La littérature à l'écran : une fausse bonne idée ?

Les livres disparaissent, place aux écrans et aux moyens audiovisuels ! Le cinéma peut-il servir de substitut à la lecture ? Réponse d'une biblio-cinéphile acharnée, mais surtout partagée entre scepticisme et nostalgie, entre perplexité et lueur d'espoir.








Nos amis psychologues le constatent, nos amis libraires et professeurs le déplorent : de nos jours, on lit de moins en moins. Progressivement, la lecture passe du statut de loisir à celui de devoir, et rares sont ceux qui spontanément se déclarent des lecteurs réguliers ; quant aux lecteurs passionnés, c’est une espèce en voie de disparition. On n’a plus le temps de lire, et après le travail on cherche à « se vider la tête », expression qui se traduit souvent par « regarder la télé » ou surfer sur le net, et certainement pas se plonger dans un volume, tourner des pages, et se noyer dans des mots sans images. La littérature est-elle en voie disparition ? La culture littéraire est-elle vouée à tomber en poussière ?

Un phénomène étrange mais intéressant pointe pourtant le bout de son nez. Lorsqu’on interroge un quidam sur sa culture littéraire, par exemple en demandant « avez-vous lu Cyrano de Bergerac ? », une réponse qui revient de plus en plus souvent est : « Non, mais j’ai vu le film ».

Il a vu le film, tout va bien pourrait-on se dire, l’honneur est sauf. Vraiment ? Peut-on se fier à l’adaptation cinématographique d’un livre ou d’une pièce de théâtre, au point de substituer la lecture au profit du visionnage ?

Voilà qui serait trop facile. S’il est vrai que le cinéma compte d’excellentes adaptations à l’écran d’œuvres papiers, le contraire est hélas vrai aussi : le septième art a donné naissance à de véritables massacres de la culture littéraire. L’on retiendra comme exemple le très récent film  Les Trois Mousquetaires  (2011), pendant lequel maints lecteurs un tant soit peu versés en littérature et histoire ont ouvert des yeux ronds et poussé de hauts cris, voire versé des larmes de dépit. Ce film d’action qui se voulait être une adaptation du roman de Dumas n’en est, soyons honnêtes, qu’une parodie. Point de courageux mousquetaires, de passionnantes intrigues de cour, ou de jolies romances ; place aux bateaux volants de Buckingham, à un roi faible et efféminé jusqu’à la caricature (ce pauvre Louis XIII ne méritait pas un tel traitement), à un Richelieu sportif s’exerçant à l’escrime et pion de Buckingham (lui non plus ne méritait pas cela…), à des mousquetaires super-héros, et une Milady plus ninja que nature. L’intrigue des ferrets de la Reine, l’amour unissant la reine à Buckingham, les fourberies du cardinal et de son fidèle Rochefort, l’enlèvement de la délicieuse Constance, les combats à la loyale entre gens d’honneur et les joutes verbales, où sont-ils ? Réponse : passés à la trappe, au profit de combats sans queue ni tête plus absurdes les uns que les autres (au sommet de Notre-Dame et sur des bateaux volants ? On y croit oui…), d’acrobaties improbables et de répliques qui, probablement, se sont un jour voulues drôles… A part le nom des personnages et les camps auxquels ils appartiennent, le lecteur de Dumas ressort de la salle bien dépité : ce n’est pas son livre adoré qu’il a vu à l’écran, mais une vaste mascarade. On a peur pour les collégiens qui peut-être devront étudier le livre et se diront qu’il est plus simple de voir  le film… Et on plaint leurs professeurs.

Heureusement toute la littérature n’a pas droit à un tel traitement barbare. Entre les années 60 et 80 surtout, le cinéma français en particulier a été très prolifique en adaptations de qualité : Les Trois Mousquetaires (1961) reprend très fidèlement l’histoire originale, La Princesse de Clèves (1961 aussi) de même, Roméo et Juliette (1968) reprend le texte mot pour mot, si l’on oublie les coupures dues à des raisons purement pratiques et financières,  Le Capitaine Fracasse (1961) et bien d’autres encore, fruits d’un temps où l’on avait encore du respect pour l’œuvre originale et où le but n’était pas de mettre en scène des acteurs particulièrement bankables ou des effets spéciaux particulièrement impressionnants, d’un temps où l’acteur était au service du film et non pas l’inverse, d’un temps où Hollywood n’avait pas encore décidé de s’attaquer à un héritage culturel pour son propre profit.

Car le cinéma français n’est pas le seul à compter son lot d’adaptations réussies : regardons du côté britannique et rendons hommage au formidable travail de la BBC qui chaque année réalise des longs métrages ou séries ou téléfilms adaptés de la littérature, toujours avec un soin porté à la fidélité qui fait honneur à nos amis d’outre-Manche. On peut citer Orgueil et Préjugés (1995),  Dorian Gray (2009), ou encore Sherlock (2010) qui, bien qu’actualisée et prenant place au XXI° siècle, réussit l’exploit de reprendre des passages entiers et des dialogues des livres de Sir Arthur Conan Doyle en les « traduisant » simplement dans notre contexte actuel. Un coup de maître qui prouve qu’on peut respecter une tradition littéraire tout en innovant pour, peut-être, attirer un public nouveau que les films en costumes laissent indifférents. Et peut-être qu’après avoir vu la série et être tombé sous le charme de Sherlock Holmes/Benedict Cumberbatch, le spectateur sentira poindre en lui cette curiosité qui le conduira à pousser la porte de la librairie…

Les adaptations, une fausse bonne idée ? Disons une idée à utiliser avec modération, et surtout avec respect. Le système hollywoodien est un système d’industrie, qui cherche à faire des rentrées d’argent, qui privilégie la quantité à la qualité. Le lecteur/spectateur ne s’étonnera guère alors de voir ses œuvres favorites massacrées sans considération et se détournera de cette mine-ci, pour se tourner plus favorablement vers le cinéma indépendant et/ou européen, plus chargé de tradition et d’amour de la culture, où l’on a le souci de bien faire. Le but d’une adaptation ne devrait pas être de tourner une œuvre de telle sorte que l’on puisse en faire un produit qui se vend : il devrait être de jouer un rôle de mémoire, d’être la version visuelle fidèle de la littérature, d’offrir à la littérature une second souffle, une nouvelle vie qui ne passe pas par les pages mais par les caméras. Bénis soient les cinéastes généreux et bibliophiles qui chaque années nous offrent une nouvelle adaptation réussie, permettant aux plus pressés et aux moins lecteurs d’entre nous d’apprécier Shakespeare, Jane Austen ou Oscar Wilde. Nos auteurs favoris, morts ou vivants, leur seront sans doute reconnaissants, pour la sauvegarde de leur mémoire. Et un jour, peut-être, retrouvera-t-on le temps et l’envie de lire...

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