons que nous n'en obtiendrons que peu. Mais peu importe. Ce livre est un travail et il est rémunéré comme tel. Un disque va être produit pour le soutien aux victimes par l'association "Au-delà des mots", une œuvre collective avec 100 artistes de rap dont les plus grands. Un tournoi de foot sera aussi organisé à Clichy en juin, le challenge "Zyed et Bouna", avec 8 équipes. Nous avons demandé à Dominique Rocheteau de le présider.

Où en est actuellement l'enquête de l'instruction ?
Elle progresse. Le juge a ordonné de nombreuses auditions de témoins, des expertises. Un très gros travail.

Quand aura lieu le procès ?
Il faudra pour cela que le juge renvoie des prévenus devant le tribunal. Nous n'en sommes pas là.

Que souhaitez-vous obtenir du procès : réhabilitation symbolique, indemnisation, discrédit du gouvernement ?
La vérité. Il s'agit de la seule réhabilitation. Des réparations de la part de l'Etat. Nous allons saisir le tribunal administratif en responsabilité de l'Etat.

Que risquent les policiers, s'il est établi qu'ils ont commis une faute ?
Une condamnation pénale. Les juges apprécieront le quantum de la peine.

"L'important pour ces familles, ce qui les aidera un peu plus, c'est bien sûr la justice."

Vous avez une grande différence d'âge : est-ce facile de travailler ensemble ?
Oui, cela fait 7 ans que nous travaillons ensemble mais Emmanuel est très mûr et je suis resté très jeune !

Comment expliquer que la mort de ces 2 jeunes garçons ait provoqué de si violentes émeutes ?
De méchantes paroles publiques avaient été tenues les jours d'avant, la situation des quartiers avec de jeunes gens et un fort taux de chômage, et puis surtout la réaction officielle à la mort des deux adolescents a été jugée insupportable par les jeunes Clichois.

Le déclenchement de l'état d'urgence n'a-t-il pas été un peu excessif ?
Bien sûr. Les maires de Seine-Saint-Denis ne le demandaient pas. Lorsqu'il a été déclenché, les émeutes avaient par exemple cessé à Clichy, lieu d'où elles étaient parties.

Les jeunes de banlieue ne s'enferment-ils pas dans leurs problèmes sans chercher à les résoudre ? Entrevoyez-vous une possibilité de dialogue ?
Il y a un risque de victimisation, en effet. Mais à qui la faute ? Qui leur tend la main ? On a besoin de donner du temps, de l'écoute, de la compréhension aux jeunes de banlieues, de la culture, de la connaissance. Beaucoup de temps surtout. Ils n'attendent que cela pour la plus grande majorité d'entre eux.

Les familles parviendront-elles à faire leur deuil dans de pareilles circonstances ?
Elles ont été beaucoup entourées. Elles n'ont eu aucun mot de haine. Elles sont pleines de tristesse, elles n'oublieront pas comme toutes les mères et tous les pères, frères, sœurs et amis de partout aux quatre coins du monde... L'important pour ces familles, ce qui les aidera un peu plus, c'est bien sûr la justice.

"[Nous souhaitons] dire ce que nos jeunes compatriotes de banlieue attendent de nous. Dire aussi qu'une belle aventure humaine nous attend pas très loin de nos centres-villes."

Que va vous apporter sur le plan professionnel de défendre une telle affaire, mise à part la visibilité médiatique ?
Pour l'un d'entre nous au moins, la visibilité médiatique était déjà là. Pour le reste, de la cordialité supplémentaire. Mais ce n'est pas professionnel. Certains peuvent au contraire considérer que nous avons pris des risques en nous confrontant au pouvoir.

Que pensez-vous apporter au débat ?
De la sérénité. Dire ce que nos jeunes compatriotes de banlieue attendent de nous. Dire aussi qu'une belle aventure humaine nous attend pas très loin de nos centres-villes.

Comment allez vous travailler les semaines et mois à venir ? Programme chargé ?
Oui, très. Nous avons d'autres affaires, d'autres clients, mais ceux là nous tiennent à cœur.

Maîtres Mignard et Tordjman : On vous remercie pour la qualité de vos questions. C'est rare et donc précieux.

Titre : "L'affaire Clichy - Morts pour rien"
Parution : 22 février 2006
Pages : 177 pages
Format : 140x220
Prix : 14,50 euros
Editeur : Stock
Consulter les librairies du net

» "L'affaire Clichy" : la présentation de L'Internaute
 
 Claire Planchard, L'InternauteActualité
 
Chaine Actualité
Envoyer | Imprimer
Haut de page
 
 
newsletter
L'Internaute Voir un exemple
Journal du Net Voir un exemple
Management Voir un exemple
Journal des femmes Voir un exemple
EmploiCenter Voir un exemple
Toutes nos newsletters

Sondage

Nicolas Sarkozy veut un référendum sur les devoirs des chômeurs. Pour ou contre ?

Tous les sondages

L'Internaute