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Interview

"Le designer doit donner à voir mais aussi donner à vivre"

En quoi consiste le projet "Fab." que vous exposez actuellement à Paris ? Matali Crasset Il y a deux ans, une galerie de Prague m'avait invitée pour faire une exposition de design. J'en avais marre du mobilier et j'ai voulu travailler avec le savoir-faire local. Je me suis procurée du verre de Bohème et j'ai créé des suspensions qui diffusent du parfum et qui évoquent le soleil. Ce projet a bien marché. Il a été présenté dans plusieurs pays, et pour finir on m'a proposé de refaire un projet avec d'autres artistes. Cette fois, en plus du verre, nous avons travaillé sur de la cire et le savon. "Fab." signifie "fabrique".

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SOMMAIRE

Vos parents étaient agriculteurs, un monde très différent de celui des designers. Comment en êtes-vous venue au design ?
Cela c'est fait progressivement. Je faisais des études de marketing et un jour on nous a demandé un exercice sur un parfum fictif. J'ai dessiné moi-même le flacon et le packaging et je me suis rendu compte que j'avais pris beaucoup de plaisir à le faire. Je me suis alors renseigné sur le métier en rapport avec cet exercice, et je suis entrée à l'Ecole nationale supérieur de création industrielle (ENSCI).

Vous avez travaillé cinq ans auprès de Philippe Starck. Que retenez-vous de cette période ?
Cela a été une opportunité fabuleuse : Philippe Starck venait d'être nommé directeur artistique de Thomson Multimédia. A l'époque, c'était incroyable qu'une grande entreprise d'électronique fasse appel à une équipe de designers pour lui demander une refonte générale de son image. Cela a été pour moi une période très active, passionnante, une formation en accéléré. J'ai pu voir le fonctionnement d'une entreprise de l'intérieur, le travail d'une équipe de 25 personnes. Et puis, au bout d'une année, je suis devenue la responsable de l'équipe.

Dans le design, il y a davantage de créateurs que de créatrices. Comment l'expliquez-vous ?
Avant, peut-être que les femmes n'osaient pas s'engager dans un métier trop technique. Mais cela a changé. Il y a une dizaine d'années, à l'école, nous étions environ 10% de filles ; aujourd'hui, c'est 50-50.

Les femmes apportent-elles quelque chose de différent au monde du design, selon vous ?
Leur approche est différente. Par exemple, pour un projet de création où entre en compte l'électronique, les femmes, qui connaissent moins ce domaine que les hommes, vont essayer de comprendre les choses plus en profondeur, plus complètement. Un autre exemple : pour un projet de création visant l'aménagement d'un espace, les femmes vont avoir une réflexion plus pragmatique, elles ont davantage conscience des rites domestiques.

Quels sont les formes et les matériaux qui vous caractérisent le plus ?
J'utilise toutes sortes de matériaux, leur choix dépend du projet que je développe : plutôt léger, plutôt perméable, etc. J'aime bien le plastique car je pense que c'est une matière en devenir, à la différence du bois par exemple. En ce qui concerne la forme, c'est compliqué car mon travail ne part pas de l'esthétique, mais de ce que procure l'objet. Par exemple, j'ai créé une "colonne d'hospitalité" qui se déplie et devient un lit. Avec le lit, il y a une petite lampe et un réveil pour que celui qui y dorme puisse être autonome et gérer son rythme. La forme est la conséquence et non le moteur de mon travail.

Quelles sont vos sources d'inspiration ?
Je dis souvent que j'ai des champs dans la tête que je cultive au quotidien. Je regarde les œuvres d'art, je regarde les gens vivre, je voyage beaucoup… Mon inspiration vient de mes petits constats de la vie.

Quelle est la création dont vous êtes la plus fière ? L'architecture de l'Hi Hôtel à Nice qui rassemble pas mal de choses que j'ai expérimentées dans le mobilier et l'organisation de l'espace. Il s'agit de donner à voir, mais aussi de donner à vivre du contemporain. L'hôtel propose 9 chambres de types différents, car dans le contemporain il y a plein de possibilités. En fait, les gens vivent une expérience individuelle dans la chambre qu'ils vont partager ensuite dans les lieux collectifs de l'hôtel comme le bar.

Quels sont les designers que vous admirez ?
J'aime bien le travail de l'italien Denis Santa Chiara qui intègre les nouvelles technologies en mettant en avant leur potentiel poétique. Et puis il y a une idée ludique dans ses objets qui disent comment expérimenter le monde autour de soi. J'ai travaillé huit mois chez lui car je sentais que nous avions le même feeling. Il m'a donné confiance en moi. Dans ce métier, il faut croire en ce que l'on veut apporter, savoir proposer des choses engagées.

Quels conseils donneriez-vous à une jeune fille qui voudrait se lancer dans le design ?
Il faut avoir conscience du travail et de l'implication que cela demande. C'est peut-être le plus beau métier du monde, mais ce n'est pas facile. Il y a de plus en plus de formations et de moins en moins d'opportunités. D'un autre côté, il y a plein d'extensions qui sont sous-exploitées, dans la musique par exemple.

Quel a été votre rôle dans la réalisation de votre site Internet ?
J'ai défini l'idée générale et je l'ai fait réaliser par des professionnels en demandant la possibilité de pouvoir l'actualiser, sinon cela ne sert à rien. Je voulais à la fois qu'il soit d'une extrême simplicité et en même temps qu'il ait ma marque. Pour cela, nous avons pensé à deux entrées : une avec des thèmes classiques (objet, mobilier, architecture…) et une avec mes thématiques (hospitalité, générosité, rite…). Il y a aussi un petit logo qui se déforme et interagit.

En savoir plus :
Le site de Matali Crasset : www.matalicrasset.com
Le site de l'exposition "Fab." : www.espacepaulricard.com


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