Quel est le plus gros facteur
de stress pour un enfant ? Ses parents ?
Gisèle George Non, je dirais que ce sont avant tout
les autres enfants... Le plus gros facteur de stress, c'est
la réflexion des autres, c'est d'être intégré,
de ne pas dire de bêtises devant les autres, de ne pas
se faire agresser etc... Les autres sont stressants, agresseurs,
agressants, moqueurs, comparateurs, compétitifs... C'est
une entreprise quoi !
Et les parents dans tout ça ?
Les parents, dans l'ensemble, sont plutôt sympas. Ils
mettent un peu la pression sur la scolarité, c'est
sûr. Mais ce n'est pas le plus gros stress en général.
Mais le stress des parents est contagieux non ?
Il est certain que la grande majorité des parents d'enfants
que je traite pour stress sont des stressés... C'est
contagieux, en effet.
La notion de stress chez les enfants est-elle récente ?
Je ne sais pas si elle est récente. Ce qui est certain,
c'est que nous "psys", nous osons mettre le mot
"stress" sur des comportements enfantins seulement
depuis une période récente. Alors que c'est
un phénomène que l'on observe dans les entreprises
depuis bien longtemps
Les enfants et adultes combattent-ils donc le stress de
la même façon ?
Si les enfants le pouvaient, ils le feraient ! Comment les
adultes combattent le stress ? Par un petit café par
exemple. Et pourquoi donc les enfants aiment-ils tant le coca
selon vous ? Ensuite, les adultes fument. L'augmentation impressionnante
du tabac et surtout du joint au collège ne sont donc
pas étonnant pour moi. Et puis, les adultes vont grignoter
du chocolat par exemple, qui est un très bon anti-stress.
L'obésité des adultes est en augmentation, celle
des enfants aussi. Pourquoi ? A cause du stress, j'en suis
convaincue.
De quelles façons se manifeste le stress des enfants ?
Quels sont les signes à surveiller ?
Il y a deux types de signes. D'abord, ce sont des enfants
irritables, jamais contents, toujours ronchons et tendus.
Tout doit être organisé, il faut faire les choses
vite, on sent la cocotte-minute qui va exploser. Ils investissent
beaucoup dans la vie scolaire, sont perturbés par les
résultats : tout doit être parfait. Ce sont aussi
des enfants qui ont des troubles somatiques : ils dorment
mal, mangent mal, dès qu'il y a un virus qui traîne,
c'est pour eux, etc... Quand la situation se complique, on
a affaire à des enfants qui se dévalorisent,
qui disent 'je suis nul', 'je m'en sortirai jamais'.
A partir de quand doit-on consulter ?
Quand ces manifestations deviennent visibles, et rapidement
si l'on a un enfant qui commence à se dévaloriser
trop souvent.
Vous parlez aussi de "drop-out". Qu'est-ce que
c'est ?
C'est quand on a affaire à des enfants qui ont tout
à fait les capacités requises à l'école,
qui ont de bonnes notes et qui tout à coup vont arrêter
l'école. Ce sont des stressés qui en ont marre
d'être au top tout le temps et qui pètent un
plomb !
Comment vos confrères ont-ils accueilli la sortie
de votre livre ?
Très bien, même si au départ j'avais peur
de leur réaction ! En fait, ils m'ont dit que j'avais
osé dire ce qu'ils pensaient tous tout bas...
Les pédopsychiatres sont donc d'accord sur cette notion
de stress ?
Nous sommes tous d'accord à la base sur l'existence
de cette pathologie. Nous sommes aussi d'accord sur les facteurs
du stress, sur le fait que l'école est devenue aussi
stressante que l'entreprise. Sur les origines de ce stress
et pourquoi cela touche plus tel enfant que tel autre, il
peut y avoir des divergences.
Vous comparez l'école et l'entreprise...
Oui, parce que l'entreprise a compris, depuis tout juste dix
ans que le mot stress en entreprise est évoqué,
qu'il faut une salle de gym, des séminaires de rencontres,
au moins une heure voire une heure trente de pause déjeuner,
etc... A l'école, qu'est-ce qui se passe ? Le gamin,
il y va à 8 heures pour son cours de français.
A 10 heures, il a soi disant une pause de dix minutes pendant
laquelle il a tout juste le temps d'aller faire pipi et de
changer de salle. Il enchaîne une interro, a une heure
pour déjeuner et reprend les cours de plus belle. Et
on leur demande une concentration et une attention sans bouger
pendant sept ou huit heures d'affilée !
Aujourd'hui qu'est-ce qui se passe ? L'école a changé,
les enjeux et les demandes ont changé... Résultat
: on voit des enfants qui vivent stressés comme les
adultes en entreprise. Moi, quand je lis le stress au travail
et que je compare avec les déclarations des enfants
de primaire qui sont dans mon cabinet, je peux vous dire que
c'est pareil ! Dans les deux cas, on parle de rythme de travail,
de patronat, de pression, d'enjeu, etc...
Justement, quel jugement portez-vous sur l'école
en général et sur la crise de l'éducation
nationale ?
Les profs aussi sont stressés ! Parce que les gamins,
avec les journées qu'ils ont, ce sont des lions en
cage ! Je pense d'abord que les enseignants sont mal formés
: on leur apprend à quelle heure l'enfant apprend le
mieux, que le ballon est un objet volant qui se déplace
dans l'espace et qui sert à travailler la psychomotricité.
Mais ils n'ont aucune formation pour gérer le concret
de la vie quotidienne. En plus, ce sont les jeunes enseignants
que l'on envoie dans les ZEP, pas ceux qui ont de la bouteille.
Ils sortent à peine de leur formation, n'ont pas encore
fait leur preuve, manquent de confiance, et on les envoie
dans la cage aux fauves ! Les gamins sont devenus de plus
en plus difficiles... On comprend que les profs craquent eux
aussi !
Et concernant les rythmes scolaires en France ?
Ils sont inadmissibles... Cela n'existe nul part ailleurs.
Aux États-Unis, à 15 h, c'est terminé
: les gamins ils vont se détendre, faire des activités,
courir partout ! Il faut qu'ils lâchent leur énergie
et libèrent tout le stress accumulé, c'est primordial.
Car s'ils ne lâchent pas ce stress, non seulement ils
le conservent mais ils l'augmentent... Et que se passe-t-il ?
Tout finit par exploser à un moment ou un autre, avec
des conséquences plus ou moins graves. Ce n'est pas
normal que les enfants sortent à 18 h de cours, qu'ils
aient tout juste le temps de se doucher, de se faire engueuler
par les parents car ils n'ont pas fait ou mal fait leurs devoirs
et qu'ils aillent se coucher vite et sans bruit parce que
le lendemain c'est une nouvelle journée qui commence...
C'est un rythme de fou !
Quels conseils donneriez-vous aux parents pour minimiser
les facteurs stressants ?
Il faut d'abord prendre conscience que son enfant aussi
peut être stressé. Voilà ce que je préconise
aux parents le soir après une journée fatigante
et stressante : on se pose tous sur un canapé ! On
oublie qu'il y a des devoirs, de la cuisine, la douche etc...
On arrête tout, on se prend un petit verre et on raconte
sa journée : les événements marquants,
les problèmes, les satisfactions, enfants comme parents
! Vous, parents, pouvez très bien expliquer à
vos enfants que vous vous êtes fâchés avec
un collègue à cause de telle ou telle chose...
A quoi cela sert-il ?
Le but de cette petite séance, c'est de lâcher
le stress : parler de sa journée permet de faire le
point et de passer à autre chose. On peut très
bien continuer les petites conversations en préparant
le dîner. Ensuite, les devoirs vont se faire dans la
sérénité, cela prendra moins de temps
car il y aura moins d'énervement. Et si votre enfant
se couche 30 minutes plus tard que d'habitude car vous avez
pris le temps, il trouvera néanmoins le sommeil plus
facilement s'il est détendu. Le stress on le laisse
sous le paillasson en rentrant, c'est la première chose
!
Ensuite, il est fondamental de trouver une activité
sportive à son enfant pour qu'il se libère :
il faut qu'il rentre épuisé, sale, mais épanoui
! Et surtout pas lui demander de faire de compétition,
il faut qu'il s'éclate quelque soit l'activité.
Enfin, les enfants ont besoin de périodes où
ils ne font rien. Ils dessinent, jouent aux playmobil, à
la poupée, à la maîtresse etc... Et regardent
éventuellement la télé à condition
de choisir des programme adaptés.
Peut-on chiffrer cette pathologie en France ? Y a-t-il
eu des études menées à ce sujet ?
Non, car cette pathologie n'existe pas dans les livres.
Les psys ont des références de termes de pathologie
et la forme de stress chronique à laquelle nous sommes
confrontés actuellement n'existe dans aucune nomenclature.
Donc il n'y a pas d'études faites à ce sujet,
donc pas de chiffres. J'aimerais que mon livre donne des idées
aux scientifiques, pour qu'ils aillent mesurer le stress dans
les écoles comme on l'a fait dans les entreprises...
Quelles sont les tranches d'âges les plus touchées
?
Auparavant, c'étaient les ados de seconde, 15 à
16 ans qui commençaient à être stresser
par la fin de la scolarité, les choix d'études
pour l'avenir etc... Maintenant, ça touche de plus
en plus le collège et ça commence à toucher
le primaire. C'est là que j'en ai eu assez et que j'ai
écrit mon livre : voir des parents stressés
par l'avenir de leur enfant qui est en maternelle ça
suffit !
Vous animez des groupes de thérapie d'affirmation de soi
: de quoi s'agit-il et à qui cela s'adresse-t-il ?
Au départ, les enfants qui viennent sont des enfants
souffrant de troubles anxieux et des stressés. Je réalise
des groupes triés par âge selon qu'ils sont au
primaire, au collège ou au lycée. Le but de
ces séances est de mettre en "jeu de rôle"
leur vie quotidienne. Par exemple, apprendre à se faire
des nouveaux amis, à faire connaissance, à répondre
à une insulte ou une moquerie. On parle aussi de l'agressivité,
du racket... Et je leur apprends aussi à exprimer leurs
émotions. Généralement une thérapie
dure une douzaine de séances. En fait, à chaque
séance, ils ont un exercice à faire pour la
séance suivante, et ils racontent ensuite comment cela
s'est passé. Ce sera par exemple, d'aller vers quelqu'un
que l'on ne connaît pas et faire connaissance, faire
un compliment, venir à l'école avec un trait
rouge sur la figure et se rendre compte que peu de gens le
remarquent donc que l'apparence ne doit pas jouer un rôle
si important etc...
Voit-on apparaître de nouvelles pathologies, de
nouvelles formes de stress chez les enfants ?
Non. Enfin, moi j'ai étudié ce stress en le
comparant au stress des adultes, que l'on connaît. Peut-être
que l'on va découvrir d'autres choses, des dérivés
du stress. Moi, je pense que l'une des causes de certaines
obésités, c'est le stress. Le grignotage et
les troubles alimentaires, c'est certainement le stress...
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