Les cinéastes au pays des merveilles (Partie 2)

Dans la seconde partie de ce dossier consacré aux adaptations cinématographiques de l'oeuvre majeure de Lewis Carroll, je m'attarderai sur la comparaison et l'analyse de différentes adaptations du conte.

     On peut légitimement se demander dans quelle mesure l’adaptation cinématographique d'une telle œuvre constitue un enrichissement ou un appauvrissement pour sa compréhension, voire sa banalisation auprès du public. Comment une adaptation peut-elle modifier ou altérer le message initial d’une telle œuvre sujette à de nombreuses interprétations différentes ? Le cinéma, en «reconstituant une histoire», en modifie parfois le sens et joue sur différents éléments pour produire information et émotion. Le problème qui va se poser pour l’adaptation est le suivant : le cinéma est constitué d’une narration et est soumis au besoin de raconter une histoire. En même temps, il est représentation, une image animée, fondée sur des règles et des techniques. Le cinéma est fait de cadrages, de montages, de lumières, d’espaces, d’objets, de sons, de musiques, et d'acteurs ! Pour adapter, il faut s’approprier une œuvre écrite et lui redonner vie en utilisant les procédés de transformation de l’écriture propres au cinéma et en travaillant la mise en scène cinématographique. Nous allons donc voir comment six réalisateurs différents, à différentes époques, se sont appropriés l'histoire d'Alice en la transposant à l'écran. 

    Pour ceux qui n'auraient pas en tête le déroulement précis des aventures d'Alice, voici une liste ordonnée des principaux épisodes qui marquent le voyage d'Alice dans le livre de Carroll: 1-Alice chute dans le terrier du lapin blanc ; 2-Alice nage dans ses propres larmes ; 3-Alice et différents animaux se sèchent en courant sur la plage ; 4-Alice se coince dans la maison du lapin blanc ; 5-Alice rencontre un ver à soie fumant le narguilé ; 6-Alice rentre chez la Duchesse, on lui confie un bébé qui se transforme en cochon ; 7-Alice rencontre le chat du Cheschire qui lui indique le chemin ; 8-Alice prend le thé en compagnie du chapelier, du lièvre et du loir ; 9-Alice se retrouve dans le jardin de la reine où des soldats/cartes peignent des roses ; 10-Alice joue une partie de croquet contre la reine ; 11-Alice rencontre le Griffon et la tortue «fantaisie» ; 12-Alice assiste au procès d'un voleur de tarte ; 13-Alice est assaillie par les cartes/soldats ; 14-Alice se réveille

    Pour mieux saisir ce qui se joue à travers l’adaptation, nous nous appuierons principalement sur la scène du chapelier qui est très caractéristique de l'oeuvre de Carroll. Cette scène du chapelier, le chapitre 7 du livre intitulé “A Mad Tea-Party”, débute par l'arrivée d'Alice près d’une maison devant laquelle est dressée une immense table pour le thé. A cette table, réunis à un bout se trouvent un loir, le lièvre de Mars et un chapelier. Ce chapelier est couramment appelé Chapelier Toqué ou Chapelier Fou, bien qu’il ne soit jamais nommé ainsi dans le livre. Ces trois personnages agacent prodigieusement Alice qui doit supporter des changements de place intempestifs, des énigmes insolubles et des paroles insensées. Elle finit par les quitter, exaspérée. Il est probable que Lewis Carroll a choisi de faire intervenir un chapelier dans cette scène en écho à l’expression anglaise “as mad as a hatter”, expression elle-même basée sur un fait scientifique. En effet le mercure qui entrait dans la préparation des matériaux nécessaires à la confection de certains chapeaux dégageait des vapeurs toxiques causant souvent la mort précoce des chapeliers ; les premiers symptômes étaient un langage confus, une vision déformée et parfois des hallucinations, ce qui explique que l’on ait associé la folie à cette profession. Le lièvre de mars, qui apparaît aux côtés du chapelier lors du thé, est aussi un personnage que Carroll a nommé d’après une expression se référant à la folie : “as mad as a hare of march”, expression liée au comportement des lièvres mâles au début du printemps. Cette scène est particulièrement intéressante d’un point de vue littéraire et philosophique ce qui en fait probablement une des scènes les plus difficilement adaptable au cinéma, car le risque est de tomber dans un excès de paroles qui ne sied pas forcément au septième art. Plusieurs éléments sont à mettre en évidence : quelques jeux de mots, une réflexion sur “l’identité” du Temps et sur le temps qui passe, des leçons de politesse, des comptines et des historiettes symboliques.

     Plongeons donc dans la filmographie du pays des merveilles et essayons de comprendre et d'analyser les choix d'adaptation qui ont été faits.

Court Métrage Muet de 1903 (de Cecil M. Hepworth & Percy Stow) : Il s'agit de la toute première adaptation du conte de Carroll. Elle dure dix minutes, est accompagnée au piano et ne restitue pas toutes les scènes du livre par souci évident de concision. Sont manquantes les scènes 2, 3, 5, puis de 10 à 12. Ce court métrage se distingue par ses effets spéciaux avancés pour l'époque, inspirés des effets inventés par George Méliès, comme l'apparition soudaine d'objets ou les changements de taille d'Alice. Par ailleurs, les personnages d'animaux anthropomorphiques sont joués par des acteurs en costumes intégraux d'animaux relativement réalistes. Quant au personnage principal, il est joué par une jeune fille brune nettement plus âgée que le personnage du livre. Cette "erreur" a malheureusement le gros défaut de retirer toute la dimension initiatique du conte. Puisque Alice n'est pas une enfant, ce voyage ne peut être sa mise à l'épreuve avant le passage à l'âge adulte. La scène du chapelier y est présente, mais, le film étant muet et la scène basée principalement sur des jeux de langage, elle perd beaucoup de son sens et devient quasi inutile à l’avancée de l’intrigue. On comprend simplement qu'Alice est invitée à prendre le thé par deux créatures étranges qui l'obligent sans raison apparente à changer de place avant de tenter de faire rentrer le loir dans une théière (seul véritable signe de leur folie). Il est difficile de réellement juger de la qualité de cette adaptation compte tenu de son caractère presque expérimental lié à son époque: le cinéma n'existe même pas encore depuis 10 ans et Le voyage dans la lune de Méliès ne date que de l'année précédente  ! (Version restaurée ici.) 

Film Muet de 1915 (de W.W Young) : Ce film, totalement muet, est déjà un moyen métrage de 50 minutes. Il ne présente pas la séquence du thé chez le chapelier, pour une raison qui s’explique facilement lorsqu’on a vu celui de 1903. En effet, cette scène étant essentiellement basée sur la parole, elle perd son intérêt dans un film muet (en revanche, le personnage du chapelier est bien présent lors du procès chez la reine de cœur). Le film débute avant le début du rêve d'Alice, dans le monde réel. Il faut cinq minutes avant de la voir s'assoupir et se dédoubler pour qu'une partie d'elle-même (que l'on suppose être son esprit) suive le lapin blanc en se détachant de son corps assoupi. Les personnages non humains sont représentés par des acteurs en costumes ou bien par des marionnettes d'un réalisme étonnant pour l'époque. Il s'agit probablement de l'adaptation la plus complète et la plus fidèle au livre, excepté pour la disparition des épisodes 8 et 13. Les inter-textes sont très nombreux et sont souvent des passages du livre. Le poème comique «Father William» dans l'épisode de la chenille est même mis en image. Dans l'épisode de la Duchesse, on constate que celle-ci ainsi que la cuisinière portent des masques les faisant exactement ressembler aux illustrations caricaturales de John Tenniel. Il en va de même pour le chapelier et la tortue «fantaisie». Le souci du réalisateur a donc d'abord été un soucis de fidélité à l'oeuvre originale, mais, comme dans le film précédent, beaucoup de l'esprit de Carroll se perd tout de même dans le muet. D'autre part, l'imagination des lecteurs d'Alice au pays des merveilles était sans doute allée beaucoup plus loin dans la conception d'un monde aux décors merveilleux, que le cinéma, par manque de moyen, peine à créer, laissant l'action se dérouler dans un paysage visuel familier et réaliste où le merveilleux ne provient que de l'étrangeté des créatures qui le peuple. (Film à voir ici.)

Dessin animé de 1951 (de Walt Disney) : Dans cette adaptation, probablement la plus connue, la scène du chapelier est centrale et célèbre grâce à la fameuse fête de “non-anniversaire” qui n’est pourtant pas présente dans le livre. Le non-anniversaire est tout de même mentionné dans "De l’autre côté du miroir" et ce qu’Alice y trouva, et n’est donc pas une pure invention des studios Disney. La séquence du thé chez le chapelier apparaît très colorée et animée, la magie du dessin animé étant de pouvoir, entre autres, faire danser et siffler les théières. La folie du chapelier se manifeste dès le départ par un strabisme évident et une langue ayant tendance à rester en dehors de sa bouche. Quant au lièvre, ses yeux tournoient sans fin dans leurs orbites, tandis que ses sourcils n'ont de cesse de sautiller sous des oreilles qu'il entortille à intervalles réguliers. La scène est donc très visuelle, à tendance comique et très simplifiée en ce qui concerne les jeux de langage, puisque destinée à un jeune public. La réflexion sur le temps y est réduite à une exclamation du lièvre à l’intention d’Alice qu’il trouve trop pressée : «Le temps ! Le temps ! Qu’est-ce que le temps ?!», et à la réparation de la montre à gousset du lapin blanc. Par ailleurs, l'histoire chargée de symboles du "puits de mélasse" disparaît. En revanche, le film étant destiné aux enfants, on y trouve bien une comptine chantée par le loir, une leçon de politesse et la devinette du corbeau et du grain de sel, tirée directement du livre. Certaines scènes du livre manquent à nouveau à l'appel (6 et 11), d'autres sont légèrement modifiées (notamment la 12 où Alice elle-même est jugée) et enfin, certaines scènes ont été ajoutées, comme la chorale des fleurs ou la mise en images de l'histoire du morse et du charpentier racontée par les jumeaux Tweedle Dee et Tweedle Dum. Le choix du dessin animé semble extrêmement adapté à la transposition de cette oeuvre à l'écran pour ce qui est de l'univers visuel (ce n'est qu'à partir de ce film que le décor va s'éloigner de la réalité pour évoquer un autre monde, étrange, merveilleux et effrayant à la fois). En revanche la cible de cette oeuvre d'animation ne permet malheureusement pas de retrouver la folie verbale et la dimension intellectuelle du conte.

    Les différences entre les adaptations apparaissent déjà clairement. Les choix des réalisateurs ont été influencés, outre par une certaine vision personnelle de la chose, par les moyens techniques à leur disposition ou par le public visé par leur film.  Nous poursuivrons ce travail de comparaison dans une troisième partie où je traiterai de trois autres films et livrerai la conclusion de ce dossier. 

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