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Avril 2006

Yidir Plantade : "En Chine, il faut dix ans de pertes avant d'arriver à faire des bénéfices "

Auteur, avec son oncle Jean-Marc Plantade (journaliste au "Parisien"), de "La face cachée de la Chine", Yidir Plantade dresse un portrait sans concession de l'économie de l'Empire du Milieu. Il a répondu en direct à vos questions le mardi 11 avril à 15h.
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"Dictature signifie corruption et autisme par rapport aux revendications sociales"

Comment s'est passée votre expérience professionnelle en Chine ?
Yidir Plantade C'était très intéressant. J'occupais un poste en marketing commercial, j'ai donc pu observer les techniques de négociation en entreprise des Chinois.

Pourquoi vous intéressez-vous à la Chine ?
La Chine est un grand pays, sous tous les aspects : historiques, philosophiques, artistiques, démographiques, économiques... Aujourd'hui en pleine mutation, ce pays-continent est sans doute un des endroits du monde les plus passionnants à étudier.

Parlez-vous chinois ?
J'ai étudié le chinois à Hong Kong et à Paris, mais la meilleure école reste sans aucun doute la rue chinoise ! Depuis mon retour en France, mon mandarin se rouille quelque peu...

Vous dites que les employés chinois ne sont pas travailleurs, cela paraît incroyable…
En fait, ils sont comme tout le monde ! Si on les traite très durement, comme c'est le cas dans certaines usines, ils travaillent comme des fous. Mais lorsqu'ils ont l'occasion de ne rien faire, comme on le constate dans pas mal d'entreprises publiques et d'administrations, je peux vous assurer qu'ils peuvent se montrer feignants comme des couleuvres. Ce n'est pas spécifique aux Chinois, je pense que tous les employés du monde adoptent la même attitude.

"Le droit du travail existe, mais il n'est pas appliqué"

Le droit du travail est-il véritablement inexistant en Chine ?
Comme souvent en Chine, il y a un fossé entre la théorie et la réalité. La Chine est entrée dans un processus de création de règles de droit, mais ne les applique pas encore et ce dans de nombreux domaines, y compris la législation sociale. Par exemple, aujourd'hui, les cotisations sociales sont censées représenter 40 % d'un salaire. Or, beaucoup d'entreprises, publiques comme privées, n'offrent quasiment aucune garantie sociale à leurs salariés ! Les conditions de travail dans les mines de l'intérieur du pays, par exemple, sont effroyables. Surtout dans les mines privées, souvent illégales et appartenant à des nababs locaux. Or, la mine est l'un des secteurs supposés être parmi les plus régulés par l'Etat. En d'autres termes, le droit du travail existe, mais il n'est pas appliqué. Cependant, il faut noter que quelques avocats spécialisés commencent à apparaître dans les grandes villes industrielles et certains salariés se rebiffent et cherchent à voir leurs droits appliqués.

La Chine n'est-elle pas au bord de l'explosion sociale ?
"Explosion sociale" est un terme sans doute trop fort. Certains intellectuels américains et européens (comme Guy Sorman) avancent cette thèse. Il y a d'évidentes contradictions sociales extrêmement sensibles, notamment dans le monde rural, qui voit son niveau de vie se dégrader à grande vitesse par rapport à la côte industrialisée. On a dénombré l'année dernière 70 000 manifestations diverses, parfois très violentes et généralement à caractère social. Cependant, ces actions sont très désorganisées, pas du tout coordonnées à l'échelle nationale et ne concernent généralement que des questions locales. On ne trouve pas encore les germes d'une contestation globale de la mainmise du parti sur l'Etat.

Selon vous, le communisme est-il un atout ou un frein pour la Chine ?
Le communisme n'est plus vraiment d'actualité en Chine. On parle de "socialisme avec des caractéristiques chinoises" ou de "socialisme de marché". En gros cela signifie : nous faisons des affaires et laissons la population s'enrichir, mais le parti garde le contrôle de tous les rouages de la société. On dit parfois que cet état dictatorial permet à la Chine de faire des réformes radicales. Ce que l'Inde démocratique ne peut pas se permettre, par exemple. Mais sur le long terme, dictature signifie corruption et autisme par rapport aux revendications sociales. C'est donc plutôt un facteur d'instabilité.

"Les retombées économiques de l'obséquiosité politique chiraquienne (envers la Chine) se font attendre"

Dans votre livre vous remettez en cause la "sino-béatitude" et pourtant nos politiciens sont toujours aussi obséquieux vis-à-vis des Chinois. Pensez-vous que dérouler le tapis rouge permet réellement de décrocher des contrats ?
Très bonne question. Justement, l'obséquiosité n'a jamais garanti de bonnes relations économiques avec la Chine. George W. Bush, par exemple, est assez froid avec la Chine et cela ne l'empêche pas de vendre quantité de Boeing, ni d'ailleurs de placer peut-être des centrales nucléaires. La France, elle, n'est que le 15ème fournisseur de la Chine. Bref, les retombées économiques de l'obséquiosité politique chiraquienne se font attendre pour la France.

Quelle est la principale difficulté pour un entrepreneur étranger en Chine ?
Le plus difficile est de comprendre l'environnement juridico-économique. Les normes et les références en vigueur ne sont pas forcément les mêmes qu'en Occident. Souvent, on se laisse tromper par le côté "occidental" des tours de Shanghai ou des avenues de Pékin. Il faut accepter une part d'incertitude lorsque l'on signe un contrat, par exemple. Il faut garder à l'esprit qu'un fournisseur peut vous "tester" et tenter de vous "entuber" pour faire des profits à court terme. Cela est dû à l'état encore un peu "sauvage" du capitalisme chinois. Lequel ressemble, par certains aspects, au capitalisme de la première révolution industrielle en Europe. Il faut aussi comprendre le phénomène des "guanxi" : les réseaux de relations. Il est essentiel de savoir qui est qui, qui est en contact avec qui et qui est protégé par qui. La protection par de puissants personnages est très importante en Chine, il ne faut donc pas essayer d'affronter des gens qui ont de meilleures "guanxi" que soi-même.

Quelle est l'anecdote dans une entreprise en Chine qui vous a le plus marqué ?
Outre les employés qui se raclent la gorge et crachent dans leur poubelle toutes les 10 minutes, je dirais que les méthodes parfois peu orthodoxes employées par certains directeurs des achats m'ont étonné : ils ont coutume de prélever pour eux-mêmes 10 % du prix des marchandises qu'ils achètent pour leur entreprise.

Comment avez-vous réussi à obtenir autant d'exemples concrets dans les entreprises chinoises ?
Deux sources principales : la presse, tout d'abord chinoise et dans une moindre mesure anglo-saxonne. Puis surtout, les discussions avec des expatriés. Dans un bar, après trois bières, les gens vous disent des choses sur leurs mésaventures qu'ils cherchent d'habitude à cacher.

"En faisant des affaires en Chine on fait plus de bien aux Chinois que de mal"

Faut-il payer des pots-de-vin pour s'installer en Chine ?
Il n'y a pas de règle absolue. Pour s'installer dans une ville très "évoluée" comme Shanghai, il n'est absolument pas nécessaire de payer des pots-de-vin. Par contre, dans des endroits plus reculés ou dans des secteurs nécessitant des licences spéciales, délivrées par une ou plusieurs administrations, on peut être amené à devoir effectuer quelques "dons".

Vous dites qu'un employé s'est fait construire une usine avec l'argent d'un entrepreneur étranger : comment est-ce possible ?
L'employé était le directeur de l'usine, dont l'actionnaire était le fond d'investissement américain Asinco. Il a donc maquillé toute la comptabilité pour "siphonner" les fonds et construire sa propre usine. Evidemment, il l'a fait avec la complicité des autres dirigeants de l'usine.

Les brevets sont-ils maintenant respectés en Chine ?
La législation est en place, depuis l'entrée de la Chine à l'OMC en décembre 2001. Mais l'application en est pour le moment très parcellaire. Le piratage se poursuit toujours à échelle industrielle. Cependant, on estime que les grandes entreprises chinoises se feront elles-mêmes copier. Cela commence à être le cas. Et le phénomène sera avéré lorsque la lutte contre le piratage industriel et la contrefaçon sera renforcée. Mais pour le moment, selon la chambre de commerce américaine et le cabinet Price Waterhouse Coopers, la protection de la propriété industrielle et intellectuelle reste de loin le souci numéro un des investisseurs étrangers.

Pour faire du business en Chine, il faut une certaine dose de cynisme : le mauvais traitement des travailleurs et la répression des citoyens ne rebutent-ils pas les Occidentaux ?
Effectivement, on peut se poser la question du cynisme. Surtout quand on voit des investisseurs faire "ami-ami" avec des dirigeants connus pour leur corruption. Cependant les investissements en Chine enrichissent le pays et bénéficient, bon an mal an, à la population chinoise. Donc au final, on peut dire qu'en faisant des affaires en Chine on fait plus de bien aux Chinois que de mal, si tant est que ces notions aient un sens en affaires.

"Le 'capitalisme de copains' est un phénomène pan-asiatique"

S'il y avait un seul conseil à retenir, avant de partir faire des affaires en Chine, quel serait-il ?
Trois choses : apprenez le Chinois, tenez-vous toujours sur vos gardes (on peut vous poignarder dans le dos à n'importe quel moment) et ayez TOUJOURS un plan de sortie, de retraite, avant d'entamer quoi que ce soit.

Dans quels domaines y a-t-il le plus d'argent à gagner en Chine ?
Si je le savais je serais en train de le faire, au lieu de "chatter" avec vous.

Vous parlez beaucoup des mauvais côtés de l'économie chinoise, quels sont ses principaux atouts ?
Bien évidemment, ses atouts sont l'alliance d'une productivité en hausse et de coûts salariaux très bas. La naissance d'une classe moyenne de consommateurs peut agir comme un futur moteur de l'économie chinoise, bien que cela se fasse attendre. Le taux d'épargne élevé des ménages est également très appréciable. Mais il faudrait que les entreprises privées aient accès plus facilement aux prêts bancaires, au détriment d'entreprises publiques souvent inefficaces. L'investissement actuel dans la recherche est également un atout potentiel pour la Chine. Mais pour le moment l'Inde la devance dans la course à l'économie de la connaissance.

Quelles sont les principales qualités des travailleurs chinois ?
Les travailleurs chinois apprennent vite et sont (généralement) perfectionnistes. Ils ont très peur de la critique et cherchent donc toujours à faire pour le mieux. De plus, leur formation confucéenne, basée sur l'apprentissage par coeur et la récitation, leur permet d'intégrer beaucoup de choses en peu de temps. Le problème, c'est que cette culture constitue en même temps un frein à l'innovation personnelle.

D'autres pays d'Asie présentent-ils les mêmes caractéristiques que celles décrites dans votre livre ?
D'une certaine manière, le Japon. Ce pays est démocratique, plus riche que les pays européens, mais continue à présenter certaines caractéristiques similaires. Le "capitalisme de copains" est un phénomène pan-asiatique. Les grands groupes, les grandes familles, s'allient avec certains pans de l'Etat, de la politique, de la haute administration. Et tout ce beau monde gouverne en fonction de ses intérêts.

"Avec 22% de la population mondiale, la Chine ne produit que 4% du PIB de la planète"

A quoi ressemblera la Chine économique et politique dans 10 ans ?
Politiquement, pas de changement majeur à l'horizon : réformes économiques de plus en plus timides (en tout cas sous la présidence Hu) et prolongement de la mainmise du parti sur l'Etat. La presse, par exemple, est victime de répression depuis un an et on va vers de plus en plus d'autocensure.

Quels sont les pays qui vont pouvoir rivaliser avec la Chine dans quelques années : l'Inde, le Brésil...?
L'Inde est bien placée dans la course à la croissance. Du moins, c'est le pari que font les Etats-Unis. Ils souhaitent l'émergence d'une Inde forte, pour faire contrepoids en Asie à une Chine de plus en plus riche et nationaliste. Le Brésil adopte une attitude plutôt conciliante à l'égard de la Chine. Mais il ne faut pas se leurrer : dans les 25 ans à venir, le pays qui continuera à défier la Chine sera les Etats-Unis. Il faut relativiser la puissance chinoise. Avec 22 % de la population mondiale, la Chine ne produit que 4 % du PIB de la planète, c'est-à-dire la même chose que des petits pays comme la France ou la Grande Bretagne. L'Inde est encore plus loin derrière et avance plus lentement. La Russie vit sous "perfusion" gazo-pétrolière. Le Brésil, bien qu'en forte croissance, semble davantage s'orienter vers un statut de puissance régionale que de puissance globale. Bref, au final, on assistera pendant encore un certain temps à une course à l'échalote, avec la Chine courant derrière les Etats-Unis.

Combien y a-t-il de Chinois en Chine ?
Les experts les plus avertis avancent le chiffre de 1,4 milliard de Chinois, en prenant en compte les "enfants cachés" du monde rural.

Si vous vouliez créer une entreprise, dans quel pays voudriez-vous l'implanter ?
Hong-Kong ou les Pays-Bas. Les Pays-Bas allient stabilité juridique et législation favorable à l'investissement, ainsi que flexibilité du travail.

"Un urbain Chinois gagne 1 500 euros par an"

Les salaires et donc les prix vont-ils rattraper ceux de l'Europe un jour en Chine ?
Un jour peut-être, mais lointain. A l'heure actuelle, un urbain Chinois gagne 1 500 euros par an : c'est le revenu d'un membre de la classe moyenne des villes de la côte. Vous voyez donc l'étendue du rattrapage à faire pour atteindre les salaires européens.

Avez-vous une idée de la proportion d'entrepreneurs qui reviennent "bredouilles" ou ruinés de l'eldorado chinois ?
Je ne peux pas donner de proportion exacte. Cependant, certaines études donnent des pistes. En fait, peu de gens reviennent réellement ruinés. La plupart perdent beaucoup d'argent pendant des années, avant de comprendre "comment ça marche". Si vous lisez les études de la Chambre de commerce américaine, vous constatez qu'en moyenne, il faut 10 ans de pertes pour arriver à faire des bénéfices. Et cela sans compter les investissements de départ. On peut donc atteindre le point d'équilibre, mais le coût d'entrée sur le marché chinois est extrêmement lourd.

Comment est-on accueilli en Chine en tant qu'Européen ?
L'Européen est plutôt bien reçu. Les Chinois sont globalement des gens très accueillants et curieux de l'étranger. Ils vont donc généralement rechercher votre compagnie, vous poser beaucoup de questions, parfois indiscrètes. Il y a aussi du racisme, mais pas plus qu'ailleurs. Il s'exprime surtout contre les Noirs et les autres Asiatiques. Dans l'entreprise, l'Européen est généralement plutôt respecté, on le considère un peu comme un "expert étranger". Cependant, dans les relations commerciales, on peut aussi le considérer comme un "pigeon à plumer". Le pire est de jouer à l'Occidental arrogant. C'est la meilleure recette pour se faire détester.

Que pouvons-nous apporter à la Chine en tant qu'Européens ?
Les Européens et les Occidentaux, en général, apportent à la Chine, depuis plus de 20 ans maintenant, des transferts de technologie. Souvent contre leur propre volonté, d'ailleurs (copie industrielle) ! C'est ce rattrapage technologique accéléré qui nourrit en partie l'expansion chinoise. Sinon, en terme de culture, il y a beaucoup d'échanges dans le domaine artistique. Mais de façon générale, les Chinois sont davantage fascinés par les Etats-Unis que par l'Europe.

"Il y a un marché à prendre en Afrique (...) où les produits chinois sont tout indiqués"

Avez-vous lu l'ouvrage "La Chine sera-t-elle notre cauchemar" de Philippe Cohen ? Qu'en pensez-vous ?
Je l'ai lu et je pense que sa problématique est intéressante. Cependant, je ne partage pas sa vision cauchemardesque du libéralisme économique. A l'en croire, on pourrait presque penser que les Chinois vivaient mieux au temps du maoïsme pur et dur.

Comment vous êtes-vous partagé le travail avec votre oncle ?

J'ai apporté la matière, les anecdotes, il a apporté sa touche journalistique et sa connaissance du milieu économique français.

Yidir, c'est un nom chinois ?
Non, c'est un nom kabyle.

Il existe en Algérie une communauté chinoise, petite, mais qui a pignon sur rue, même dans les petites villes de Kabylie. Qu'est-ce qui pousse les Chinois à s'implanter là-bas ?
Les Chinois s'implantent dans toute l'Afrique. Ils jouent actuellement le rôle des Libanais ou des Grecs du siècle dernier. Leurs entreprises y nouent de plus en plus de contrats juteux, surtout dans le bâtiment et les télécommunications. Il y a un marché à prendre en Afrique, où les gens sont affamés de produits de consommation à bas coûts : les produits chinois sont tout indiqués pour ce type de demande.

Titre : "La face cachée de la Chine"
Parution : 12 janvier 2006
Pages 279 pages
Format : 15 x 22
Prix : 20 euros
Editeur : Bourin
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 Florence Bourgain, L'InternauteActualité
 
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