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03/11/2005

"La France n’a pas une culture de l’égalité, mais une culture de la courtoisie"

Sociologue et experte auprès du Comité sur l’élimination des discriminations contre les femmes à l’ONU depuis 2001, Françoise Gaspard analyse le rôle des femmes en politique et leur difficile combat pour la parité, en France.

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Comment expliquer cette résistance des hommes à l'accès des femmes aux hautes fonctions politiques ?
Françoise Gaspard
C'est une vieille histoire qui dure depuis très longtemps, avec de temps en temps des "backlashes" (retour de bâton, NDLR) comme ces remarques particulièrement sexistes à l'encontre de Ségolène Royal. Dans les années 1970, on a beaucoup dénoncé le patriarcat, mais cela a beaucoup reculé. Aujourd'hui, on redécouvre le "fratriarcat" : les hommes jouent en bande. Les femmes trouvent difficilement une place dans ce système sauf à adopter les mêmes rites, les mêmes comportements et à faire oublier qu'elles sont des femmes. Dans d'autres pays, des femmes peuvent devenir leader, dans des périodes de crise, quand les hommes ne parviennent pas à se mettre d'accord.

Pourtant l'opinion publique n'est pas hostile à l'élection d'une femme ?
Non, les derniers sondages montrent bien que l'opinion publique est prête à élire une femme président. Mais la classe politique française est un monde fermé coupé des réalités. Elle est socialement dominée par des hommes qui sont obsédés par la préservation de leur pouvoir. Pour eux, une femme dans une assemblée, c'est un homme en moins dans cette même assemblée.

Vous avez observé la condition des femmes à l'ONU ou encore au Parlement européen, y a-t-il une "spécificité française" ?
La France est en retard en matière d'égalité homme-femme, comme la Grèce ou l'Italie. On a longtemps dit que c'était dû à une "culture catholique" par opposition à la "culture protestante"des pays du Nord. Mais c'est faux. En Espagne, pays de forte tradition catholique, il y a une identification de la démocratie avec l'égalité homme-femme. C'est le pays qui a l'une des meilleures lois pour protéger les femmes contre la violence conjugale. Il n'y a pas en France de culture de l'égalité mais une culture de la courtoisie, ce qui est très différent !

Vous avez été maire d'Evreux et député d'Eure-et-Loir, avez-vous eu des difficultés en tant que femme dans l'exercice de vos mandats ?
Pendant mes mandats, je n'ai eu aucune difficulté avec la population, au contraire. Les gens étaient contents d'être représentés par une femme, ça changeait... Dans le parti, c'était moins facile. Un individu compte en fonction du nombre de mandats ou de la nuisance qu'il représente. C'est une petite guerre, la politique ! Quand je voulais nommer des femmes, je me suis souvent entendu dire : "Non c'est une emmerdeuse." Je répondais que je pouvais moi aussi partir. On me disait : "Toi c'est pas pareil." J'ai alors compris que j'étais respectée parce que je m'étais construite et que j'avais été élue seule.

Lorsque vous étiez député au Parlement européen, les rapports homme-femme étaient-ils meilleurs ?
Au parlement européen, les pouvoirs ne sont pas les mêmes. En plus, j'ai été députée entre 1979 et 1983, au moment du démarrage du Parlement européen élu au suffrage universel. Je faisais partie du groupe socialiste européen et il est vrai qu'il y avait plus d'égalité avec les hommes que dans le sous-groupe français, les femmes étaient davantage prises au sérieux.

La loi sur la parité n'a pas tenu ses promesses ?
au début des années 1990, quand on a vu une hausse de 0.5 % du nombre de femmes élues au Parlement, notre idée était que, sans obligation, il n'y aurait pas d'évolution. Mais la France résiste à l'entrée des femmes en politique. La loi sur la parité n'a pas tenu ses promesses dans la mesure où elle ne s'applique pas à tous les scrutins, mais seulement aux scrutins de liste et que les hommes politiques préfèrent faire perdre de l'argent à leur parti plutôt que de respecter la loi.

C'est un constat plutôt pessimiste ?
Je l'étais un peu après les résultats désastreux des législatives de 2002 quand j'ai vu que les femmes ne se bougeaient pas pour changer les choses. Mais aujourd'hui, il y a un frémissement. La réaction à des femmes du PS à Auxerre (Michèle Sabban, Annick Lepetit, Anne Hidalgo venues soutenir l'ancienne adjointe au maire Safia Otokoré, NDLR) montre bien qu'il y a une exaspération de fond, d'autant qu'aujourd'hui les femmes sont largement aussi diplômées que les hommes, voire plus, et que leur compétence n'est pas mise en cause.

Françoise Gaspard, est sociologue à l'Ecole des Hautes études en sciences sociales, experte auprès du Comité sur l'élimination des discriminations contre les femmes (CEDAW) à l'ONU depuis 2001. Elue à la tête de la mairie de Dreux, en 1977, elle devient la première femme maire d'une ville de plus de 30 000 habitants, avant de devenir député d'Eure-et-Loir, puis députée européenne en 1979.

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