"Confession d'un enfant du siècle", le roman à l'écran

Présenté dans la section "Un Certain Regard" au dernier Festival de Cannes, "Confession d'un enfant du siècle" est la première adaptation au cinéma du roman autobiographique de Musset. Il fût précédé en 1974 par un téléfilm du même nom réalisé par Claude Santelli. Pour qui a lu le roman autobiographique de Musset, le film que nous livre Sylvie Verheyde paraît bien terne et bien fade.

Comparaison avec l'oeuvre littéraire 

     L'oeuvre littéraire, publiée en 1836 en pleine période romantiquecomporte cinq parties qui constituent des étapes dans le récit et dans l'évolution du personnage d'Octave, alter-ego de Musset dans le roman.
     La première partie donne au spectateur la définition de ce que l'auteur considère comme le Mal du Siècle qui touchait la jeunesse de son temps. La mort de Napoléon et la fin des guerres auxquelles les jeunes s'étaient préparés les laissèrent sans but réel et en firent une génération oisive, désoeuvrée, qui très vite devint une génération libertine : «Alors s’assit sur un monde en ruines une jeunesse soucieuse. […] Un sentiment de malaise inexprimable commença donc à fermenter dans tous les cœurs jeunes. Condamnés au repos par les souverains du monde, livrés aux cuistres de toute espèce, à l’oisiveté et à l’ennui, les jeunes gens voyaient se retirer d’eux les vagues écumantes contre lesquelles ils avaient préparé leur bras». Ayant ainsi situé le contexte de sa naissance et de sa toute première jeunesse, Octave raconte comment, âgé de 19 ans, il découvre que sa maîtresse le trompe avec un de ses amis d'enfance. S'ensuit alors une période de profond désespoir durant laquelle le personnage, incapable de ne plus aimer cette femme, ni d'oublier sa trahison, passe ses nuits sous les fenêtres de celle-ci, commence à boire, et d'une certaine façon entretient cette douleur qui le jette dans des emportements et des fièvres de désespoir que l'auteur décrit avec une intensité toute particulière. « Je descendis de mon lit en criant, les bras étendus, ne pouvant marcher que sur les talons, tant les nerfs de mes orteils étaient crispés. Je passai ainsi près d’une heure, complètement fou et raide comme un squelette. Ce fut le premier accès de colère que j’éprouvai». Le film passe assez rapidement sur cette première partie, ne montrant que quelques uns des événements majeurs et sans s'attarder sur la détresse dans laquelle Octave est jeté. On la comprend pourtant et il n'était en effet pas nécessaire de développer plus.

     La seconde partie montre Octave sombrant dans la débauche, après avoir suivi les conseils de son ami Desgenais, un homme désabusé, revenu de tout et ne croyant pas/plus à l'amour. Il est d'ailleurs notable qu'en passant des pages de Musset à l'écran, ce personnage ait perdu beaucoup de sa profondeur pour devenir un simple débauché dont le discours est fait pour déplaire au spectateur. Pourtant Desgenais est originellement un personnage plus complexe et dont la psychologie intrigue. En effet, malgré son cynisme et ses idées libertines, il paraît plus heureux, et d'une certaine façon, plus sage qu'Octave. Toujours est-il qu'Octave se livre dans cette partie à un libertinage affiché, participe à des fêtes orgiaques et fréquente de nombreuses courtisanes. Mais si cette vie paraît un instant estomper sa douleur et son mal-être, ce n'est que pour les raviver plus intensément car très vite, cette vie dépravée provoque en lui un profond dégout. « L’apprentissage de la débauche ressemble à un vertige ; on y ressent d’abord je ne sais quelle terreur mêlée de volupté, comme sur une tour élevée. […] Mais si le premier mouvement est l’étonnement, le second est l’horreur, et le troisième la pitié ». Ces fêtes de débauche se traduisent dans le film par des enchevêtrements de corps plus ou moins habillés et par une agitation et des jeux enfantins où tout bon sens se perd. Représentées de façon impressionniste grâce à des enchaînements de plans panoramiques rapides, circulaires et de plans légèrement flous, ces séquences baignent dans une lumière intimiste aux couleurs sombres à prédominance rouge et orangé. Le résultat, bien que classique, reste très satisfaisant. La scène du film représentant la fin de cette période dévoyée pour Octave et son dégoût pour ce monde n'est pas tirée du livre et pourtant on ne peut qu'applaudir le choix de la réalisatrice : Le jeune homme, alors qu'il s'adonne aux plaisirs charnels avec une courtisane, est pris de nausée. Il se rhabille et s'effondre, comme vidé de toute étincelle de vie. Voilà un exemple de comment, même en ajoutant ou en modifiant certains détails, une adaptation peut rester fidèle à l'esprit de l'oeuvre originale.

     Cette période de débauche prend fin au début de la troisième partie avec la mort brutale du père d'Octave. Ce dernier quitte alors Paris pour entamer la même vie austère que son père dans sa demeure à la campagne. Il affirme même que ce décès, bien qu'il lui ait causé une «douleur physique», fût suivi pour lui d'une période de langueur, de stabilité, de paix et de calme intérieur ressemblant au bonheur « ce que j’éprouvais n’était pas du désespoir et ne ressemblait en rien à ces douleurs furieuses que j’avais senties […] Pour la première fois de ma vie j’étais heureux». Octave se livre alors à la passion romantique par excellence (« Le matin, je passais des heures entières en contemplation devant la nature»), ce que le film rend assez bien avec quelques très beaux plans d'extérieur montrant l'homme seul et en paix avec la nature. C'est ainsi, lors d'une promenade, qu'il rencontre Brigitte Pierson, jeune veuve de trente ans, qui consacre tout son temps à la charité, notamment en veillant les malades du village et des alentours, caractéristique primordiale du personnage pour comprendre son évolution et son déclin, et dont il n'est même pas question un seul instant dans le film. Octave, après trois mois passés auprès de Brigitte, lui avoue ses sentiments, ce qui l'effraie et la pousse d'abord à prendre ses distances avec lui. Mais bientôt, au travers d'un baiser, elle lui fait comprendre que cet amour est réciproque et ils deviennent amants. Octave connaît alors une brève période de bonheur qu'il nous livre dans un style exalté et passionné : «Et toi, vrai diadème, toi, sérénité du bonheur !». Malheureusement le film présente ce court bonheur en l'illustrant uniquement par une scène se déroulant dans le lit de Brigitte. L'erreur est ici de confondre cet amour sincère (qui donne lieu dans le livre à de longues promenades en forêt, à des soirées passées à la contemplation des étoiles...) avec la simple relation physique qui pourrait évoquer le comportement libertin qu'Octave avait auparavant.

     La quatrième partie dépeint la décadence de cet amour pourtant sincère. Octave, traumatisé par ses précédentes expériences avec les femmes, est miné par la jalousie, la méfiance et le soupçon. La perfection de Brigitte le tourmente car il ne peut y croire. Leur relation se détériore car Octave doute de sa maîtresse. « Toutes mes idées de mépris pour les femmes, toutes ces phrases de fatuité moqueuse que j’avais répétées comme une leçon [...] me traversèrent l’esprit subitement ; les souffrances que j’avais endurées, le souvenir des perfidies dont j’avais été le témoin, l’affreuse guérison que je m’étais imposée, les discours de mes amis, le monde corrompu que j’avais traversé, les tristes vérités que j’y avais vues, [...] la débauche enfin, le mépris de l’amour, l’abus de tout, voilà ce que j’avais dans le cœur sans m’en douter encore, et au moment où je croyais renaître à l’espérance et à la vie, toutes ces furies engourdies me prenaient à la gorge et me criaient qu’elles étaient là». Octave devient alors cruel sans pouvoir se contrôler et les épisodes violents se succèdent, entrecoupés de brefs moments de réconciliation et de repentance de la part d'Octave. Il est torturé par cette dualité de sentiments et ces comportements antagonistes qui résident en lui sans qu'il puisse en concevoir la raison ou le remède. Brigitte est détruite par cette relation chaotique, et, finalement, les deux amant partent pour Paris dans le but de préparer un voyage en Suisse, en une tentative ultime et désespérée pour trouver la paix et le bonheur. L'accent est mis sur cette quatrième partie dans le film, ce qui malheureusement ne laisse pas beaucoup de place à la période de bonheur qui la précédait.

     Ainsi commence la cinquième et dernière partie de La Confession d'un enfant du siècle: « Décidés à un long voyage, nous étions venus à Paris. [...] La résolution de quitter la France avait tout fait changer de face ; la joie, l’espoir, la confiance, tout était revenu à la fois ; plus de chagrins, plus de querelles devant la pensée du départ prochain. Il ne s’agissait plus que de rêves de bonheur, de serments d’aimer à jamais ; je voulais enfin pour tout de bon faire oublier à ma chère maîtresse tous les maux qu’elle avait soufferts». Encore une fois le film omet de montrer cette période de bonheur pour passer immédiatement à ce qui assombrit l'histoire. Des lettres de sa famille portées à Brigitte par Henri Smith, un de ses amis d'enfance, la rendent tout d'abord mélancolique, puis malheureuse, jusqu'à ce qu'elle tombe malade. Smith, visiblement épris de Brigitte, les visite régulièrement ; cela inquiète d'abord Octave, mais finalement il tente surtout de comprendre quelle est la cause du malheur de sa maîtresse. Le refus de celle-ci de lui confier ses peines provoque de nouvelles scènes de déchirement, dont celle, probablement la plus terrible, où Brigitte exaltée déverse son désespoir en un long monologue frôlant la folie et presque entièrement fait de phrases exclamatives et interrogatives : « Qui suis-je donc ? répétait-elle, qui suis-je donc ? Y pensez-vous ? regardez donc ce visage que j’ai. Douter de toi ? s’écria-t-elle en s’adressant à sa propre image ; pauvre tête pâle, on te soupçonne ! pauvres joues maigres, pauvres yeux fatigués, on doute de vous et de vos larmes ! Eh bien ! achevez de souffrir ». Peu après, épuisée, Brigitte s’endort et Octave, lui aussi pris de folie, un couteau à la main, hésite entre se percer le cœur ou tuer Brigitte dans son sommeil, accompagnant sa démence par un monologue non moins long et exalté que celui de sa maîtresse. Où est passé cette folie à l'écran ? On ne trouve à l'écran qu'un malheur glacial à la manifestation flegmatique. Enfin, Octave renonçant à son funeste dessein, s'éloigne et découvre une lettre de Brigitte adressée à Smith : « Lorsque vous recevrez cette lettre, je serai loin de vous, et peut-être ne la recevrez-vous jamais. Ma destinée est liée à celle d’un homme à qui j’ai tout sacrifié ; vivre sans moi lui est impossible, et je vais essayer de mourir pour lui. Je vous aime. Adieu, plaignez-nous ». Le dernier chapitre de l'oeuvre présente alors le sacrifice d'Octave avec une distance par rapport aux événements (il est écrit à la troisième personne) montrant bien que le personnage a changé et mûri : enfant jusque-là, il devient homme. Il est maintenant prêt à faire don de lui-même, à sacrifier son propre bonheur pour celui de celle qu'il aime sincèrement. Il lui permet de retrouver Smith et la quitte avec « tendresse » et ainsi se conclut le roman : « (Il) remercia Dieu d’avoir permis que, de trois êtres qui avaient souffert par sa faute, il ne restât qu’un malheureux ». Cette fin, pourtant si belle, la réalisatrice l'a occultée comme elle a occulté presque l'intégralité de cette cinquième partie qui pourtant est essentielle. La fin du film laisse suggérer qu'Octave, déjà fortement antipathique aux spectateurs, parvient à atteindre le comble de l'ignominie en quittant pour de bon Brigitte, dans son sommeil, la laissant seule et au bord de la mort. On le voit en effet s'éloignant d'un air nonchalant, presque gai, et sifflotant un air pop-rock... Que s'est-il passé dans la tête de Sylvie Verheyde pour nous laisser croire cela ? A-t-elle une telle aversion pour De Musset/Octave qu'elle est incapable de rendre à l'écran et d'admettre la beauté du seul geste noble dont il a fait preuve dans cette relation tragique ?  

Choix des interprètes 

     Il est nécessaire de s'attarder sur le choix des deux comédiens formant le couple chaotique de Brigitte et Octave pour comprendre ce qui rend ce dernier si antipathique dans le film.

     Charlotte Gainsbourg d'abord, dont on ne peut que saluer la performance dans le rôle de cette femme, jeune, profondément aimante et dévouée, dont la maturité transparait sans cesse face à la jeunesse de son amant. Elle est l'interprète parfaite. Son visage à la beauté atypique correspond exactement à la description que fait l'auteur de la jeune veuve et Sylvie Verheyde n'aurait su mieux choisir.

     Mais qu'en est-il de Pete Doherty ? On devine les motivations de la réalisatrice : Enfant rockeur tourmenté, sulfureux, peut-être le voyait-elle comme un pendant contemporain du dandy libertin qui caractérise en partie Octave; ou bien était-ce pour ancrer le récit dans notre époque et montrer ainsi que les événements et les sentiments décrits sont toujours d'actualité. Toujours est-il que ce choix interroge. Mauvais acteur ou mauvaise direction d'acteur ? Doherty, débutant au cinéma, livre ici une interprétation qui efface de façon scandaleuse toute la complexité, l'épaisseur psychologique du personnage original. L'acteur a-t-il mal lu l'oeuvre ou bien Sylvie Verheyde est-elle celle à blâmer pour avoir soit mal compris le personnage, soit pour l'avoir délibérément modifié pour une raison qui nous reste obscure ? Pete Doherty joue un Octave tout en retenue, comme absent malgré sa présence, et opte pour une version affadie et placide du personnage. Où est passé l'Octave dichotomique, profondément romantique, tourmenté, passionné et plein d'emportements ? Cet homme que l'on voit à l'écran n'est ni embrasé par une passion dévastatrice, ni rongé par le remord ou la jalousie : Il est froid, flegmatique, l'expression figée dans une non-expression sinistre le rendant profondément antipathique. On cherche encore l'exaltation de l'amour et de la douleur d'un Octave que le livre présente comme obsessionnel et transporté. Cette mauvaise interprétation du livre est certainement la plus grave et la moins pardonnable.

Changement linguistique 

     Le choix de la réalisatrice française de tourner le film en anglais soulève de nombreuses interrogations. Était-ce parce qu'elle ne voulait à aucun prix abandonner son choix d'acteur (le rocker anglais Pete Doherty) ? Ou pour populariser ce classique outre-manche et outre-atlantique ? Si l'on s'attache à cette dernière hypothèse, il y a en tout cas une part de réussite puisque l'oeuvre de Musset sera prochainement éditée en Angleterre, une première. Il semble tout de même dommage de transformer ainsi le lyrisme et la beauté des mots que Musset nous offre...

La musique

     Un autre élément qui dessert terriblement le film est la bande son. Sylvie Verheyde fait tous les mauvais choix possibles musicalement parlant. Lors de la fête du village où se rendent les deux amants, les habitants dansent au son de violons irlandais (erreur ou écho volontaire au choix de la langue ?). Lorsque Brigitte se met au piano, elle joue une mélodie aux harmonies étrangement modernes, inspirées de la musique pop et que le film tente de faire passer pour des compositions du XIXe. La musique récurrente du film qui lie entre elles les scènes avec Brigitte et Octave, est une composition électronique tragiquement redondante qui, si elle paraît seoir au premier abord, lasse très vite par l'éternelle répétition des deux mêmes notes évoquant la respiration pénible d'un mourant (ou bien, c'est selon, la musique du célèbre jeu des Sim's). Quand à la chanson qui conclut le film... On ne pourrait laisser les spectateurs sur une plus mauvaise impression. Composée pour le film par Pete Doherty à la demande de la réalisatrice, il s'agit d'une chansonnette ouvertement pop-rock qui est on ne peut plus inadéquate à l'histoire. On se retournerait presque pour savoir qui a allumé sa radio au milieu du cinéma... Enfin, reconnaissons tout de même que les quelques extraits de Chopin présents dans le film sont bien choisis puisqu'il fût le contemporain romantique de Musset.

     Ces erreurs, pour certaines minimes, achèvent de faire de ce film une mauvaise adaptation qui n'a pas évité les nombreux écueils de l'exercice et ne parvient pas à rendre le roman avec authenticité. D'autant plus que de nombreuses scènes que j'ai passées sous silence ont été inexplicablement modifiées, les dialogues appauvris... Son esthétique visuelle n'est pourtant pas désagréable et, pour cette raison, la bande-annonce laissait présager un film bien plus satisfaisant.

  Merci à Lionel Cottet pour son aide précieuse lors de cette réflexion, notamment pour tout ce qui concerne la musique du film.

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