Les cinéastes au pays des merveilles (Partie 1)

Depuis plus de deux siècles, les aventures de la jeune Alice au Pays des Merveilles ont fasciné des générations d'enfants... mais pas seulement ! Les cinéastes ont également trouvé dans cette histoire surréaliste une source d'inspiration sans limite. Dans la première partie de ce dossier, il semble opportun de revenir sur l'oeuvre première de Carroll, avant de se consacrer aux nombreuses adaptations cinématographiques qui en sont nées.

     L'oeuvre originale, Les aventures d’Alice sous terre, a été conçue en 1862 par le mathématicien anglais Charles L. Dodgson, sous le pseudonyme de Lewis Carroll. Il créa le personnage éponyme pour la jeune Alice Liddle et ses sœurs, alors qu'ils faisaient du canot par un bel après-midi de Juillet. Ces petites filles étaient celles d'une amie proche de l'auteur et il concevait pour elles une grande affection. Il faut savoir que les sentiments de Carroll à l’égard de certaines fillettes étaient souvent proches du sentiment amoureux ; il l’admettait lui même : “Lorsqu’elles grandissent , le lien fusionnel qu’on peut avoir avec une fillette disparaît”. C'est en 1865 que paraît la version définitive, illustrée par John Tenniel et sous le titre qu'on lui connaît aujourd'hui. Le succès est immédiat, le poussant à rédiger une suite, intitulée De l’autre côté du miroir. L’inversion, la parodie et le non-sens sont des genres que Carroll manipule avec génie et, pour certains psychanalystes, le fait qu'il ait été gaucher est probablement à l’origine de cette obsession du renversement. De plus, Dogson bégaye, ce qui explique sans doute l’origine des fameux néologismes ou des contrepèteries de son œuvre. Il publia en outre deux ouvrages consacrés aux mathématiques et à la logique.

     Alice au pays des merveilles nous raconte l’histoire d’Alice, une jeune fille de bonne famille, vivant dans le cadre strict de l’Angleterre victorienne. Un jour, alors qu’elle est en train d’écouter une leçon d’histoire que lui fait sa sœur, elle se met à divaguer et commence alors pour elle un rêve extraordinaire, à la poursuite d'un lapin blanc qui la conduit, malgré elle, au cœur du pays des merveilles. Là, elle fera la connaissance d’êtres tous plus extravagants les uns que les autres : Tweedle Dee et Tweedle Dum, les jumeaux amateurs de bonnes histoires, le chapelier toqué et le lièvre de mars, le chat du Cheshire et, enfin, la terrifiante reine de cœur.

     Le pays des merveilles est pour Alice terriblement dépaysant et constitue un véritable voyage initiatique : son passage de l'enfance à l'âge adulte. Dès son arrivée, la petite fille se retrouve en proie à une véritable crise identitaire, en raison des métamorphoses physiques qu’elle subit, mais aussi de la perte du savoir scolaire auquel elle voudrait tant se référer pour tenter de comprendre et de rationaliser le monde étrange qui l’entoure. Ce pays est le lieu de la contestation d’un certain ordre établi du monde réel et, notamment, de l’arbitraire du langage par le biais de l’absurde. Au pays des merveilles, le temps est déréglé. Parfois il n’y en a pas assez, comme pour le lapin blanc qui est toujours en retard. Certains personnages sont aussi fâchés avec lui, comme le chapelier pour qui le temps demeure éternellement celui du thé. On peut interpréter ce lieu imaginaire de deux façons différentes : d'une part on peut le considérer comme un monde surréaliste, enfantin, relevant plutôt du rêve. D'autre part comme un endroit cauchemardesque où Alice se retrouve prisonnière. Ce monde, peuplé de personnages ambigus et inquiétants, où la logique a laissé place à la folie, est une véritable mise à l'épreuve de l'enfant. Les invraisemblances relatives au temps, à l’espace, ainsi qu’à la logique transportent le lecteur, comme le personnage, dans une expérience onirique qui s'éloigne de plus en plus de la réalité. Peu à peu, au fil des jeux de mots et des idées incongrues, le lecteur finit par accepter un monde qu’il aurait rejeté si l’auteur lui avait demandé d’y croire d’emblée. 

     Il n'est pas étonnant que l'univers si atypique de Carroll ait, dès les balbutiements du cinéma, inspiré les réalisateurs. Quel défi en effet de transposer à l'écran un monde aussi étrange que l'on pourrait qualifier de merveilleuse horreur ! Comment faire rendre au cinéma cet oxymore, qui repose non seulement sur un univers visuel, mais aussi sur une folie générale transmise par le langage ? Alice au Pays des Merveilles est une oeuvre dont l'esprit même est fondamentalement littéraire, voire parfois mathématique. Comment alors créer une forme visuelle de l'histoire tout en lui demeurant fidèle ? C'est ce que nous verrons dans la seconde partie de ce dossier qui sera consacrée à la comparaison et à l'analyse de différentes adaptations cinématographiques de ce conte, finalement plus facilement appréciable par les adultes du fait de son caractère propre à susciter une réflexion extrêmement poussée sur les plans du langage, de la logique, de l'éducation, de la psychanalyse, et j'en passe...

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