Prenez un sociologue passionné du quotidien. Ajoutez une photographe à l'oeil gourmand. Mélangez jusqu'à obtenir un livre savoureux qui décrypte les comportements des familles à table sans jamais tomber dans la caricature. Entretien avec Jean-Claude Kaufman, l'ingrédient principal...
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Jean-Claude Kaufmann Sociologue et auteur de "Familles à table"
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Peut-on classer les familles par genre grâce à l'étude de leur comportement à table ?
Cela n'était pas l'objectif de notre travail. Dans ce livre, les photos de Rita Scavlia mettent en lumière différentes familles de personnes partageant la même table. Loin des modèles types qu'on a l'habitude de voir en sociologie, elles illustrent mon propos, mon regard d'éthnologue sur la question. En revanche, l'étude transversale des comportements révèle bien des détails dans l'organisation de la tribu, les rapports entre les membres, le mode de vie, etc.
Pourquoi toutes les familles n'adoptent-elles pas les mêmes comportements ?
Les variations n'ont pas de rapport avec le milieu social. Elles dépendent avant tout du cycle de vie. Des adolescents ou des jeunes adultes comme les colocataires traversent une période de déconstruction absolue : ils ont envie de sortir des carcans imposés pendant leur enfance, horaires et menus imposés, table bien dressée... Résultat, ils se nourrissent comme bon leur semble, assis dans le canapé ou par terre, au moment où leur estomac crie famine, ils piochent dans le frigo les aliments qu'ils ont achetés eux-mêmes : sodas, fromages etc. Ensuite vient le stade du jeune couple qui s'installe et l'envie de faire des repas agréables qui permettent de pimenter le quotidien, de se retrouver dans un rapport amoureux, dans une proximité et une bienveillance envers l'autre. Puis, c'est le temps de la famille nombreuse. Les repas deviennent l'objet d'une incroyable organisation. Toute la vie familiale s'y joue, des conflits sur les résultats à l'école entre la poire et le dessert aux négociations sur les règles de vie avec les ados en passant par les fous-rires entre frères et soeurs et les gestes tendres qui accompagnent la bousculade dans la cuisine au moment des repas. Enfin, le départ des enfants, la retraite et plus généralement l'âge, pousse les seniors retrouver un équilibre autour de leur table. Le silence qui plane parfois, la raison qui prime dans la composition des assiettes font du repas un cérémonial tendu.
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Les hommes créent sans se soucier de la pagaille qu'ils mettent dans la cuisine !
Photo © Rita Scaglia / Armand Colin
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L'évolution du rôle de l'homme à la maison est-elle flagrante autour de la table ?
Les hommes cuisinent dans 10 % des cas, c'est la tâche ménagère qu'ils assument le plus à la maison. Et une bonne partie pratique désormais aussi ou exclusivement la cuisine passion, qui n'a rien voir avec le fait de préparer à manger quotidiennement. Cette nouvelle tendance se traduit par l'investissement de l'espace cuisine par l'homme. Cela peut agacer les femmes. Surtout que dans la plupart des cas, elles ont réuni les ingrédients pour que leur conjoint réalise une recette et que ceux-ci ne soucieront pas non plus du désordre engendré et de la vaisselle à faire... Ce genre de séquence passion aboutit à un petit chef-d'oeuvre pour soi-même et beaucoup de plaisir pour les autres. Au moment du dîner, les amis acclament alors ces seconds couteaux chefs d'orchestres...
| "La corvée des courses s'avère surtout mentale" |
Qu'avez-vous constaté concernant les courses alimentaires ?
Depuis que toute la famille met le nez dans les affaires autrefois réservées à une seule cuisinière, faire les courses est devenu une tâche extrêmement complexe, très lourde à porter ! Celui ou celle qui revient du supermarché et range les denrées s'expose à une foule de réactions de la part de ceux que la question n'intéressait a priori pas du tout... Commentaires sur les marques des produits, leur teneur en gras ou en sucre, leur prix, leur quantité, chacun se réjouit ou s'offusque devant le grand déballage dans la cuisine et le ou la responsable du ravitaillement se presse pour ranger au plus vite les achats. La corvée s'avère surtout mentale. Quelles denrées choisir, comment composer des menus qui plaisent à tout le monde, qui changent, qui respectent les conseils des nutritionnistes ? Cela peut devenir une préoccupation quasi obsédante.
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A lire |
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Que révèle ces comportements pour la majorité des familles ?
Le paradoxe des familles aujourd'hui réside dans un double mouvement d'individualisation, au sens de l'autonomie de chaque membre et de fantasme de l'harmonie de groupe, de la tribu soudée, d'un rêve de communion. Autour de la table, on reconnait ce phénomène. Il y a d'un côté, les retardataires qui manquent l'entrée et la "volée de moineaux" au moment du dessert : chacun choisit son petit pot dans le frigo -véritable outil d'individualisation- et prend la place qu'il souhaite dans la maison, avec ou sans la compagnie des autres membres. Et de l'autre, le plat principal où chacun s'asseoit à sa place et retrouve son rôle dans la famille (au sens propre comme figuré) pour partager un moment, des sensations ou les repas de fête, fédérateurs autour d'une décoration de table particulière et/ou d'un menu sophistiqué. En fait, moins les repas institutionnalisés sont fréquents du fait des modes de vie décalés de chacun, plus ils deviennent importants, sacrés, aux yeux de tous.