Eric Rochant (réalisateur) "La classe de Jean Dujardin m'a tapé dans l'oeil"

Après "Les Patriotes", le réalisateur Eric Rochant est de retour au cinéma avec "Möbius", une histoire d'amour sur fond d'espionnage entre Jean Dujardin et Cécile de France. Rencontre.

Linternaute.com : "Möbius" fait évidemment penser aux "Patriotes", un de vos précédents films consacré aux services secrets israéliens. Comment en êtes-vous arrivé à réaliser de nouveau un film d'espionnage ?
Eric Rochant :
Pour moi, ce n'est pas seulement un film d'espionnage. Cela ne m'intéressait pas de refaire un film d'espionnage tout court. Essayer de raconter une vraie histoire d'amour émouvante, forte, dans un univers que j'aime bien, qui est l'univers de l'espionnage, déjà, ça m'intéressait plus. Si on m'avait dit : "Refais un film d'espionnage", pfff... Là j'avais vraiment un objectif, celui de mettre en scène une histoire d'amour charnelle, nourrie, renforcée par les enjeux de l'espionnage parce que les personnages sont en danger.

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Jean Dujardin en espion russe © Fabrizio Maltese / EuropaCorp Distribution

Le film s'intéresse cette fois-ci aux services secrets russes et américains. L'univers du renseignement français serait-il moins cinégénique ?
Si je voulais être poli, je dirais que les services secrets français sont discrets. Sinon je pourrais dire aussi qu'ils n'ont pas une réputation mirobolante. Les grands services de renseignement qui ont marqué l'Histoire, ce sont les Anglais, les Américains, les Russes, les Israéliens. Ce sont donc les services qu'on a envie de mettre en scène quand on fait un film d'espionnage. Mettre en scène les services français, c'est difficile parce qu'on a moins parlé d'eux. On se dit qu'ils agissent surtout contre le terrorisme. Cela dit, il y a eu l'affaire Farewell qui fut quand même importante, mais c'est toujours plus puissant avec les autres services. J'aime bien élargir l'horizon de mes histoires, qu'on ne reste pas dans un salon à Paris, en France, et là ça me permettait de le faire. Peut-être qu'avec les services français c'est possible, mais bon voilà, à part l'histoire du Rainbow Warrior où ils étaient allés faire sauter un bateau dans le port d'Auckland... C'est tout de suite moins sexy.

Avez-vous pensé tout de suite à Jean Dujardin et Cécile de France pour incarner le couple à l'écran ?
Je n'ai pas pensé à eux du tout. J'ai écrit le film sans penser à personne. J'avais des personnages en tête, pas physiquement, mais c'est vrai que Jean Dujardin m'a tout de suite tapé dans l'œil avec son côté Cary Grant et ce côté très classe qu'il a dans la vie. Ça m'a permis de voir qu'il pouvait vraiment dépasser l'image qu'il donnait. Quand je l'ai rencontré la première fois, je n'ai vu aucun des personnages qu'il avait joués auparavant. Il y avait Jean Dujardin et sa prestance. Il a quand même une très très grande classe. Cécile de France, il y a sa réputation d'actrice, les films qu'elle a faits et sa volonté de relever le défi du personnage. Je lui ai dit : "Je vais te transformer physiquement. On va travailler sur ta coiffure, tes vêtements... Je veux faire un film glamour et que tu sois vraiment sublime." Elle m'a répondu : "D'accord".

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Sur le tournage © Fabrizio Maltese / EuropaCorp Distribution

Dans le film, vous accordez beaucoup d'importance à l'aspect charnel de la relation entre Jean Dujardin et Cécile de France. Cela a-t-il été difficile à faire accepter aux acteurs ?
Non, parce que je leur ai dit tout de suite. Dès la première rencontre, des mois et des mois avant le tournage, je leur ai dit : "Voilà ce que je veux faire. Les scènes d'amour, elles ont l'air de rien dans le scénario, mais elles sont super importantes dans le film." J'ai essayé de leur raconter comment je voulais faire, qu'il fallait que ce soit super émouvant. Je voulais vraiment mettre le paquet, que ce soit nouveau. Ils ont été d'accord avec le projet. C'est comme les élections présidentielles : les gens ont voté, ils savent à quoi s'attendre. Evidemment il y a de la pudeur à surmonter, mais surtout pour moi parce que j'ai dû tout dire, leur décrire tout ce que j'avais imaginé dans ma tête. Après, peut-être qu'à faire ce n'est pas facile non plus, mais en tout cas ce n'était pas plus facile pour moi que pour eux.

Par rapport à vos précédents films, celui-ci est très stylisé au niveau de la mise en scène, de la lumière. C'est quelque chose que vous aviez en tête dès le début ?
Oui, j'en ai un peu marre des films tournés à l'épaule, dégueulasses, avec une lumière verte. J'aime bien les beaux films. Je n'aime pas que ce soit chiant, mais j'aime bien qu'il y ait de l'élégance, de la prestance, du prestige. Donc j'ai fait exprès de faire comme ça. J'adore les séries, alors que c'est plutôt caméra à l'épaule, dégueulasse et glauque, mais là on est au cinéma. Ça allait aussi avec l'histoire des personnages, parce que je voulais que ce soit beau, agréable à regarder, qu'on aime vraiment bien être avec eux et qu'on soit même à peine gêné. Simplement content de les voir ensemble. Pour ça, il fallait que la mise en scène les rende beaux tous les deux.

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Cécile de France et Aleksei Gorbunov © Fabrizio Maltese / EuropaCorp Distribution

On retrouve cette sophistication dans le choix des costumes, mais aussi des décors très luxueux. Un tel glamour est assez rare dans le cinéma français en général...
Je voulais que ce soit un beau spectacle, c'était le but du jeu. Le problème, c'est que je n'avais pas plus d'argent que d'habitude. Donc ce qui était difficile, c'était plutôt pour le chef décorateur de rendre ces décors luxueux car ils ne l'étaient pas. En fait, on n'a pas beaucoup filmé à Monaco, ni à Moscou. On s'est bien débrouillé à la lumière, au décor, parce que c'est tout un travail de faire croire que c'est luxueux.

Il y a en revanche assez peu de scènes d'action dans le film. Est-ce lié à une volonté de votre part de vous éloigner des films d'espionnage à l'américaine dérivés de James Bond ?
Je préfère les scènes de suspense aux scènes d'action, sauf quand tu as les moyens. C'est vrai que la première séquence de Skyfall qui dure un quart d'heure, c'est quelque chose. C'est du vrai spectacle. Sinon les scènes d'action, je trouve ça plutôt chiant. Ce qui est intéressant, ce sont les scènes de suspense, de tension. Quand on a peur, qu'on se demande comment ça va se passer. Les scènes d'action pure, c'est bien qu'il y en ait, mais ce ne sont pas forcément les plus intéressantes.

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Jean Dujardin © Fabrizio Maltese / EuropaCorp Distribution

Il y a quand même une scène de bagarre assez impressionnante dans un ascenseur. Comment s'est-elle déroulée ?
D'abord les comédiens ont beaucoup répété la chorégraphie. Ils ont appris à se battre avec un système qui s'appelle le Systema, qui est une méthode de combat russe assez violente. Moi, ce qui m'intéressait, c'était de faire cette scène dans un vieil ascenseur tout petit. Donc on a tourné dans un vrai ascenseur, qu'on a reconstitué en studio. Lors de la première prise qu'on a faite avec des cascadeurs, ils ont tout cassé. C'était horrible. On se demandait si on allait pouvoir continuer. J'exagère, après on a tourné en studio, mais c'est une scène qui ne fait que 30 secondes, qui est très très courte, mais qui demande beaucoup beaucoup de travail.

Pourquoi avez-vous choisi un titre aussi énigmatique ?
Justement parce qu'il est énigmatique. Les gens en connaîtront la signification à la fin du film. Ce qu'est une bande de Möbius est expliqué, mais le mot Möbius me paraissait assez poétiquement énigmatique. J'aimais bien parce que, dans le monde de l'espionnage, il y a toujours du secret, donc là on a mis un nom de code.  On se dit : "C'est l'opération Möbius". Le film explique ensuite ce qu'est une bande de Möbius et on comprend alors à quoi cela fait allusion. Il faut attendre les dernières scènes du film pour le savoir.

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Tim Roth © Fabrizio Maltese / EuropaCorp Distribution

Dans le film, Jean Dujardin parle donc à la fois français, anglais et russe. Comment avez-vous fait pour que la barrière de la langue n'apparaisse pas du tout à l'écran ?
Ça c'est le travail effectué par Jean Dujardin. Il a pris des cours avec un coach, il a appris le russe, il a écouté du russe... Moi, je voulais même qu'il aille à Moscou pour qu'il s'imprègne, mais il n'a pas eu le temps. Il a travaillé avec des acteurs russes qui lui ont donné des conseils. C'est aussi pour ça que j'étais content qu'il fasse le film, parce que c'est un très très gros travailleur. Il a appris le russe comme il a appris les claquettes. C'est un bosseur et c'est vrai que c'est impressionnant.

Tim Roth est également très surprenant en homme d'affaires russe sans pitié. Comment s'est-il retrouvé dans le film ?
C'était une opportunité. Il y a eu une fenêtre de tir. Il sortait de sa série Lie To Me, il allait venir en France pour Cannes. Il était disponible, donc on lui a envoyé le scénario en se disant : "Allons-y !", parce que je trouve qu'il ressemble un peu à un oligarque russe. Il a lu le scénario. Il trouvait ça bien, intéressant. On en a discuté et il voulait bien le faire à condition qu'on échappe aux clichés. Je lui ai répondu : "Pas de problème, fais-le comme tu as envie." Il a vraiment construit son personnage.

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Emilie Dequenne et Cécile de France © Fabrizio Maltese / EuropaCorp Distribution

Emilie Dequenne et des acteurs russes interprètent les collègues du personnage de Jean Dujardin. Des acteurs américains incarnent des agents de la CIA. Comment avez-vous travaillé sur le tournage avec ce casting international ?
En fait, c'est surtout difficile pour les assistants et pour la logistique. Il faut faire venir untel de Moscou, untel de Kiev. Moi, je parle anglais donc il n'y a pas de problème et, pour communiquer en russe, j'avais une interprète qui faisait la traduction simultanée, si bien que j'avais moi aussi l'impression de parler russe. Ça s'est bien passé. Même Tim Roth, qui ne parle pas russe, et l'acteur qui interprète son garde du corps, Aleksei Gorbunov, qui ne parle pas anglais, arrivaient à communiquer. On est sur le même projet donc, bizarrement, ça fonctionne.

L'intrigue n'est pas forcément facile à suivre avec ses multiples points de vue et ses nombreux rebondissements. N'avez-vous pas peur qu'une partie des spectateurs décroche avant la fin ?
Je ne pense pas qu'ils vont décrocher avant la fin parce qu'il y a des choses simples qui les aident à rester éveillés. L'intrigue amoureuse est facile. Les détails de l'intrigue d'espionnage, si on n'est pas vraiment aguerri à ça, ce n'est pas grave. Moi, j'adore Les Sopranos et pourtant je ne comprends rien, ni ce qu'ils font, ni leur langage. Pour moi, ce n'est pas grave de ne pas comprendre parce que je sais que j'y crois. Tout le problème, c'est d'y croire, et puis l'intrigue d'espionnage sert principalement à nourrir l'intrigue amoureuse, donc je ne pense pas que ce soit un problème de ne pas comprendre tous les détails. S'il y en a qui sont gênés par ça, ils n'ont qu'à revoir le film une deuxième fois et là ils comprendront ! Inception, je n'ai rien compris non plus. Et alors, cela a-t-il empêché les gens d'aimer le film ? Personnellement, je veux bien avoir la même carrière qu'Inception.

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