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Vie pro
Mars 2006
"Les femmes apportent un regard nouveau dans un modèle masculin qui s'essouffle"
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Parité, féminisme, rémunération... Annie et Sandra Batlle, auteurs du "Bal des dirigeantes" ont répondu à vos questions sur les femmes et l'entreprise lors d'un chat en direct. |
La France est-elle en retard au niveau de l'égalité hommes-femmes en entreprise
?
Annie et Sandra Batlle Oui, la France n'est pas la meilleure élève
de l'Europe, elle se situe parmi les taux de féminisation des instances
les plus bas. Les femmes représentent 47 % de la population active et seulement
30 % des cadres et 17 % des dirigeants salariés. Et les femmes gagnent
en moyenne 20 % de moins que les hommes ! La différence est de 30 % pour les
dirigeantes.
Quels obstacles rencontrent les femmes qui veulent faire carrière en entreprise
?
Elles entrent dans un univers masculin qui ne leur correspond pas forcément
car l'organisation est faite pour les hommes : gestion du temps (réunions
tardives), de la carrière (maternité), préjugés des hommes et aussi des autres
femmes, système de reconnaissance, de cooptation et compétition au couteau
leur rendent la tâche difficile.
Que pensez-vous des jobs qui excluent les femmes parce qu'elles sont en
âge d'être mères de famille ? Que faire contre les machos gérants ?
Plus que les jobs, ce sont des réactions d'individus archaïques, peut-être
aussi des peurs liées à des ruptures dans le travail et une insuffisante disponibilité
et mobilité. Or, les femmes qui ont des enfants travaillent tout autant.
Pourquoi le gouvernement n'édicte pas une loi obligeant les entreprises
à rémunérer à niveau égal hommes et femmes ?
Justement, le gouvernement vient de voter une loi sur l'égalité salariale
qui prévoit un rééquilibrage sur cinq ans. Mais cette loi a été en partie
censurée par le conseil constitutionnel. Pour le motif suivant : elle était
contraire au principe d'égalité hommes-femmes (la loi prévoyait notamment
un quota de 20 % minimum de femmes dans les Conseils d'administration).
Pensez-vous que le CNE est une porte ouverte aux abus de certains employeurs
qui sont plus souvent masculins dans le sens où ils pourraient plus facilement
s'opposer à nos responsabilités de femmes ou de mères et freiner des promotions
de carrières ?
Il est certain que la flexibilité a des effets pervers et que si on a affaire
à des individus machos, les femmes seront freinées.
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"Les hommes ont le pouvoir et
n'ont pas envie de le lâcher !" |
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Que pensez-vous du fameux "plafond de verre" qui fait qu'une femme à
diplômes universitaires égaux et parfois même supérieurs à un homme n'arrive
pas aux postes de direction (y compris dans l'Administration) ?
C'est profondément scandaleux et les évolutions sont trop lentes. Les hommes
ont le pouvoir et n'ont pas envie de le lâcher ! Et n'ont pas le réflexe
de penser aux femmes quand il s'agit de postes importants. C'est aux femmes
d'oser demander des augmentations, des jobs correspondant à leurs compétences
et de jouer les jeux des réseaux qui aident si bien les hommes.
Lors de mon entretien d'embauche, on m'a demandé si je comptais avoir un
enfant bientôt. Que peut-on faire face à ce style de comportement ?
Ce comportement est malheureusement toujours répandu et pour faire cesser
ce genre de questions, il faut prouver que l'on peut continuer à avoir une
vie professionnelle performante quand on a des enfants, surtout si les employeurs
et les conjoints nous y aident.
Vous êtes féministes ?
Annie J'ai du mal à imaginer qu'on ne puisse pas être féministe si
on entend par féminisme les tentatives faites par les femmes pour gagner les
mêmes droits que les hommes.
Sandra Je suis un peu mal à l'aise avec ce terme même si je sais ce
qu'on doit aux féministes. Car pour ma génération (trentenaire), leur
image est celle de femmes "contre" les hommes.
On a l'impression que le féminisme n'est plus à la mode. Pourtant l'égalité
hommes-femmes est loin d'être acquise. Comment l'expliquez-vous ?
On est dans le post-féminisme car les droits fondamentaux d'émancipation des
femmes ont été acquis en Occident (droit de vote, contraception, droit de
travailler, etc). Du coup, les femmes qui luttent pour l'égalité se placent
sur un autre terrain : l'égalité des droits en entreprise et en politique.
Beaucoup de femmes ont pensé que l'essentiel était acquis. Et les féministes
sont passées de mode chez les jeunes.
Vous engagez-vous auprès des mouvements féministes pour faire changer les
choses ?
Annie Pas spécialement, mais dans le quotidien j'essaie de gagner tous
les petits combats qui permettent de faire changer les mentalités.
Sandra Non mais en écrivant des papiers, c'est un moyen de sensibiliser.
A quels réseaux faut-il appartenir quand on veut réussir ?
Tout dépend dans quel secteur vous voulez réussir. Il y a des réseaux dans
l'entreprise, inter-entreprise, dans l'administration, les grandes écoles,
des réseaux de femmes scientifiques, de femmes journalistes, etc.
Pensez-vous que les femmes doivent choisir entre travail et enfants ? Peut-on
véritablement entamer une carrière importante et faire des enfants ?
En France, de plus en plus de femmes arrivent à gérer les deux bien que ce
soit difficile. Parmi les femmes que nous avons interviewées dans notre livre,
une écrasante majorité avait des enfants (deux en moyenne). C'est évidemment
plus facile à partir du moment où on a une rémunération qui permet de s'organiser.
Et quand on a un homme aidant !
Vous pensez qu'il y a une race d'obstinés irréductibles. Donc ce n'est
pas demain que le visage de la France politique va changer ?
Il y aura toujours des machos irréductibles, tout dépend de leur proportion.
Il y a quand même 50 % des électeurs qui sont des femmes et une majorité d'électeurs
qui veulent le changement.
Quels entretiens vous ont le plus marquées ?
Sandra C'est assez difficile car nous avons rencontré une soixantaine
de personnes. J'ai été marquée par Marion Mazauric car elle a réalisé mon
rêve : créer une maison d'édition à la campagne (Au diable Vauvert) ! Annie
: Anita Roddick (Body Shop) qui a su concilier le business et l'éthique, la
famille et le travail.
Avez-vous eu des difficultés à obtenir tous ces entretiens ? Avez-vous
eu beaucoup de refus ?
Un seul refus : Ségolène Royal ! Les autres ont tout de suite accepté et joué
le jeu avec une grande liberté de parole.
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"Il y aura toujours des machos
irréductibles" |
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Quelles mesures législatives coercitives (à l'image de la loi sur la
parité qui contraint en politique) suggéreriez-vous pour que les femmes accèdent
enfin à l'égalité des chances et des postes les mieux rémunérés ?
Nous n'aimons pas trop le terme "coercitif", mais sans mesure volontariste,
le chemin de l'égalité sera trop long. La voie ouverte par le gouvernement
espagnol nous paraît prometteuse. Zapatero a notamment imposé la parité au
sein de son gouvernement et fait adopté une loi sur l'égalité des sexes qui
oblige les entreprises de plus de 250 salariés à négocier avec les syndicats
un plan d'égalité hommes/femmes.
Comment voyez-vous l'avenir pour les femmes en entreprise ? Seront-elles
plus nombreuses, auront-elles plus de responsabilités ?
On ne les arrêtera plus... Car elles sont compétentes, parce qu'elles
ont de très bons résultats reconnus par tous, que celles qui décident de faire
carrière ont beaucoup d'énergie... Elles sont plus diplômées que les hommes
et en général, plus travailleuses. Ce sont les hommes qui le disent... Et
elles apportent un regard nouveau susceptible de renouveler le modèle masculin
qui s'essouffle.
Ce n'est pas un peu sexiste de consacrer un ouvrage aux femmes dirigeantes
?
Non car on n'en parle pas assez. Il suffit de voir les pages "éco"
des journaux : on ne parle que des hommes. D'où l'intérêt d'enquêter sur les
performances des femmes au pouvoir.
Les femmes ont-elles une façon de manager différente de celle des hommes ?
Oui en majorité. Elles s'intéressent individuellement aux personnes, elles
travaillent plus en équipe, partagent davantage les infos, osent s'entourer
de personnes plus compétentes qu'elles... Elles sont plus rigoureuses sur
la gestion du temps, féminisent leur équipe, gèrent les conflits avec plus
de diplomatie (elles font des compromis). Elles sont concrètes et pragmatiques.
Vous êtes mère et fille. Travailler en famille, ce n'est pas trop difficile
?
Non, c'est plutôt marrant même si nous n'avons pas toujours les mêmes opinions
et de toute façon pas la même expérience. Pas de brouille de plus de 24 heures...
Vous même, avez-vous eu des difficultés à vous imposer en entreprise en
tant que femmes ?
Annie En fait non puisque j'ai choisi des voies "féminines" : la communication,
la qualité, la consommation.
Sandra Non, je n'ai pas eu ce problème là (j'en ai eu d'autres...)
Vous semblez dire que les femmes sont plus performantes que les hommes,
et qu'elles peuvent faire évoluer l'entreprise. Quelle est la place des hommes
dans ce nouveau schéma ?
La place des hommes est à égalité avec les femmes. C'est la mixité qui est
essentielle, à tous les stades. Pour éviter la fameuse pensée unique. On en
est loin.
Y a-t-il beaucoup de femmes parmi les créateurs d'entreprise ?
30 % de femmes, essentiellement dans les TPE et PME.
Je voudrais faire carrière en entreprise, avoir un poste à responsabilités.
Vous avez des conseils ?
Il faut être décidée à beaucoup travailler, et trouver un conjoint moderne
(qui accepte et qui aide !). Se donner des objectifs et se mettre dans un
réseau. Ne pas attendre que l'on vienne vous chercher pour vous promouvoir
et ne pas tout vouloir en même temps.
Les femmes arrivent à gérer leur foyer (contrairement aux hommes). Alors
pourquoi doivent-elles faire plus leurs preuves en entreprise ?
Les femmes y sont arrivées tardivement et elles ont été considérées avec
méfiance par les hommes qui avaient des a priori sur les femmes, a priori
qui perdurent encore aujourd'hui. A savoir que les femmes sont des mères,
des séductrices, des papoteuses qui se crêpent le chignon entre elles...
Avec toutes ces femmes qui veulent faire carrière, vous ne pensez pas que
c'est l'institution familiale qui est menacée ?
Il n'y a pas tellement de femmes qui veulent être au top et la plupart arrivent
à concilier les deux vies. Si on appelle "institution familiale" les hommes
au bureau et les femmes à la maison, désolées mais ce type de modèle est en
voie d'extinction. Il y a des familles avec le schéma inversé... A chacun
de trouver son modèle et le bon compromis.
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"Le charisme n'est pas une question
de sexe" |
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Une femme peut-elle être aussi charismatique qu'un homme ? A-t-elle toujours
les épaules assez larges pour diriger des équipes ?
Le charisme n'est pas une question de sexe mais de séduction et de conviction:
c'est la capacité à entraîner les autres. Et la gestion d'équipe n'est pas
liée à la largeur des épaules mais au climat qu'on sait créer dans une équipe
et à la capacité de lui faire partager un objectif.
Y a-t-il des pays où les femmes ont un meilleur accès aux postes de direction
?
Oui, dans les pays scandinaves. En Norvège, une loi impose un quota de 40
% de femmes dans les Conseils d'Administration. Aux Etats-Unis, la proportion
de femmes dirigeantes est plus importante. Dans les 500 premières entreprises
de Fortune, il y a environ 13,5 % de femmes dans les conseils d'administration
(en France, c'est la moitié).
Honnêtement, ne pensez-vous pas que la femme ait des prédispositions par rapport
à l'homme pour élever des enfants gérer un foyer. Ne veulent-elles pas trop
en faire finalement ?
La femme a des prédispositions incontestables à fabriquer des enfants... En
ce qui concerne la gestion de leur éducation et du foyer domestique, les hommes
leur ont depuis toujours arbitrairement attribué ces tâches. Elles ont donc
développé des compétences... Mais on voit bien chez les jeunes pères qu'ils
sont tout aussi capables et compétents.
On dit souvent que les femmes ont moins soif de pouvoir que les hommes. C'est
vrai ?
Elles n'ont pas la même vision du pouvoir. Pour elles, le pouvoir, c'est la
capacité et l'autonomie de faire. Pour les hommes, c'est souvent du pouvoir
"sur" les autres et l'attachement aux signes du pouvoir : statut, rémunération.
Vous pensez que la parité en entreprise sera un jour respectée ?
Elle est respectée en terme d'équilibre global car il y a 47 % de femmes
dans l'entreprise. Mais à compétence égale, les femmes gagnent moins que les
hommes et plus on monte, moins il y a de femmes. Entre le papy boom, le baby
gap, et la compétence reconnue des femmes, on devrait pouvoir avoir la parité
aux sommets. Toute la question est dans le délai.
Pourquoi cette course au pouvoir ? L'important n'est-il pas d'être heureuse
et épanouie dans sa vie professionnelle ?
Bien sûr. L'important est de trouver un équilibre. A chacun son modèle d'épanouissement.
Ce que nous disons simplement c'est qu'il n'y a aucune raison de freiner celles
qu'ils veulent aller plus haut !
Merci à tous d'avoir participé à ce chat. Annie et
Sandra, un dernier mot ? Merci ! Et comme disent les Anglo-Saxons : "Wowen
up, women in".
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