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Actualités
03/01/2005
"La burqa, déguisement idéal pour une reporter"
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Grand reporter, lauréate du prestigieux prix journalistique Albert Londres, Anne Nivat revient d'un voyage en Afghanistan et en Irak. Elle nous parle des femmes afghanes et de son métier...
(Photo Hannah/Opale) |
Les femmes afghanes sont-elles en train de se libérer ?
Anne Nivat
Il ne faut pas exagérer, on nous fait croire que tout change très vite, que les femmes ont enlevé leur burqa [ndlr : le voile qui enveloppe les femmes intégralement, avec juste un grillage en tissu devant les yeux] après le départ des Talibans ; or ce n'est absolument pas le cas.
Elles la portaient avant les Talibans, elles l'ont porté pendant, et elles la portent depuis qu'ils n'y sont plus. Les femmes portent toujours la burqa en Afghanistan, point ! A part peut-être quelques-unes, dans le relatif îlot de modernité qu'est la capitale, Kaboul, qui ont osé l'enlever.
Pour faire votre reportage, vous avez vous-même porté la burqa. Qu'avez-vous ressenti ?
J'ai porté la burqa parce que lorsque je ne suis que de passage dans un pays, me plier aux traditions de mes hôtes me semble aller de soi. Mais il ne faut pas oublier que moi, je ne la porte que le temps d'un voyage, et évidemment je n'ai donc pas la même réaction qu'une femme afghane. Quand je porte la burqa, je passe inaperçue : le rêve d'un reporter ! C'est le déguisement rêvé : sous ma burqa, je peux prendre des notes incognito, voir sans être vue.
A part cela, évidemment, c'est très désagréable. La première fois qu'on l'enfile, on se sent complètement prisonnière, avec en plus ce grillage qui vous brouille la vue… Mais j'ai quand même entendu des femmes afghanes me dire "cette burqa, c'est notre passeport. Si nous ne l'avions pas, nous ne pourrions même pas sortir de chez nous". C'est en quelque sorte "grâce" à la burqa qu'elles peuvent sortir dans l'espace public ! Voilà la réalité de l'Afghanistan d'aujourd'hui…
Alors, le départ des Talibans n'a rien changé pour les femmes ?
Si ! Le grand changement, c'est que les femmes ont à nouveau le droit de travailler. Toutes ces femmes qui, sous les Talibans, avaient été obligées de se terrer chez elles, ont maintenant le droit, et sont même encouragées, à travailler. Il y a aussi le fait que les jeunes filles retournent à l'école, c'est absolument extraordinaire. Pendant plusieurs années, elles étaient interdites d'instruction, et c'était une immense souffrance pour le peuple afghan.
Quelles rencontres vous ont le plus marquées ?
Chaque rencontre me marque bien sûr. Mais je pense en particulier à Rosa, que je cite dans mon dernier livre. C'est une jeune fille afghane qui va se marier, selon la décision de sa famille, avec un inconnu. Elle a été élevée au Pakistan, et n'est donc pas préparée à retourner en Afghanistan, et à se plier à des habitudes qu'elle ne connaît pas. Elle n'est absolument pas amoureuse de ce jeune homme. Elle ne sait même pas, d'ailleurs, ce que c'est que l'amour. Elle m'a fait part de tous ses doutes sur son futur. Revenir en arrière, devenir une épouse afghane alors qu'elle est une jeune femme qui parle anglais couramment, qui a fait des études… Son futur mari lui dit déjà qu'il lui interdira de travailler.
Sinon, je me souviens aussi de ces femmes qui lançaient un journal dans les montagnes, au sud de Kaboul. Sans rien demander à personne, sans aide ni du gouvernement afghan ni d'une ONG, ces femmes pachtounes, pour lutter contre l'illettrisme de leur sœurs, écrivent et diffusent un petit magazine. Elles espèrent que, même si leurs compagnes ne peuvent pas le lire, il leur sera lu à haute voix par leur frère, leur cousin, leur père… et qu'il leur donnera envie d'apprendre à lire.
Le métier de grand reporter est-il plus difficile pour une femme ?
Au risque de vous décevoir, non seulement être une femme ne m'a posé aucun problème, mais en plus je suis convaincue que cela m'aide. Premièrement, on ne se méfie pas d'une femme ; je passe davantage inaperçue. Deuxièmement, un reporter masculin n'a pas accès aux femmes dans des pays comme l'Irak ou l'Afghanistan… il n'a donc qu'une moitié de l'histoire. Etre une femme, au contraire, me donne l'accès à tout le monde : aux femmes, puisque j'en suis une ; et aux hommes, car ils ne me considèrent pas vraiment comme une femme, mais avant tout comme une étrangère de passage. Et les récits féminins et masculins sont souvent très différents, ils se complètent.
Les femmes ont-elles une approche différente du grand reportage ?
Il y a de plus en plus de grands reporters femmes, et ce n'est sans doute pas un hasard : d'abord parce que, comme je viens de l'évoquer, elles ont accès à tout le monde, et ensuite parce qu'elles ont une sensibilité, un regard différents. Peut-être moins technique, et plus empathique. Quand j'étais en Tchétchénie, je savais reconnaître le bruit singulier de chaque arme, de chaque genre de bombes, à force de les entendre : ce n'est pas pour cela que j'allais me mettre à faire des articles de stratégie militaire… Ce qui m'intéresse, c'est toujours le côté humain. Qui sont ces hommes et ces femmes qui vivent ces événements abominables ? Comment les voient-ils ? L'important, c'est leur regard à eux sur nous, et non pour une énième fois notre regard sur eux. Je ne vais pas en Irak interviewer un officier américain, car je sais d'avance ce qu'il va me dire. Les gens que j'aime aller interroger, ce sont ceux dont je ne connais pas la réponse.
Pourquoi être devenue grand reporter ?
C'est simplement quelque chose que j'aime faire - et en plus, je suis incapable de faire autre chose. Je me rends dans ces pays en guerre, j'applique la méthode que je me suis forgée - c'est-à-dire engager un dialogue basé sur le temps et la confiance. J'essaie ensuite de partager ce que j'ai vécu avec ceux qui, en Occident, sont intéressés par une image plus nuancée et plus détaillée que celle du robinet de l'information qui nous submerge tous les jours. Je ne suis qu'une intermédiaire : je vais sur le terrain, je prends tout comme une éponge, et je retransmets. C'est vrai qu'il n'y a pas grand-chose qui puisse m'arrêter, et Dieu merci, jusqu'à présent, je suis revenue de ces voyages, et revenue avec des récits, que je n'ai qu'une envie : partager.
Vous êtes-vous déjà sentie en danger ?
D'innombrables fois. J'ai passé en Tchétchénie les pires moments de ma vie, qui sont les moments de certitude de la fin. Et puis par un miracle, ça n'a pas été la fin - en tous cas pas pour moi. Pour certaines personnes à mes côtés, oui. J'ai vu des femmes, des enfants, des innocents mourir à côté de moi. C'est ça la guerre. Même si nous vivons dans un monde un peu aseptisé où l'on ne s'en rend pas bien compte. Et c'est de notre devoir, à nous journalistes, d'aller chercher ces informations qu'on ne nous donne pas.
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