Au bureau
Eloge de la paresse
"J'aime le travail. Je peux rester des heures à le regarder." Ce matin-là, vous vous sentez particulièrement en accord avec la sentence de Jerome K. Jerome. Vous visualisez votre cerveau comme une compote avec des vrais morceaux de neurones dedans. Vos pieds hurlent silencieusement (la faute à vos jolies sandales d'été qui vous saucissonnent sauvagement les orteils). A bien y réfléchir, vous avez aussi un peu la nausée, et votre dos ne va pas fort. Quant à votre motivation, c'est peu de dire qu'elle se situe au-dessous du niveau de la mer. Bref, la journée idéale… pour paresser au bureau.Une bonne matinée d'oisiveté débute par un passage à la machine à café. Ou à boissons fraîches, bien sûr, ça dépend du temps et ça tombe bien, car le temps c'est justement ce dont vous allez parler dans ce haut lieu de sociabilité. L'exercice de style météorologique, bien exécuté, se révèle fascinant. Quand chacun aura terminé l'analyse du cumulus menaçant à l'horizon, le récit des conséquences de l'orage de la nuit dernière sur les géraniums de son balcon, la comparaison entre la température des bureaux et celle du couloir, sans oublier le rappel ému de la canicule de l'an dernier et la réclamation de la clim, la journée sera déjà bien entamée. Revenue à votre bureau, votre PC sera votre plus fidèle allié. Les plus sages se borneront à trier leurs mails, à changer leur fond d'écran, à faire mumuse avec les couleurs des fenêtres et des caractères (10 060 596 possibilités différentes, paraît-il), et à battre leurs records au démineur. Les plus folles téléchargeront de petits programmes idiots, mais si drôles, qui comptabilisent les kilomètres parcourus avec la souris ou bien le nombre de lettres frappées sur le clavier, et feront la course avec la copine du bureau d'à côté (bonus : taper frénétiquement sur les touches d'une main tout en bougeant la souris de l'autre vous garantit d'avoir l'air parfaitement débordée de boulot). Déjà midi et demi ? Bravo ! Allez déjeuner en terrasse. Le serveur est nonchalant, mais peu importe puisque vous bronzez. Commandez donc un dessert, quelque chose de long à servir, genre omelette norvégienne. Puis un deuxième déca. Flânez le long de la galerie marchande d'à côté, le temps de vous faire une idée des tendances de l'automne-hiver et de jeter un œil aux Unes people du marchand de journaux. Enfin, retournez faire un tour au bureau. Passez par la case départ (le bureau administratif à l'entrée). Et touchez vos tickets-resto du mois dernier, tant que vous y êtes. Tant de trajet et de rosé vous a fatiguée, non ? C'est l'heure idéale pour une petite sieste… Réveillée vers 16 heures, vous voilà toute requinquée. Un tour du côté de la réserve des fournitures vous dégourdit les jambes et vous permet de changer ce feutre vert un peu fatigué. Vous êtes fin prête pour le plus gros canular de la journée : le faux "blue screen", programme méphistophélique qui donne à votre écran toute l'apparence d'un gros bug informatique. Installez-le. Proclamez à la ronde : "crotte alors, mon ordinateur est planté. Impossible de travailler ce soir. A demain, alors !" et filez à l'anglaise. Petit conseil : restez quand même discrète sur votre emploi du temps de la journée, car il peut vous en coûter cher. Pour avoir publié un ouvrage intitulé "bonjour paresse / de l'art et de la nécessité d'en faire le moins possible en entreprise", l'économiste Corinne Maier s'est vue convoquée pour sanction par son entreprise, EDF. Bonjour l'humour…
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