Pascal Mourgue

 

Né en 1943 et véritable précurseur, Pascal Mourgue a pu suivre l'évolution du design moderne. Il collabore avec de grandes marques comme Cinna et Fermob dans une ambiance de dialogue et d'esprit d'équipe, indispensable à ses yeux. Rencontre avec ce designer dans son atelier de Montreuil-sous-Bois, en région parisienne.

 

Pascal Mourgue
 
Pascal Mourgue
 
"J'observe les gens, ce qu'ils disent, comment ils vivent"

Quel a été votre parcours ?

Je suis rentré à l'école Boulle à 14 ans et demi pour suivre une formation en sculpture sur bois. Je suis arrivé dans un univers qui m'enthousiasmait totalement. On était huit dans un atelier et on nous emmenait chez des grands sculpteurs comme Zadkine. J'étais intimidé à l'époque mais je peux vous dire que des gens comme lui savent communiquer leur passion. Et je pense que dans ces métiers, c'est le plus important. Ensuite j'ai suivi quelques cours des Arts Déco. Puis petit à petit, j'ai commencé à dessiner, tout seul, des meubles. Après tout a découlé des rencontres que j'ai faites. J'ai commencé mes premières œuvres en Italie en 1968. J'ai rencontré des gens formidables, c'était le début de la démarche italienne du design. On avait une vision de la modernité et c'est ce qui nous intéressait. Il y avait plus de liberté mais il était également plus difficile de convaincre les gens. Les industriels ne savaient pas ce que faisaient les designers, qui ils étaient. Ils pensaient qu'on était là pour résoudre des problèmes esthétiques, ce qu'on refusait. Les relations étaient très conflictuelles. Nous ne voulions pas faire de compromis, mais finalement ça marchait.

Justement, à l'époque, quelle était votre démarche ?

J'ai commencé le design à une époque où il n'y avait presque pas de designers, car c'était encore marginal. Ma génération a monté les premiers bureaux de design. Parce qu'il y avait beaucoup de choses à faire. Il y avait des tas de domaines où il n'y avait rien. Et nous, l'attitude qu'on avait dans le design était aussi politique. Ce n'était pas une attitude esthétique. On rejetait, on méprisait l'esthétique, c'était la décoration et on ne voulait même pas en entendre parler. Pour résumer, ce qui nous intéressait c'était : "j'invente des choses nouvelles dans des secteurs où il n'y a rien, pour le plus grand nombre et le moins cher possible". Mais l'esthétique, on s'en moquait. Si on travaille sur des techniques, sur des fonctions, la cohérence viendrait d'elle-même. Je me souviens avoir fait des études dans des hôpitaux, dans des maisons de retraite, dans des écoles maternelles où il n'y avait rien. Je retrouvais les mêmes bancs et les mêmes sièges que j'avais eu quand j'étais enfant et les mêmes marronniers dans la cour ! On a donc beaucoup travaillé sur des études expérimentales. Je reste persuadé que le designer doit aussi avoir la capacité d'inventer des choses, d'innover, de trouver des solutions. Mais malheureusement aujourd'hui, on est de plus en plus dans l'esthétique des choses sans se préoccuper de la fonctionnalité. On est tous pris dans un piège. Tout seul, je ne vais pas changer le monde. J'essaye très modestement, avec ces industriels, d'inventer des choses simples, on ne va pas faire la révolution.

Quelle est votre vision sur l'évolution du design dans notre société ?

On est dans un monde totalement envahi d'objets, dans une espèce de sur-consommation effrénée. Pour continuer à créer, il faut un rejet profond de cette consommation. Car dans cette surabondance, je ne vois que très peu de choses bien? finalement. On ne sait plus ce qu'on fait, dans ce sens où on ne vise que la croissance. Les industriels doivent augmenter leurs chiffres. Donc on produit, on surproduit, partout, en Chine, en Inde... on est prêt à tout.

 

Chaise "Lune d'argent"
 
Chaise "Lune d'argent"
 

Vous avez déclaré "avoir horreur des tendances", pouvez-vous nous en dire plus ?

Ça me fait sourire, les tendances. C'est bien pour des gens qui n'ont aucune idée sur rien. Les tendances, ça les rassure. On leur dit que cette année les gens aiment bien le blanc, alors ils vont mettre du blanc chez eux. Mais ce n'est pas mon métier. Les créations, c'est quand même aussi une prise de risque. Mais ce que je trouve bien, c'est que, de plus en plus, les gens sont informés et responsables et par conséquent, vous aurez beaucoup de mal à leur imposer quoi que ce soit.

Quel est le point de départ de vos créations ?

Tout part d'abord d'une discussion, puis d'une histoire. Je regarde comment les gens vivent. Ça m'intéresse beaucoup d'observer les gens, d'écouter ce qu'ils disent. Un exemple : la famille. Il y a 35 ans, c'était simple, il y avait un couple généralement marié et deux enfants. Aujourd'hui, il n'y a pas une famille mais des familles, énormément de cas de figures. Il y a donc des façons de vivre, des scénarios de vie différents, et face à tout ça, on peut commencer à réfléchir et à trouver des solutions polyvalentes, comme avec le canapé "Smala" chez Roset. J'aime beaucoup l'idée que les gens puissent se dire "ah oui, c'est ça que je veux chez moi". Je veux leur amener des possibilités nouvelles. Après, il y a bien sûr une technique, une technologie et forcément une esthétique, mais au début, ce n'est pas ma préoccupation première.

Quel est votre rythme en terme de créations ?

Chaque année, on sort de nouvelles collections. C'est très court un an. D'ailleurs, parfois, ça me "chauffe les oreilles". On cherche la belle idée. On en a trouvé mais pas toujours. La belle idée, c'est le produit où tout s'enchaîne. Un produit qui innove, qui n'a pas de problème de fabrication, dont le prix est correct, qui communique par lui-même, auquel on s'identifie et que les gens achètent. Si je connaissais la recette par cœur, je l'appliquerais les yeux fermés.

 

Méridienne "Smala"
 
Méridienne "Smala"
 

Vous travaillez pour de nombreux industriels sans pour autant être sur le devant de la scène. Est-il important pour vous de garder cette distance ?

Etre designer, ce n'est pas uniquement un problème d'ego personnel. J'adore que ça marche, pour le plus grand nombre, et voir des gens travailler sur mes produits. Mais on n'est pas seul en tant que designer. Quand je fais des prototypes, j'ai les meilleurs techniciens et couturières avec moi. Sans eux, le produit ne serait pas ce qu'il est à l'arrivée. C'est un travail d'équipe même si on est de plus en plus dans une vision solitaire. C'est ce que l'on veut montrer, le designer qui fait tout, qui crée… Mais pour moi ce n'est pas cela, on est un groupe. A la question "Vous avez fui le succès ?", le sculpteur Brancusi répondait : "Vous ne pouvez pas savoir à quelle vitesse il m'a rattrapé". J'adore cette phrase. On ne peut pas travailler pour le succès. Etre connu ne peut pas être un objectif en soi. S'il arrive, c'est agréable. Mais ce n'est pas une finalité. C'est vrai que moi, je ne m'en occupe pas beaucoup.

Vous êtes à la fois designer et artiste, comment faites-vous la part des choses ?

Je ne sais pas. Parfois, je suis dans la confusion la plus extrême. C'est vrai que l'art, c'est un autre domaine, celui de la totale liberté. Mais aussi celui de la totale solitude. C'est des moments d'extase. Et ça vaut toutes les drogues du monde. Je pense d'ailleurs qu'on devrait l'enseigner plus. L'art doit avoir une pensée, doit avoir du sens.

 

Ses créations en images

Quelques récompenses : Créateur de l'année au salon du meuble de Paris en 1984, premier prix du concours de la Fondation Cartier pour la ligne "Lune d'Argent" et grand prix de la création pour le secrétaire "Face à face" en 1985, prix René Gabriel en 1988, SM d'Or du salon du meuble de Paris pour la ligne "Piccolo" en 1990, grand prix de la création de la ville de Paris et élu créateur de l'année en 1992, grand prix national de la création industrielle décerné par le Ministère de la Culture en 1996, prix du Nombre d'Or du mobilier contemporain attribué par le salon du meuble de Paris au titre de sa collaboration avec Fermob en 1998...

Où trouver leurs créations ? Pascal Mourgue collabore avec de grands industriels tels que Cinna et Fermob.

En savoir plus www.pascalmourgue.com

 


Magazine Déco Envoyer Imprimer Haut de page
Votre avis sur cette publicité