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Interview
13/11/2007
Laurence Ligier : "Mon objectif était clair : monter ce centre d'accueil aux Philippines."
Parlez-nous de votre parcours. J'ai décroché mon Bac à 18 ans. A l'époque je n'avais jamais voyagé et j'avais envie de découvrir un pays différent. Je suis alors entrée en contact avec une association qui avait un chantier humanitaire aux Philippines. On m'a proposé d'y participer en tant que bénévole. Je n'ai pas hésité. Je suis partie là-bas un mois et demi, en plein cœur d'une communauté rurale dans la jungle. De retour en France, j'ai continué mes études et l'été suivant, j'ai renouvelé l'expérience au sein de la même association. Au cours de ce voyage, je me suis rapprochée d'une Philippine, coordinatrice d'une association locale. Elle avait pour projet d'ouvrir une mission dans les bidonvilles à Iloilo pour soutenir la scolarisation des enfants des rues. Cette dernière souhaitait que je participe au projet. Je n'ai pas dit oui de suite. Je suis rentrée en France et j'en ai discuté avec mes proches. Cela n'a pas été facile. Beaucoup d'entre eux étaient sceptiques… Je n'avais même pas 20 ans ! Mais bon, j'ai quand même décidé de suspendre mes études et de partir pour un an aux Philippines. Ce fut une immersion totale. J'ai perdu 12 kg au cours de cette période. Mon travail était d'identifier les enfants non scolarisés et de leur faire suivre des cours et des ateliers. J'étais en relation avec la police et les services sociaux. Cette mission m'a fait me confronter à la misère et aux difficultés des familles, dans un pays où 75 % de la population a moins de 25 ans.
Vous avez ensuite créé l'association "Caméléon". D'où est venu le déclic ? A la fin de cette mission, les Philippins avec qui j'avais travaillé m'ont demandé de récolter des fonds en Europe pour monter un centre d'accueil destiné aux petites filles des rues. De retour chez moi, j'ai donc choisi d'orienter mes études sur le travail humanitaire. Un Deug de sociologie en poche, je me suis inscrite à l'école 3 A à Lyon, une école de commerce et de développement qui forme aux métiers de chef de projets, de coordinateurs… Durant tout ce temps, mon objectif était clair : monter ce centre aux Philippines. J'ai réalisé des études de faisabilité, des plans, des montages de projets. Au final, je suis parvenue à un chiffre : il me fallait 3 millions de francs (450 000 euros)sur 5 ans pour que le projet tienne la route. Créer une association n'est pas quelque chose de facile. Comment avez-vous réussi votre pari ? Après avoir obtenu mon diplôme, je suis repartie aux Philippines. J'ai d'abord tenté de trouver un terrain sur place. Au bout de maintes demandes, le maire d'une petite ville s'est intéressé au projet. Il s'est mobilisé et m'a trouvé un terrain de 3000 m2. Mais tout restait encore à faire. Le ministère des affaires étrangères français ainsi que les entreprises soutenaient l'initiative mais n'étaient pas prêts à participer financièrement. C'est finalement le gouvernement belge qui a financé l'association à hauteur de 85 %. D'autres partenaires ont alors complété le reste du financement. J'ai enfin pu commencer à constituer un conseil d'administration, composé uniquement de Philippins. Nous avons entamé la construction du centre, formé les personnes employées, recruté des assistantes sociales et des psychologues. Qu'en est-il aujourd'hui ? Lorsque les premières filles sont arrivées, référées
chez nous par la police et les services sociaux, l'on s'est vite
rendu compte d'une réalité : 85 % d'entre elles, en plus de vivre
dans la rue, avaient subi des abus sexuels. Nous avons donc fait
appel à une pédopsychiatre. Ce qui est un luxe aux Philippines.
Par ailleurs, la plupart des filles portent plainte contre leur
agresseur. Nous les soutenons donc dans leurs démarches juridiques.
Depuis 1999, près de 200 filles âgées de 5 à 23 ans ont été suivies.
Chaque fille restant en moyenne 3 ans au sein du centre. Certaines
poursuivent aujourd'hui leurs études à la fac.
Quels ont été les obstacles les plus durs à franchir ? La première difficulté a été la recherche de financement. Ce n'est pas simple de convaincre les gens d'un projet qui n'est pas encore concret. Et puis, il y a aussi le fait de s'attacher à une problématique tabou. Les personnes que les filles dénoncent n'apprécient pas particulièrement notre action. Nous sommes face à des agresseurs qui risquent la prison. Certains d'entre eux, ainsi que leur entourage, ont cherché à m'intimider. Ils m'ont menacée, diffamée. On disait alors que je vendais les filles. J'ai même été agressée physiquement. La police locale a dû me protéger. Quand êtes-vous rentrée en France ? Depuis 2004, j'ai choisi de me retirer de la gestion de l'association en accordant une totale confiance à l'équipe sur place. Tout se passe très bien. Aujourd'hui, mon rôle est différent mais indispensable. Je communique pour Caméléon, continue à chercher des fonds. En ce moment, je prépare notre grande soirée d'anniversaire qui aura lieu début décembre au World Place Paris. Que retenez-vous de ces 12 années passées aux Philippines ? Il y a les enfants bien sûr ! Bien qu'on essaye de ne pas sortir du cadre professionnel, il arrive que l'on soit touché. C'est ce qui m'est arrivé avec l'une des petites du centre. Elle avait un passé très lourd. A à peine 12 ans, elle avait connu la prostitution, la drogue, la prison... Elle était dure, rebelle. Mais elle s'en est sortie. J'ai beaucoup appris en m'occupant d'elle. Quant aux Philippines, c'est un pays que j'adore. Mais il y a des choses contre lesquelles je me révolte. Les naissances ne sont pas contrôlées, les familles sont désunies, l'élite quitte le pays, sans oublier la corruption…. Pourtant, c'est un pays qui a tout pour réussir !
Avez-vous réussi à conserver une vie privée durant toutes ces années ? De part la nature particulière de mon travail, il était quasi impossible d'avoir une vie privée. A moins de se marier avec un Philippin, ce qui n'a pas été mon cas ! Bien sûr, l'équilibre personnel est important. Il faut savoir se déconnecter de son travail. J'avais des amis mais, pour ma vie amoureuse, cela a été plus difficile. C'est d'ailleurs aussi pour cette raison que je suis revenue en France. Aujourd'hui, même si je n'ai pas d'enfant à moi, je ne ressens pas de manque. Sans doute parce que j'ai toujours été entourée d'enfants ! Quels conseils donneriez-vous aux femmes qui souhaitent monter une ONG ? Voici déjà quelques conseils pratiques : diversifier ses sources de financement, s'assurer du soutien local, avoir une équipe sérieuse, axer un programme sur la qualité et non sur la quantité, et prendre son temps. Je remarque qu'il y a beaucoup de femmes prêtes à se lancer dans des projets associatifs. C'est très bien, et je l'y encourage. Mais il ne faut pas faire les choses sur un coup de tête. Le plus important est de rester professionnel, de se former, d'aller sur le terrain et de ne pas donner de faux espoirs aux gens.
En savoir plus Le
site Internet de l'association Caméléon
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