Interview
 
Juin 2007

"La délinquance qui fait le moins de bruit est celle qui rapporte le plus"

Le commandant de police Jean-Philippe Arlaud a voulu savoir combien coûte vraiment la délinquance à la société. Conclusion : les délits financiers coûtent autant que toutes les autres infractions recensées. Il a accepté de répondre aux questions de L'Internaute.
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Jean-Philippe Arlaud
 
Jean-Philippe Arlaud, auteur de "Délinquance et insécurité, combien ça vous coûte?" Photo © Publibook
 
"En 2001, le coût de la délinquance s'élevait à 20 milliards d'euros"

Comment avez-vous chiffré le coût des délits et crimes ?
En tant qu'expert à l'Institut national des hautes études de sécurité (INHES) depuis six ans, j'ai conduit plusieurs études approfondies sur les phénomènes délinquants. J'ai ainsi pu bénéficier d'une importante base documentaire : rapports, statistiques, enquêtes parlementaires…etc. Mon principal allié dans cette enquête a été le Centre d'études sociologiques sur le droit et les institutions pénales (CESDIP).

J'ai complété ces études par des recherches personnelles pour obtenir, par exemple, le coût du vandalisme pour les principales entreprises de transport en commun (RATP, SNCF), pour les sociétés de logement de type HLM, pour les communes, etc. Leurs chiffres m'ont permis d'arriver à une estimation assez précise des coûts de différents types de délinquance (délits financiers, vols, vandalisme, fraude dans les transports, homicides). Ainsi en 2001, le coût de la délinquance s'élevait, d'après mes calculs, à 20 milliards d'euros.

 

 
Répartition des coûts de la délinquance © L'Internaute Magazine
 

Quelle est l'infraction qui coûte le plus cher à la société ?
Paradoxalement, les infractions qui sont les plus médiatisées, comme les hold-up ou les attaques de fourgon blindé, sont celles qui rapportent le moins. Autour de 40 millions d'euros. Une somme insignifiante comparée à la délinquance financière qui constitue, au bas mot, 10 milliards d'euros. Cette délinquance inodore, "sans vague" car non-violente, inclue les escroqueries, le travail au noir, les contrefaçons, les chèques volés, la fausse monnaie et bien sûr les arnaques informatiques. Pour estimer le coût exorbitant de la délinquance financière, je me suis principalement appuyé sur les données du CESDIP.


Quelles sont les principales conclusions de votre enquête ?
1. La délinquance qui fait le moins de bruit est celle qui rapporte le plus.
2. Les coûts de la délinquance et les dépenses liées aux moyens de lutte contre les délits et les crimes ont augmenté significativement depuis 1981. Ce qui est anormal. En augmentant les réponses pour lutter contre la délinquance, celle-ci aurait dû diminuer. Ceci démontre une bien faible productivité des moyens de lutte contre la délinquance. Les dispositifs mis en place par l'Etat n'ont pas été efficaces.

Jean-Philippe Arlaud, "Délinquance et insécurité, combien ça vous coûte ?"
 
Enquête sur la facture des crimes et délits Photo © Publibook
 
"La délinquance qui fait le moins de bruit est celle qui rapporte le plus"

Parallèlement, les dépenses en sécurité privée n'ont cessé aussi de progresser. De quelques milliers dans les années 1980, les agents de sécurité privée seraient aujourd'hui environ 180 000. On les retrouve à la SNCF, dans les supermarchés, etc. On assiste à la mise en place de partenariat entre cette sécurité privée et celle de l'Etat.

Enfin, j'ai cherché à comprendre les causes de cet emballement de la délinquance. J'en ai tiré les "4D" pour :
- "désacralisation des institutions",
- "deshumanisation des activités économiques",
- "déstructuration de la cellule familiale"
- "désengagement de l'Etat".

Celle qui me paraît la plus intéressante est la deshumanisation des activités économiques : pour des raisons de productivité, le monde économique a remplacé l'humain dans certains services comme les transports, les stations services, certains commerces. Or c'étaient ces agents économiques (contrôleurs, pompistes) qui assuraient le rappel aux règles sociales. En les supprimant, la société a ouvert un "large boulevard" aux comportements déviants.

 

Quelles sont vos préconisations ?
Je ne fais qu'apporter des pistes à la fin de mon livre. La première est bien évidemment de faire en sorte que les réponses apportées soient plus productives, plus efficaces. En ciblant mieux notamment la répression. Il s'agirait de travailler en profondeur sur la population multirécidiviste par une nouvelle gestion de l'incarcération, mais aussi un meilleur suivi lors de la réinsertion. C'est ce que le précédent gouvernement a commencé à faire, et que poursuit aujourd'hui la nouvelle Garde des Sceaux Rachida Dati. Et cela passe, bien sûr, par un renforcement des moyens de la justice.

Il est ensuite indispensable de diffuser les bonnes pratiques, les initiatives adoptées par les communes et qui ont apporté de bons résultats. C'est le cas par exemple de la municipalité d'Orléans, qui, ces dernières années, a amélioré son maillage territorial et la réactivité de ses forces de police grâce à la mise en place de la vidéo-surveillance. Celle-ci permet de visualiser le délit et son auteur, et de faire intervenir rapidement des agents sur place. Son troisième avantage étant l'effet dissuasif. Après, on peut être pour ou contre la vidéo-surveillance, c'est un autre débat, le fait est qu'elle est efficace dans la lutte contre la délinquance.

Enfin, il est nécessaire de concentrer aussi les efforts sur la prévention. La délinquance n'est pas une fatalité et on ne naît pas délinquant. Il est donc important de mettre en place des programmes de prévention couvrant le milieu scolaire, péri-scolaire et même familial. Au niveau scolaire, on pourrait développer la formation à la citoyenneté, et pourquoi pas, faire passer à tous les enfants un "brevet citoyen". Je propose aussi d'utiliser des spots télévisés éducatifs sur les "gestes citoyens".

 



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