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Interview
Michèle Agrapart : "Psycho-criminologue, un boulot de fourmi"
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Expert judiciaire
auprès de la Cour d'appel de Paris, Michèle Agrapart se consacre à traquer
les criminels en décryptant leur profil psychologique. Mais ne la qualifiez
surtout pas de "profiler", cela la fait bondir ! Explications. (Juin
2004) |
Comment êtes-vous devenue psycho-criminologue ?
Michèle Agrapart Je suis au départ psychologue. C'est une amie qui
m'a suggéré d'aller voir du côté de la justice. J'ai trouvé ça passionnant.
Pour être à la hauteur, j'ai refait des études de droit, puis j'ai étudié
à l'institut de criminologie et à l'institut des hautes études de la sécurité
intérieure. Munie de ce bagage-là, je suis devenue expert judiciaire auprès
de la cour d'appel de Paris.
En quoi consiste donc votre métier ?
En fait, aujourd'hui j'exerce quatre métiers différents en parallèle.
Premièrement, je continue à exercer comme psy en cabinet. Deuxièmement, je
suis enseignante en analyse et en psychologie criminelle, à divers endroits
- à la fac de droit, à l'école militaire, et auprès des futurs surveillants
pénitentiaires. Troisièmement, je pratique des expertises judiciaires dans
le cadre d'un procès. Quatrièmement, j'apporte parfois une aide à des enquêtes
en tant que psychocriminologue - attention, psychocriminologue, et surtout
pas "profiler", j'insiste.
Expertise psychologique, aide psycho-criminologique… quelle est la différence
?
Ce n'est pas du tout la même chose ! Les expertises, j'en ai fait plus de
2 500, de victimes ou de criminels présumés. On connaît les personnes,
on les rencontre. Il s'agit de brosser un portrait psychologique d'après des
entretiens. Dans le cas d'un accusé, on doit comprendre son histoire, ses
motivations, ses frustrations. On évalue aussi sa dangerosité, ses pulsions,
son contrôle sur lui-même. Attention, je ne me prononce jamais sur la culpabilité
de quelqu'un, je donne juste un avis. Je dis : cet homme me paraît avoir,
ou non, une personnalité compatible avec ce type de passage à l'acte.
Et lors d'une enquête, que vous demande-t-on ?
Le cas est beaucoup plus rare - je dirais que j'ai dû participer à une quarantaine
d'enquêtes. Lorsqu'un juge me demande de concourir à une enquête, cela signifie
qu'elle piétine et que le criminel est inconnu. Tout ce qu'on a "à se
mettre sous la dent", si je puis dire, c'est un cadavre. Alors on travaille
sur des photos, des croquis, d'autres expertises, le travail du légiste… C'est
un boulot de fourmi. On ne fait jamais comme dans les feuilletons, "ça y est
je sais, il s'appelle untel et il habite à telle adresse". Je n'ai pas de
"flash", moi !
Alors, comment procédez-vous ?
On essaie toujours de déterminer, d'abord, la personnalité de la victime.
L'idée, c'est qu'on n'est jamais tué par hasard ni par un inconnu. Quelle
était la personnalité de la victime ? Qui connaissait-elle ? Qui
aurait pu trouver intérêt à la tuer ? A partir de ce qu'on devine de
la personne, on va essayer de tracer ce qu'on appelle le "lien victimologique",
qui va peut-être nous mettre sur la piste.
Par exemple ?
J'ai travaillé sur le dossier d'Elodie Kulik, cette jeune femme tuée dans
la Somme l'été 2002. Elle était très brillante, elle avait fait la Une de
la presse locale parce qu'elle était la plus jeune directrice de banque de
France. Mais c'était aussi une fille qui jouait dans un orchestre, qui aimait
bien les boîtes de nuit, qui connaissait beaucoup de monde et avait une vie
personnelle très animée… Partant de là, j'ai fait un rapport conseillant qu'on
cesse de considérer l'affaire uniquement du point de vue du milieu bancaire.
On a élargi le champ d'investigation à sa vie privée. Cela dit, cette affaire
n'a toujours pas été élucidée à ce jour…
Quels profils rencontrez-vous le plus souvent ?
Surtout des homicides - mais attention, pas de tueurs en série, ça n'existe
quasiment pas en France ! En revanche, on rencontre un certain nombre de cas
de viols en série… On m'a aussi souvent demandé de travailler sur des cas
de lettres anonymes. Chantages, menaces… Les juges me demandent si je pense
que tel suspect aurait pu écrire les lettres en question.
N'est-ce pas dur de passer son temps à travailler sur des crimes ?
Bon, ce n'est pas rose tous les jours. Les meurtres d'enfants, ou certains
assassinats atroces, c'est bouleversant. En ce moment, je viens d'avoir le
dossier d'une jeune femme qui a été tuée dans des conditions absolument épouvantables.
Le type qui a fait ça est éminemment dangereux. En sortant de mon entretien
avec lui, je ne me sentais pas particulièrement bien. Mais bon, moi je ne
vais en prison qu'une fois tous les quinze jours, et j'en sors au bout de
deux heures, ce n'est pas comme si j'y passais toutes mes journées. Le fait
d'avoir une vie familiale saine m'aide aussi énormément à bien gérer tout
cela. J'ai le même mari depuis fort longtemps, trois enfants, un jardin, un
chien, une cheminée. C'est très important tout ça !
Comment voyez-vous l'avenir de la psycho-criminologie ?
Il me paraît bien sombre… La psycho-criminologie en milieu judiciaire, qui
n'est protégée par aucun diplôme, a été complètement galvaudée par tous les
imposteurs qui se déclarent "profilers". Evidemment, c'est une profession
qui excite des tonnes de fantasmes, il n'y a qu'à voir les séries télé. Des
boîtes privées recrutent des gamins avec n'importe quel CAP en leur disant
"pour 20 000 francs, on va faire de vous un profiler". Ca donne des arnaqueurs
qui plastronnent alors qu'ils n'ont jamais mis les pieds dans une prison,
ni suivi d'études poussées de psychologie. Et qui se font parfois payer par
les familles en spéculant sur leur douleur.
Est-ce pour dénoncer ces imposteurs que vous avez créé
votre site (www.psychocrime.com)
?
Oui, si ce site a été créé fin 2002 à l'occasion
d'un colloque à l'institut de criminologie, c'était aussi pour
remettre les pendules à l'heure sur la véritable nature du "profilage".
Ainsi que pour fournir une base de travail à mes élèves.Mais
ça n'empêche pas les faux diplômes de proliférer...
C'est simple, si vous voulez vous déclarer "profiler", je vous donne
le truc : vous affirmez que le coupable est probablement un homme entre 30
et 40 ans, de race blanche, ayant des relations conflictuelles avec sa mère.
Evidemment, maintenant la police ne veut plus entendre parler de psychologie,
et préfère se fier uniquement aux tests ADN. J'ai bien peur que la véritable
analyse psycho-criminologique ne soit un métier voué à disparaître.
Le site de
Michèle Agrapart : www.psychocrime.com
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