"Après ce long préambule de commentaires des arguments cités pour expliquer mon départ, j'en viens à ses raisons exactes et aux conséquences que j'en tire.
 |
|
Eric Besson (à droite) et Didier Migaud (à gauche), le nouveau conseiller budgétaire de Ségolène Royal. © Parti socialiste
|
| "Mes amis me disaient que je n'étais sans doute pas fait pour faire de la 'politique autrement'" |
1/ Je n'adhère pas à la façon dont est conduite la campagne de Ségolène Royal.
Je n'étais pas, chacun le sait et je l'assume, l'un de ses partisans de départ. Après le non au référendum, constatant qu'aucune personnalité n'émergeait suffisamment et considérant à tort ou à raison que François Hollande ne disposait pas encore de l'image publique qu'il mériterait, j'ai été de ceux qui ont cru que Lionel Jospin pouvait rassembler les socialistes et être notre candidat. Après l'annonce de son renoncement, j'ai respecté la décision que plusieurs d'entre nous avions prise de ne donner aucune "consigne de vote" en faveur de l'un(e) des trois candidat(e) en lice.
La candidature de Ségolène Royal m'intriguait. D'un côté, je percevais bien une fraîcheur, une détermination, un rapport au peuple et un savoir-faire de communication qui lui permettaient d'incarner, à gauche, un besoin de renouvellement que chacun perçoit.
Mais, par ailleurs, j'étais perplexe. Mes amis (et ils avaient sans doute raison) me disaient que je n'étais sans doute pas fait pour faire de la "politique autrement".
En clair : je n'avais aucune difficulté à adhérer à un certain nombre de valeurs fondamentales (le travail, la sécurité, le respect, la famille
) dont Ségolène Royal voulait être l'étendard. Je considérais même, comme elle, que la reconquête de la confiance des milieux populaires passait par cet aggiornamento. Mais je ne comprenais pas vers quoi cela nous conduisait concrètement. Et je ne comprenais pas qu'elle ne se saisisse pas des instances et moments de délibération collective (le congrès, le bureau national, la commission du projet) pour donner un sens, une architecture à l'énoncé de ces valeurs. Prisonnier d'une vision dite ancienne de la politique, le chef (j'acceptais sans difficulté que ce puisse être une chef(fe) disait le chemin, argumentait, arbitrait. Ségolène Royal n'utilisait pas ces outils dits "préhistoriques et machistes".
Lorsque Ségolène Royal a été élue par les militant(e)s, j'ai décidé de me consacrer loyalement et totalement à sa campagne, comme a bien voulu le lui rappeler le président de "Désirs d'avenir 26", l'un des premiers en France et dans la Drôme à soutenir Ségolène Royal et par ailleurs l'un des militants les plus dévoués et généreux que l'on puisse imaginer.
Dès la mise en place du dispositif de campagne, j'ai été nommé parmi les trois "secrétaires nationaux" chargés de la coordination des sujets de fond et des argumentaires. Il y a deux semaines, j'ai été nommé "débatteur" par Ségolène Royal, "autorisé à porter sa parole". J'imagine donc que mon travail n'avait pas dû être jugé contre-productif.
Ma loyauté ne m'interdisait pas de faire part à mes interlocuteurs réguliers, François Hollande, Jean-Louis Bianco, François Rebsamen notamment, de mes inquiétudes sur les "ratés" de notre organisation et de notre campagne :
déconnexion entre le "siège de la campagne" et le "QG", rôle excessif et souvent nocif de "conseillers" dont la légitimité, la cohérence et le savoir-faire politique ne m'ont pas paru flagrants,
absence de lieu d'arbitrage et de mise en cohérence des thèmes, discours et propositions de la campagne,
faible utilisation des experts proches du Parti socialiste, qui sont pourtant nombreux et de grande qualité.
La "démocratie participative" aboutit ainsi à ce paradoxe singulier : après l'envoi de notes, suggestions et propositions, le processus délibératif ne respecte pas les principes de base de la vieille démocratie : transparence des débats (au moins publicité interne dans une instance d'arbitrage) et débat contradictoire.
Je constate que trois mois après avoir été largement élue à la suite d'un débat interne exemplaire qui a contribué à la propulser en tête de sondages, Ségolène Royal souffre aujourd'hui, même si rien n'est définitif, de ce que Vincent Peillon a qualifié de "trou d'air".
Aux raisons précédemment évoquées, s'ajoutent me semble-t-il quelques explications complémentaires : Ségolène Royal n'a, à ce jour, pas su (pas pu ? pas voulu ?) rassembler tous les talents du Parti socialiste. Je constate ceci : à droite (ou à droite et au centre, je laisse à d'autres le soin de trancher), les trois personnalités qui pouvaient prétendre diriger la France, Nicolas Sarkozy, Alain Juppé et François Bayrou sont, en tant que candidat ou en tant que soutien actif, totalement engagés. A gauche, les trois hommes d'Etat les plus crédibles, Lionel Jospin, Dominique Strauss-Kahn et Laurent Fabius ne sont pas ou guère sollicités.
Certains apprentis-sorciers, proches de la candidate, théorisent cette absence regrettable : le "plus" de Ségolène Royal serait d'avoir supplanté les "éléphants". Outre le fait que je n'ai toujours pas compris en quoi, au regard de son parcours politique, Ségolène Royal serait moins "éléphante" que d'autres, cette mise à l'égard de ceux qui ont, à gauche, le mieux dirigé la France me paraît être une funeste erreur.
A deux mois du premier tour d'une élection présidentielle, il est préférable pour un grand parti comme l'est le Parti socialiste, qui plus est au sortir de cinq ans d'opposition, de disposer de réponses claires sur quelques dossiers-clés. Sur les 35 heures, sur le financement des retraites et de la protection sociale, sur la progressivité de l'impôt, sur le nucléaire, je constate la difficulté à répondre des "débatteurs" qui comme, je le faisais jusqu'il y a quelques jours, interviennent dans les débats ou sur les plateaux de télévisions ou de radio. Vers des questions simples, ils volent avec des réponses compliquées. Ce n'est pas dû à leur talent, qui est souvent réel. Mais à l'absence d'arbitrage sur des sujets majeurs.
Toutes ces considérations vont être rapidement obsolètes. Je sais que Ségolène Royal va réorganiser son dispositif de campagne. J'aurai connu la phase que la candidate qualifie "d'autogestionnaire". D'autres vont avoir le bonheur de connaître la phase rationnelle."