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Abel Pietrois le 27 juin 2007
Ce que j'ai aimé : Il existe une véritable géographie du cinéma chinois : un cinéma continental, un cinéma hong-kongais et un cinéma taiwanais. Le premier est en partie aidé par l'Etat. Les deux autres en sont indépendants. Ainsi l'on peut voir émerger deux principaux types d’arts: un art de l'idéal et un art de l'idéologie. Les films de Wong Kar-Wai, Hou Hsiao Hsien, etc. appartiennent au courant du débat et de la lucidité sociale. Les autres, soutenus par l'Etat sont soumis à la censure. Et leur liberté s'exprime sous d'autres formes telles que la recherche de l'extrême dans la violence. "La Cité interdite" appartient au cinéma d'Etat. Ce film est la production la plus coûteuse de l'histoire du Cinéma chinois. Pourquoi l'Etat, dont la priorité n'est pas le mécénat, a-t-il investi dans ce long-métrage ? N'y a-t-il pas une volonté d'affirmation d'un message politique fort ? En effet, quel serait l’intérêt de l’Etat à financer aussi grassement un film d’époque, un film qui n’évoque en apparence pas la Chine d’aujourd’hui, film qui n’a par ailleurs pas connu de succès commercial ? Pourquoi un gouvernement dont l’intérêt premier est l’enrichissement national s’embarrasserait-il d’un risque d’échec et d’une perte d’argent considérable ? Les Chinois sont habiles. Ils maîtrisent la parole politique. L’ambition d’un tel film semble être essentiellement politique et non artistique. Rappelons de manière brève les grandes lignes du scénario : Dans la Chine du 10ème siècle, l’empereur découvre qu’un complot se trame contre lui. Le film va nous faire démonstration de la force de résistance et de réponse de l’Etat face aux rébellions les plus grandes. La mise en scène se met donc ici au service de l’Etat. Nous avons un exemple parfait de pur produit gouvernemental car « la cité interdite » n’est rien d’autre que la mise en démonstration de la puissante capacité de stabilité de l’Etat chinois et ce, malgré les plus puissantes forces contraires. En effet, la force armée de l’opposition est la plus forte qui soit : D’une part, l’armée en elle-même est gigantesque mais cette force d’opposition a d’autant plus de poids qu’elle est menée par les membres de la famille impériale. La contestation ne peut donc symboliquement pas faire preuve de plus grande puissance et de poids. Nous avons donc une mise en scène de l’Etat chinois devant faire face à la plus extraordinaire mise en difficulté politique. Et la toute puissance du gouvernement en place va s’exprimer au travers de l’empereur, d’une tranquillité et d’une maîtrise absolues : son armée sera plus habile et inventive, préparée à toutes les situations possibles. Rien ne peut troubler l’Etat en place. Il suffit de voir les mouvements de caméra et la disposition du décor pour s’en rendre compte. Yimou est en quête de symétrie : elle exprime l’équilibre parfait. L’intérieur de la Cité interdite, les couloirs entre les pièces du palais, tout est filmé de manière à exprimer une complète harmonie. Un évènement négatif (pour le gouvernement en place) met la caméra en branle, mais de manière subtile, sans inquiétude ni catastrophisme. Elle exprime simplement le mouvement qui se prépare et auquel il va falloir réagir par la force. Ce décalage de la caméra qui gêne la symétrie ambiante et laisse voir l’impératrice accélérer le pas dans les couloirs n’exprime finalement que cette tension qui monte. Mais il n’y a pas de suspense. L’on sait d’ores et déjà que rien ne peut faire trembler cet Etat de légitimité quasi divine. Avec « La Cité Interdite », le cinéma met toutes ses capacités au service de la mise en image de la force de stabilité de l’Etat chinois. Mais il propose également un nouveau type de propagande. Rappelons que ce film n’a pas eu de succès commercial en Chine et que la plupart des spectateurs chinois le qualifiaient de « film pour étranger ». Ce film n’a en effet pas été conçu pour les chinois eux-mêmes qui ont déjà leur lot quotidien de patriotisme mais pour les étrangers. La propagande s’adresse à un nouveau public. Elle exporte dans le monde entier une image de puissance extrême. Le tournage d’époque est un prétexte, un piège destiné à attirer le spectateur. Le film se donne l’apparence du genre historique. L’actualisation du film aurait paru trop agressive. Mais la volonté de s’adresser à l’étranger est réelle. Le film s’inspire du « Roi Lear » de Shakespeare, reprend à son compte le succès du film de Kurosawa, « Ran » (inspiré de cette même pièce mais dans le cadre d’une véritable recherche artistique) et utilise les deux acteurs chinois les plus célèbres du monde (l’empereur et l’impératrice) ainsi qu’un chanteur et acteur extrêmement connu en Chine (le prince héritier chef de l’armée rebelle). Tous les éléments sont donc réunis pour donner cette illusion de film hollywoodien à la chinoise quand le film n’est qu’un nouveau manifeste destiné à réaffirmer un modèle de la puissance historique et politique de la Chine. Ainsi, le film propose un nouveau type de propagande : le cinéma diplomatique.