Les cinéastes au pays des merveilles (Partie 3)

Il est temps d'achever ce dossier consacré à "Alice au pays des Merveilles" en traitant des trois dernières adaptations qui se sont appropriées le conte de Lewis Carroll, avant de conclure sur les avantages et les inconvénients de telles adaptations.

    J'ai déjà traité, dans une précédente partie, des adaptations de 1903, 1915 et 1951. Attaquons-nous maintenant à celles de 1985, 1999 et 2010.

Film TV de 1985 (de Harry Harris) : Ce film est construit en deux parties, l'une adaptée du tome I, l'autre du tome II. Seule la première nous intéresse dans cette étude. Le début est une invention du réalisateur et ne provient pas de l'oeuvre originale : Alice aide sa mère à mettre le couvert pour le thé, mais sa mère lui fait remarquer qu'elle est encore trop jeune pour se joindre aux convives ce qui la met de mauvaise humeur car elle se considère déjà comme une adulte. Le personnage d'Alice est d'ailleurs bien moins attachant dans cette version car plus capricieux, insolent et prétentieux, mais peut-être est-ce dû à la non-utilisation de la voix off pour traduire ses pensées, l'obligeant à parler toute seule. Il s'agit d'un film musical où toutes les scènes du livre ont été restituées et accompagnées d'une chanson donnant le ton de chaque scène. Dans la scène du chapelier, les personnages chantent la louange du bonheur et de la joie de vivre. Selon eux, il faut savoir rire de tout, ce qui est la leçon opposée à celle faite à Alice quelques minutes auparavant par la Duchesse, qui lui chantait l'éloge de la tristesse du monde et de l'enfer sur terre. Cela, ajouté aux récitations du chapelier, met l'accent sur les comptines et chansonnettes provenant de l'oeuvre originale. On y trouve aussi des jeux de mots, non tirés de l’œuvre originale. L’acteur qui joue le lièvre, ainsi que tous les personnages animaux, porte de fausses oreilles et un maquillage significatif (nez de rongeur, moustaches...) ce qui permet d'identifier facilement le personnage tout en restant dans une approche très anthropomorphique (rendant donc d'une certaine façon ces personnages peu réalistes malgré les moyens dont disposait certainement le réalisateur à cette époque... Mais est-ce grave dans une oeuvre du domaine du rêve ?). Quant aux décors, ils commencent, pour la première fois dans une adaptation filmée, à évoquer un monde étrange et inconnu. La maison du lièvre de Mars, par exemple, possède de grandes oreilles et le pays des merveilles est représenté comme une sombre forêt sous laquelle s'épanouit un jardin florissant et coloré, où poussent quelques champignons géants et où les animaux se promènent en liberté. Une des rares allusions à l'initiation de l'enfant a lieu lors de la rencontre avec la chenille. Alice lui dit qu'elle pense avoir changé et mûri depuis qu'elle se trouve en ces lieux étranges. En revanche, plus que dans les autres films, l'accent est mis sur cette volonté obsessionnelle d'Alice de retrouver le chemin de chez elle et de sa mère, témoignant au contraire d'une peur enfantine qu'elle ne parvient pas à surmonter. Un exemple se trouve juste après la scène du chapelier : Alice se perd dans la forêt où elle rencontre un faon, perdu lui aussi, et se met à chanter en se lamentant sur ce monde qu'elle ne comprend pas, où tout le monde semble fou et où personne ne veut l'aider à retourner chez elle. Et pourtant, Harry Harris a pris le parti de présenter des personnages légèrement fous, certes, mais qui ont tous un air de bienveillance et un comportement relativement gentil, contrairement à ce dont on a l'habitude dans le traitement de cette histoire et de ces personnages. A la fin de l'histoire, Alice, sans repasser par le monde réel, plonge directement dans les aventures de De l'autre côté du miroir. (La bande annonce ici !)

Film TV de 1999 (de Nick Willing) : Le début de cette adaptation n'est pas non plus tirée du livre. Alice répète une chanson qu'elle doit interpréter devant l'assemblée d'une fête dont les invités sont interprétés par les mêmes acteurs que ceux qui joueront les personnages du pays des merveilles, mais la jeune fille a le trac et fuit pour ne pas chanter en public. Ce début permet également de montrer aux spectateurs que tous les jouets de la chambre d'Alice évoquent ces mêmes personnages. Ce détail témoigne d'un certain angle d'attaque : le voyage d'Alice est une rêverie influencée par les objets de sa vie quotidienne. Elle divague éveillée. En effet, on ne la voit pas s'endormir et à son retour, elle ouvre les yeux, certes, mais pas comme quelqu'un qui viendrait de se réveiller, plus comme une personne sortant de rêveries ou de réflexions intimes et intenses. Lors du voyage, il y a utilisation de la voix-off, tout comme dans le Disney, pour traduire les pensées d'Alice. Les personnage qui peuplent sa rêverie ont été créés grâce à un mélange de marionnettes (le griffon, le lièvre, le loir, le bébé cochon, les flamants roses, les hérissons et le lapin blanc), de vrais acteurs maquillés et d'effets spéciaux (875 ont été nécessaires au film). Quant aux décors, ils sont assez étonnants puisque l'on quitte totalement le monde réel. La plupart des épisodes du tome I sont bien là (bien que parfois modifiés), jusqu'à celui du griffon et de la tortue, où le film se poursuit en s'inspirant de la suite du conte, De l'autre côté du miroir. Un ajout du réalisateur est, entre autres, la transformation du décor de plage où se tient la course caucus en une ville faite de livres géants. Ce changement de décor est l'occasion d'introduire un élément non négligeable : les livres permettent de passer d'un lieu à l'autre en entrant dans leurs images, comme des portes. Ainsi, une fois sèche, Alice se sert d'un livre comme d'une porte vers la maison du lapin blanc. Plus tard, lorsque le film se dirigera vers le tome II, Alice traversera à nouveau un livre pour changer de lieu (et d'histoire). Le pays des merveilles serait alors bien un pays de conte pur, raconté par ces livres (qui rappellent également que le film est l'adaptation d'un livre). La scène du chapelier dans cette version est particulièrement longue. Pas de maison dans cette version, mais simplement une table dressée au milieu de la forêt, à l'intersection de plusieurs chemins. Ce choix peut avoir été fait dans l'idée de montrer que cette scène, si connue qu'elle soit, n'est qu'une étape comme les autres dans le cheminement initiatique d'Alice. On constate aussi le grossissement par trois de la tête du chapelier dans un souci d'authenticité et afin de le faire ressembler aux illustrations de Tenniel. Chez le lièvre, la folie est visuellement suggérée par des pupilles de taille dissemblable pour chaque œil (une inspiration venu de chez Disney ?) et un zozotement exagéré. On y trouve beaucoup d’effets spéciaux (bras qui s’allongent, trou profond au centre de la table...), alors que cette scène est à l’origine une scène de paroles, de mots, et non une scène très visuelle. Le réalisateur n’a pas respecté la même attribution des paroles entre les personnages que dans le livre, mais en laissant se dérouler cette scène aussi longtemps que possible il a permis de livrer l'explication de la querelle entre le chapelier et le temps tout en donnant lieu à une scène musicale assez distrayanteL'accent est fortement mis sur l'aspect initiatique du conte. Tout d'abord lorsqu'Alice est de retour dans la salle aux multiples portes, on l'entend penser : "This time I'll make things better". Elle a donc appris de ses erreurs passées. Plus tard, un personnage lui fait remarquer qu'elle a du apprendre beaucoup depuis qu'elle se trouve en ces lieux, ce que la petite fille approuve, et le griffon, lorsqu'Alice vient d'achever une chanson en cœur avec la tortue, lui fait remarquer : "And now I think you are ready". Un dernier exemple est la scène du procès, qui se tient dans un décor assez seyant de château de cartes, et se conclu par la phrase tant attendue d'Alice : "I am confident", ce à quoi le lapin blanc répond "So you don't need us anymore" démontrant ouvertement l'utilité initiatique de ce voyage. C'est alors que le monde des merveilles s'effondre (littéralement) et qu'Alice se retrouve à nouveau chez elle, tout trac disparu, pour chanter devant l'assemblée des invités qui l'applaudit sans réserve. (Le film ici ! )

Film de 2010 (de Tim Burton) : Une des grandes innovations de cette dernière version, liée au progrès des technologies, est la 3D qui apporte une nouvelle vision, encore plus réaliste, du monde des merveilles. Les décors imaginés par Burton sont magnifiques et grandioses, créés entièrement grâce à des effets spéciaux numériques (et donc tournés quasi entièrement en salle verte). Fleurs géantes et colorés, champignons immenses, château impressionnant, forêt brûlée... La technologie permet donc de créer un monde irréel, et même surréel, de façon réaliste et dans lequel le spectateur peut plonger intégralement, notamment grâce à la 3D qui par moment peut donner cette impression de se trouver dans le décor, au cœur de l'action. L'autre innovation est liée aux profondes modifications que Burton a infligées à l'histoire de Carroll, ne souhaitant pas créer une énième adaptation fidèle au livre. Alice, désormais âgée de 19 ans, retourne dans ce monde qu'elle a découvert lorsqu’elle était enfant et dont elle ne conserve aucun souvenir, monde dont le nom est passé de Wonderland à Underland. Elle y retrouve le Lapin Blanc, la Chenille, les jumeaux, le Chat du Cheshire, la terrifiante Reine de coeur et, bien entendu, le Chapelier Fou pour lequel le metteur en scène a surtout joué sur l’apparence extravagante en misant sur des vêtements très colorés et la disproportion entre ses deux pupilles, signe d'aliénation. Alice s'embarque alors dans une aventure extraordinaire où elle accomplira ce qui semble être son destin : mettre fin au règne de terreur de la Reine Rouge en tuant le monstre Jabberwocky (créature sortant tout droit de De l'autre côté du miroir, tout comme la bonne Reine Blanche, alliée d'Alice). L'histoire s’assombrit donc encore par rapport à l'originale car Tim Burton la réduit à une dimension guerrière, un affrontement vu et revu du Bien et du Mal. Toute la logique, la poésie et la dimension initiatique du conte, éléments chers à Carroll, disparaissent pour laisser place à la grandiloquence visuelle et à un concentré d'action qui n'a plus rien à voir avec ce que l'auteur cherchait à transmettre. Arrivé à un tel point de déformation de l'histoire originale et à un tel travail sur le visuel au détriment de l'intellectuel, on est en droit de se demander si cette adaptation ne sera pas la dernière, et si ce ne serait pas au fond mieux pour l'intégrité de l'oeuvre de Lewis Carroll... (Bande annonce ici ! )

    Conclusion sur la comparaison des adaptations :

    La transposition d'une telle œuvre à l'écran ne relève pas seulement du choix de quelle scène ou quelle ligne de dialogue du livre sera conservée dans le film. Il s'agit également, bien plus que pour toutes autres adaptations de roman dont l'action se déroule dans notre monde, de choix artistiques liés au visuel que l'on veut donner à ce monde fantastique et à ses personnages et de choix intellectuels liés aux différentes interprétations qui peuvent être faites de l'oeuvre originale.

   Pour transposer à l’écran la scène du chapelier, on constate donc que les réalisateurs ont fait des choix parfois très différents (rien à voir entre la version Disney ou celle de Harry Harris), soit par faute de moyens, soit pour se démarquer volontairement de l'oeuvre de Carroll, soit encore pour présenter la scène de la façon qui leur paraissait la plus fidèle à leur interprétation de celle-ci, ou bien la plus apte à intéresser le public. Ces choix impliquent de mettre l'accent sur tel ou tel aspect de cette scène riche de nombreux éléments différents. Selon les films, l’accent est mis sur le visuel (1999, 1903) ou bien sur les dialogues (1951, 1985). Ces dialogues sont retravaillés, et il ne s’agit jamais du texte original, mais de réécritures suivant le texte original. De cette manière, le réalisateur a la possibilité de mettre en relief certains éléments ou d'en faire disparaître d'autres. Par exemple, dans l‘adaptation de 1999 c’est le récit du concert chez la reine et de la dispute avec le temps qui est mis en avant, alors que dans celle de 1985 ce sont les chansons et les récitations qui sont soulignées avec insistance. Par leur omniprésence, ces aspects mis en valeur accaparent l’attention du spectateur qui remarque moins les autres éléments du texte voire les oublie. La compréhension de la scène littéraire en est donc modifiée, par ce qui peut être considéré comme un manque d’exhaustivité de l’adaptation cinématographique, car en insistant plus sur une idée que sur une autre, on focalise l'attention et l'intérêt du spectateur dessus lui faisant perdre une partie du sens. Ainsi le message premier d'oeuvres entières peut être altéré par sa mise en images.

Quel est donc l'avantage à adapter une oeuvre littéraire comme celle-ci ? Dans le cas d’Alice au Pays des Merveilles, et seulement à partir d'une certaine époque, on peut trouver dans l'adaptation un meilleur “transport” dans le monde imaginaire, de par les décors, les costumes, les effets spéciaux... Ou bien alors dans une volonté de faire connaître une certaine interprétation et vision de l'histoire. Je crains toutefois que, pour apprécier l'oeuvre dans sa globalité, il n'est d'autre choix que de la lire... n'en déplaise aux plus paresseux !

 Vous pouvez également visionner la version de Norman Z. McLeod datant de 1933 ou bien celle, animée, de Dallas Bower (1949) dont il aurait été trop long de parler.

Les cinéastes au pays des merveilles (Partie 3)
Les cinéastes au pays des merveilles (Partie 3)

    J'ai déjà traité, dans une précédente partie, des adaptations de 1903, 1915 et 1951. Attaquons-nous maintenant à celles de 1985, 1999 et 2010. Film TV de 1985 (de Harry Harris) : Ce film est construit en deux parties, l'une adaptée du tome...

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