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Interview
 
Septembre 2007

"L'Iran pousse le chantage jusqu'à la limite, mais souhaite éviter la rupture"

Faut-il vraiment avoir peur de l'Iran ? Alors que les déclarations de Bernard Kouchner sur une "guerre envisageable" contre l'Iran ont semé le trouble en Europe, L'Internaute a interrogé Barthélémy Courmont, spécialiste de la question nucléaire. Ses réponses.
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Barthélémy Courmont © Iris
 
Barthélémy Courmont est chercheur à l'Institut de relations internationales et stratégiques et spécialiste de la question nucléaire. Il vient de publier "Pourquoi Hiroshima ? La décision d'utiliser la bombe atomique", chez L'Harmattan. Il a également publié (avec Pascal Boniface) "Le monde nucléaire. Arme nucléaire et relations internationales", chez Armand Colin.

 

Faut-il avoir peur de l'Iran ?

Les voisins de l'Iran ont des raisons légitimes de s'inquiéter, en particulier depuis l'arrivée au pouvoir d'Ahmadinejad, qui, avec ses positions radicales sur l'existence d'Israël, a joué comme un accélérateur de la crise. Mais il convient de rester prudent, et de ne pas non plus voir dans l'Iran une menace imminente pour la sécurité internationale.


D'une part, l'Iran n'a pas encore la bombe atomique. Et même si le programme est, de l'avis de nombreux experts, très avancé, il s'agit toujours d'un programme. D'autre part, dans le cas extrême, et évidemment non souhaitable, où l'Iran procéderait à un essai nucléaire, cela ne signifie pas nécessairement que Téhéran l'utiliserait. On a vu que Pyongyang a au contraire profité de la bombe atomique pour relancer les négociations, certes à son avantage, mais négociations malgré tout. Le même cas de figure n'est pas à exclure dans le cas de l'Iran, tandis qu'une utilisation provoquerait le suicide de l'Iran, en raison de la riposte, certainement nucléaire, de pays comme les Etats-Unis, Israël, ou même éventuellement la France.

En conséquence, il faut bien sûr avoir peur de l'Iran et des discours haineux de son président, mais il ne faut pas crier au feu sur une guerre qui serait imminente. Il n'existe qu'un moyen d'éviter à l'Iran d'être le prochain Irak, c'est la diplomatie, tout en maintenant un discours ferme sur le fait que la communauté internationale n'acceptera pas un Iran nucléaire.

 

Pourquoi faut-il interdire le nucléaire à l'Iran ?

Le problème dans le cas de l'Iran tient aux positions politiques de ses dirigeants, qui laissent craindre une utilisation militaire des recherches nucléaires, même si celles-ci sont présentées par Téhéran comme s'inscrivant dans un cadre purement civil. Or, il n'y a aucune raison d'interdire à l'Iran de se lancer dans un programme nucléaire civil, mais il doit offrir toutes les garanties qu'il ne sera pas utilisé à des fins militaires.

Or, ce sont ces garanties qui posent problème. Les inspecteurs de l'Agence internationale de l'énergie atomique (AIEA) reprochent à Téhéran de ne pas pouvoir effetuer leurs missions de façon satisfaisante, et de multiples zones d'ombres subsistent sur l'utilisation de certains sites. Cela venant s'ajouter aux propos des dirigeants iraniens qui laissent entendre que Téhéran ne doit pas s'interdire de posséder l'arme nucléaire, et une dénonciation du Traité de non prolifération (TNP) comme étant un traité injuste, les conditions invitent à la méfiance et à la prudence

 

Que pensez-vous de la déclaration de Bernard Kouchner dimanche ? Peut-on vraiment envisager une guerre contre l'Iran ?

"La conférence de l'AIEA n'est pas la réunion de la dernière chance"

Les propos de Bernard Kouchner sont inquiétants, et la réaction vive des partenaires européens est significative de l'émoi que cette sortie a provoqué. Cela étant, il convient de replacer ces propos dans leur contexte. Le ministre des Affaires étrangères rappelait que dans l'attente d'avancées concrètes que Téhéran tarde à manifester, la tension reste extrême, et l'option militaire, qui est évidemment la moins souhaitable et celle qui n'interviendra qu'une fois que toutes les autres auront échoué, reste sur la table. Il s'agit là ni plus ni moins de la position qui est celle des Etats directement impliqués dans les négociations avec Téhéran. Et il ne faut surtout pas y voir le signe de plans d'attaque que Paris serait en train de préparer, avec ou sans le soutien de ses partenaires, mais un discours qui a pour objectif de rappeler Téhéran à ses obligations. Il s'agit plus d'un électrochoc, à la veille de la conférence de Vienne.

Le problème vient du fait que ces propos semblent assez brutaux, à un moment où la communauté internationale s'efforce au contraire d'abaisser les lignes de tension. Notamment les Etats-Unis, mais aussi les pays européens. A cet égard, la réaction allemande indique un changement profond dans le partenariat très étroit entre Paris et Berlin lors de la crise irakienne sur les questions de politique étrangère, et il sera nécessaire dans les prochains de s'expliquer sur cette position auprès de nos partenaires européens.

 

Que peut-on attendre de la conférence de l'AIEA ?

L'AIEA se retrouve, comme souvent, dans une position très inconfortable. Les objectifs de ses inspecteurs sont de s'assurer que l'Iran ne se lance pas dans un programme nucléaire militaire. Mais dans le même temps, la tâche de ses diplomates est d'éviter que la crise aboutisse à une confrontation, ce qui marquerait la fin de la diplomatie, et donc la fin de leur mission. La mission en Irak a été un échec terrible pour l'AIEA, qui n'est pas parvenue à éviter la guerre, malgré des avancées considérables sur place. L'agence ne peut se permettre un nouvel échec.

 

"Il n'existe qu'un moyen pour que l'Iran ne devienne pas le prochain Irak : la diplomatie"

Le dossier iranien est difficile car il est marqué d'avancées et de reculs. Téhéran pousse le chantage jusqu'à la limite, mais souhaite éviter dans la mesure du possible de rompre le lien, pour ne pas être la cible de la communauté internationale. Le directeur de l'AIEA, Mohammed El Baradei, s'efforce de dédramatiser la crise iranienne, mais celle-ci est évidemment au cœur de la conférence de l'AIEA, même si l'agence a des raisons de se réjouir des avancées sur d'autres dossiers, comme la Corée du Nord, comme pour mieux rappeler l'importance de sa mission, et les succès de la voie diplomatique. Quoi qu'il en soit, il ne faut surtout pas parler de réunion de la dernière chance, ou d'ultimatum. La diplomatie reste privilégiée, et les inspecteurs continuent leur travail.

 

Peut-on envisager des sanctions contre l'Iran au niveau européen ?

Techniquement, c'est bien sûr réalisable, à condition toutefois d'avoir l'accord des partenaires européens. D'un point de vue politique, une telle décision mériterait au moins d'être prise en concertation étroite avec Washington et Moscou, deux autres Etats qui, avec la Chine, sont impliqués dans le dialogue avec Téhéran.

Par ailleurs, il n'est pas certain qu'une telle attitude soit couronnée de succès (si on entend par succès le renoncement de Téhéran à ses activités nucléaires), et des sanctions concertées entre Européens, mais appliquées de façon unilatérale par l'UE, pourraient faire craindre une fissure dans l'unité que s'efforce de maintenir la communauté internationale face à Téhéran. Or, c'est justement cette unité qui semble indispensable. Un renforcement des sanctions par le Conseil de Sécurité, qui est à l'ordre du jour, semble une option plus souhaitable, et dont l'efficacité pourrait être plus grande et le message politique plus clair.

 

De quels autres pays peut-on avoir peur ?

"Si l'Iran obtenait la bombe, les pays arabes de la région seraient tentés de se la procurer pour rétablir un équilibre, mais ce serait un équilibre de la terreur"

L'une des principales conséquences de l'accès de l'Iran à l'arme nucléaire pourrait être une inquiétante prolifération nucléaire au Moyen-Orient. De nombreux doutes persistent sur les intentions de la Syrie, dont les liens avec Téhéran ne sont plus à démontrer, mais il y a d'autres pays sur la liste.

En réponse à une "bombe perse", certains pays arabes pourraient être eux-mêmes tentés par l'aventure nucléaire, afin de rétablir un équilibre startégique dans la région, qui devriendrait dès lors un équilibre de la terreur. On pense en particulier à l'Arabie saoudite et à l'Egypte, ces deux pays étant soupçonnés d'avoir conduit des programmes clandestins, et les liens étroits qu'entretient Ryad avec Islamabad ne sont pas pour rassurer. Toujours est-il, et c'est important, que ces pays restent des alliés proches des Etats-Unis et des pays européens, et qu'ils ne se décideraient a priori à se lancer dans un programme nucléaire que dans le cas où l'Iran possèderait déjà la bombe.

Reste le cas d'Israël, qui n'a officiellement pas l'arme nucléaire mais qui est cependant de façon avérée la seule puissance nucléaire du Moyen-Orient à ce jour, et qui pourrait utiliser ses armes contre l'Iran si sa sécurité était directement menacée. Quand on connait l'état des relations entre Tel Aviv et Téhéran et le soutient manifeste de l'Iran au Hezbollah, il y a lieu de s'inquiéter d'une tension extrême si l'Iran se procurait l'arme nucléaire.



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