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Vous êtes parfumeur-créateur indépendante.
Quel a été votre parcours ?
Victoire Gobin-Daudé Juste après mon
bac, j'ai commencé à travailler pour Pierre
Cardin. Je m'occupais des relations publiques internationales.
J'ai beaucoup appris à son contact. Au bout de 8 ans,
j'ai tout quitté pour reprendre mes études :
j'ai appris le japonais, les arts martiaux, les plantes médicinales...
J'ai décidé de me lancer vraiment dans le monde
de la parfumerie : j'ai pris des cours avec des parfumeurs,
beaucoup lu, énormément travaillé sur
les odeurs. J'ai ensuite passé 4 ans à créer
mes parfums, qui sont commercialisés depuis presque
deux ans maintenant.
Comment est née votre passion pour les parfums
?
Entre 12 et 15 ans, j'ai vécu au Maroc, avec ma mère.
Ce fut une formidable rencontre avec les odeurs : les fruits,
les fleurs, la montagne, la terre rouge...Tout cela a été
un vrai déclic dans ma vie.
Quelles sont vos sources d'inspiration pour créer
?
J'ai un rapport très fort à la nature, aux plantes.
J'utilise mes souvenirs, mes rêves... L'inspiration
peut naître d'une rencontre, d'un sourire, d'un paysage
: je cherche à recréer en odeurs l'émotion
que j'ai ressenti à un moment précis.
Par exemple ?
C'est un jour en me promenant dans un parc que j'ai eu l'idée
de "Sève Exquise". J'ai pris dans ma main
un bourgeon de peuplier du Canada, et la sève qui s'en
est échappée a dégagé une odeur
absolument incroyable. C'est de là qu'est parti le
parfum.
Quelles sont les composantes qui vous inspirent ?
Je travaille exclusivement avec des matières naturelles,
ce qui est de moins en moins le cas dans le monde de la parfumerie.
Tous mes parfums ont un coeur floral : iris, rose, fleur d'oranger...
Mais j'utilise aussi les composantes qui rappellent notre
côté animal, instinctif : houblon, tabac... Je
commence toujours par élaborer la note de fond, celle
qui demeure sur la peau, et non la note de tête comme
on le fait souvent.
Quelle est votre journée type de parfumeur-créateur ?
Tout dépend si je suis en période de création
ou non. En ce moment, ma journée commence tôt
: je danse, je fais mes gammes d'odeurs, comme un musicien
qui s'entraîne au piano. Il y a beaucoup de points communs
entre le parfum et la musique, c'est la même recherche
de l'harmonie. Ensuite, je m'occupe de l'intendance, je passe
aux points de vente, je vois mon équipe...En période
de création, c'est tout à fait différent
: je passe 10 à 12 heures par jour dans mon laboratoire,
à peser des matières, à tester des formules
dans la plus complète solitude.
Est-ce difficile de travailler en solitaire ?
Non, j'aime beaucoup travailler seule, me retrouver avec
mes idées. Dans ces cas-là, j'ai du mal à
redescendre sur terre. Après mes 4 ans passés
à créer ma ligne de parfum, j'avais un peu quitté
la réalité des choses !
Vous avez un contact avec votre clientèle ?
Oui, c'est quelque chose d'important. Sur les points de
vente, nous sommes présents pour écouter les
clients, parler avec eux des parfums... Je reçois aussi
beaucoup de lettres et d' e-mails de personnes qui me parlent
d'un parfum qu'elles ont aimé. J'apprécie beaucoup
cette spontanéité. C'est un vrai bonheur de
sentir qu'on a apporté du bien-être à
quelqu'un.
Quels sont les avantages et les inconvénients
à travailler en indépendant ?
Cela laisse énormément de liberté. Je
n'ai pas de laboratoire pour me dire de privilégier
telle ou telle matière, ni de ligne budgétaire.
Bien sûr, on est moins sûr du résultat
: je n'ai pas fait d'étude de marché et je ne
savais absolument pas si mes parfums trouveraient un distributeur.
C'est de la pure création, sans contraintes et sans
garanties.
Quelles sont les qualités nécessaires pour
devenir parfumeur-créateur ?
Il n'est pas vraiment indispensable d'avoir un "nez"
hors du commun. Il faut simplement savoir étudier les
odeurs, les analyser, trouver des références
personnelles pour se souvenir de chacune d'elles. A titre
d'exemple, chacun de mes parfums est composé de 50
à 80 matières différentes. Il faut beaucoup
travailler sur les matières, se former à leur
contact, lire des ouvrages sur le sujet. J'ai moi-même
en stage une dizaine d'étudiants.
Comment se concilient la création et l'aspect "business"
?
Ce n'est pas toujours évident, mais nous avons défini
les rôles : moi je m'occupe de la création avant
tout, et également de la communication. Mon assistant
s'occupe de l'aspect marketing et de la distribution. Nous
avons également des animatrices sur les points de vente
qui nous aident ponctuellement dans les relations avec la
clientèle.
N'est-ce pas difficile d'intégrer les réseaux
de distribution quand on n'est pas une célèbre
marque ?
Ce fut une réelle surprise. Nous étions
dans le flou le plus complet concernant l'accueil qui serait
fait aux produits. Dans mon esprit, il était impossible
que mes parfums soient présentés à côté
des grands noms ! Nous avons donc commencé par proposer
les fragrances à des magasins non spécialisés
dans la parfumerie. Et peu de temps après, nous avons
été contactés par des grands magasins,
comme les Galeries Lafayette ou le Printemps. C'est parti
tout seul.
Lequel de vos cinq parfums plaît le plus ? Pouvez-vous
nous donner quelques chiffres ?
Nous les avons sortis tous les cinq en même temps, et
c'est difficile d'en extraire un du lot. Ça dépend
des pays, des points de vente... Et puis, je n'aime pas trop
parler de chiffres, en tout cas pas pour le moment.
Vos parfums s'adressent aussi bien aux hommes qu'aux femmes.
C'est assez inhabituel...
Justement je trouve ça dommage. A mon avis, il faut
que les hommes assument leur part de féminité
et inversement. D'ailleurs, mes parfums sont vraiment mixtes :
parmi mes clients, il y a 40 % d'hommes...
Vous même, portez-vous vos propres parfums ?
Toujours, oui. Jamais le même ! Et puis, je porte en
permanence ceux qui sont en cours de création, pour
voir comment ils évoluent. Les matières naturelles
"vivent", contrairement aux matières synthétiques.
Des projets ?
J'en ai beaucoup, je continue à penser... J'ai une
imagination incroyable ! Deux autres parfums sont presque
prêts. Sinon, pourquoi pas des crèmes biologiques,
des huiles... Je veux continuer à créer du bonheur
pour les autres.
S'il fallait formuler un regret ?
Celui de ne pas avoir le temps de tout faire ! C'est très
frustant de foisonner d'idées et de projets sans posséder
le temps de les réaliser.
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