|
Interview
Novembre 2007
Jeffrey Goldberg - "L'affaiblissement des Palestiniens laïcs a été une tragégie"
Le journaliste américain Jeffrey Goldberg publie Prisonniers en terre promise. Il y raconte sa rencontre, lui qui est juif, avec un Palestinien, dans le camp de détention de Ketziot où il était affecté pour son service militaire au début des années 1990. Il a répondu à nos questions.
Pourquoi avoir choisi d'écrire ce livre seulement l'an dernier ? J'ai pensé écrire ce livre il y a quelques années, pendant le processus d'Oslo. Mais à l'époque, j'avais le sentiment qu'il arrivait trop tard. En d'autres mots, j'avais le sentiment que le monde avait déjà répondu à la question : "Les juifs et les Arabes peuvent-ils faire la paix ?". Pour moi, à l'époque, la réponse était simple : c'était "oui". Cela me semblait aussi simple et clair que ça. Mais aujourd'hui, c'est à nouveau une question ouverte. J'ai pensé qu'il était important d'écrire d'après mon expérience propre, car la paix va être difficile à obtenir, qu'il y a encore de nombreux obstacles à franchir pour y arriver. Je pense aussi que la paix se construit à un niveau politique, mais cela ne peut pas faire de mal d'y contribuer à un niveau plus personnel.
Rafiq Hijazi était l'un des prisonniers du camp de Ketziot. Je l'ai rencontré lors de mon service militaire, alors que j'étais affecté dans cette prison pendant la première Intifada (1987-1993). Etant un homme de gauche tourmenté par le fait d'être gardien de prison, j'ai décidé de nouer des liens avec les prisonniers. Ca n'a pas toujours été évident, ni pour eux, ni pour moi, mais Rafiq était une personnalité intéressante. C'était un jeune leader du Fatah, prenant très au sérieux son engagement dans le nationalisme palestinien, tout en étant dans l'analyse et en ayant un grand sens de l'humour. Nous avions beaucoup de choses à nous dire en prison. C'est ainsi que nous sommes devenus amis, en débattant.
Vous l'auriez deviné, le 11 septembre a beaucoup affecté notre relation. Il est devenu très hostile à l'Amérique après le 11 septembre, et moi, de mon côté bien sûr, comme de nombreux Américains (la plupart des Américains), je n'étais pas trop d'humeur à écouter les plaintes des Arabes sur le comportement des Américains. Après tout, c'était l'Amérique qui venait d'être attaquée. Le 11 septembre nous a poussés dans nos retranchements.
Dans votre livre, il est notamment question de sionisme, cette idéologie qui affirme le droit à l'existence d'un État juif en Palestine ; et particulièrement de votre sionisme... Je crois que mon sionisme a été produit pas certains aspects de mon enfance. Je ne vivais pas dans un quartier juif, j'étais entouré de non-juifs… Parmi eux, certains antisémites qui traînaient dans la cour de l'école. Je me suis toujours senti différent des autres. Quand j'ai commencé à lire, surtout lorsque j'ai visité Israël pour la première fois, j'ai découvert ce que cela faisait d'appartenir à la majorité. Je crois que la première fois que je me suis rendu en Israël a également été la première fois où j'ai librement respiré. Après avoir vécu cette expérience, le reste est venu naturellement, en lisant et en m'impliquant dans des mouvements de jeunes sionistes. J'ai commencé à voir le sionisme comme un mouvement en faveur des droits des juifs, la revendication par les juifs d'être traité comme n'importe quel peuple dans le monde, d'avoir nos propres droits nationaux et d'être égaux aux autres.
Quel est l'impact de la recrudescence du mouvement islamique depuis une dizaine d'années sur l'idéologie sioniste ?
Cet impact est important. A cause du mouvement islamiste, de nombreux défenseurs d'Israël et d'Israéliens eux-mêmes se demandent si la paix arrivera un jour, même si Israël se retire de la Cisjordanie et partagent Jérusalem comme capitale. En d'autres termes, les Islamistes voient le conflit israélo-palestinien comme fondamentalement religieux - les juifs perfides ont volé la terre offerte par Dieu aux musulmans. Il n'est pas possible de négocier avec Dieu. En revanche, il est possible de résoudre ce problème si on le traite comme un problème séculier. En gros, si on le considère de cette manière, c'est un conflit territorial et les conflits territoriaux peuvent être résolus par des avocats et des négociateurs. L'affaiblissement des Palestiniens laïcs a été une tragédie pour tout le monde.
Qu'est-ce qui vous a fait passer de la condition de sioniste idéaliste, parti en Israël dans un mouvement quasi romanesque, à celle de reporter réaliste ? Je ne suis pas sûr d'être un reporter réaliste, en tout cas pas plus réaliste que n'importe quelle personne qui écrit sur le sujet du conflit israélo-palestinien. Mon problème avec Israël, c'est de lui avoir donné une dimension romantique outrancière. Ce n'est pas de la faute d'Israël, bien sûr, c'est la mienne. Ce n'est pas la faute d'Israël si j'ai pris ce pays pour le paradis sur terre. C'est d'ailleurs un fardeau difficile à supporter d'être en Israël. Personne ne pense à ce pays comme s'il s'agissait d'un pays normal, où les gens ont des activités normales, font des bonnes et des mauvaises choses. Il est très facile de voir ce pays de manière romantique et cela rend les choses d'autant plus amères lorsque l'on se rend compte que tout n'est pas comme on le souhaiterait. Vous savez, je crois toujours en Israël. Personne ne m'a jamais montré une alternative adéquate. L'Europe a décidé, il y a plus d'un siècle, et pas simplement entre 1933 et 1945, qu'elle ne voulait pas vraiment de juifs dans les alentours. Et la Palestine, l'ancienne patrie des juifs, est apparue comme la seule alternative possible. Cela voulait dire, j'y crois vraiment et j'ignore si cela est réaliste ou non, qu'il y a suffisamment de place entre le Jourdain et la Mer méditerranée pour que deux peuples, les juifs et les Palestiniens, puissent vivre côte à côte sans guerre ni peur.
Votre livre mélange espoirs et désenchantements divers : que pensez-vous de l'évolution actuelle de la situation au Moyen-Orient ?
Je ne suis pas vraiment plein d'espoir pour ce qui est de l'état du Moyen-Orient actuellement. Mais je ne renonce pas. Je ne peux commencer à avoir des réflexions nihilistes. Ce n'est pas dans ma religion. Les deux peuples, Juifs et Arabes, pour la plupart, veulent vivre. Il y a aujourd'hui un culte de la mort dans une partie de la société palestinienne, ce qui est terrible. Il y a également d'ailleurs en Israël un culte du fanatisme dans un certaine partie de la population : celle des colons ou encore ces personnes qui ont assassinées Yitzhac Rabin. Je continue à croire qu'en arrivant à des accords juste, la paix peut être conclue.
Comment le livre a-t-il été reçu aux Etats Unis ? Le livre a été reçu de manière très positive aux Etats-Unis. Il a engendré de nombreuses discussions, ce qui est bien sûr une bonne chose. Il ne satisfait totalement personne, ce qui est d'une certaine façon mon but. Je ne suis pas très critique envers ses défenseurs de droite et je ne suis également pas suffisamment critique envers les partisans de la cause palestinienne. Je n'essaie de faciliter la tâche à personne, pas à moi-même, dans mon livre. Mais je crois que c'est là la seule solution pour résoudre notre problème ; la seule façon de vivre dans le Moyen-Orient est d'abandonner une partie de notre rêve. Et c'est ce que j'essaye de montrer : s'en tenir à des rêves extrêmes et utopiques ne peut nous mener qu'à la mort et au chaos.
|
||||||||||||||||||||||||||||||||||
rechercher
Services personnalisés gratuits : Inscrivez-vous | Accès membres
Accès membres : merci de vous identifier Mot de passe oublié ?
Bienvenue Prénom / Mon compte
Si vous n'êtes pas Prénom, cliquez ici