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Interview
Septembre 2006

"Encouragez-le à goûter de tout mais ne le forcez pas à finir"

Judith Leroy Parce que le repas des enfants tourne souvent au parcours du combattant, Judith Leroy, auteur de "Cuisine et dépendances affectives", a répondu à vos questions sur l'alimentation de vos rejetons lors d'un chat en direct.

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Mon fils de 2 ans mange avec les doigts. Est-ce que je dois lui imposer la cuillère ? Je trouve qu'il est petit quand même...
Judith Leroy Imposer est une manière assez négative d'aborder tout problème avec un enfant, a fortiori dans le domaine alimentaire. Qu'il mange avec ses doigts, soit ! Il mange et il apprivoise la nourriture. Donc, vous gagnez sur tous les points. Apprenez-lui de manière ludique à se servir de couverts petit à petit. Il est en effet encore jeune, et son alimentation se situe dans un contexte encore très familial. Donc pas de stress !

Comment déterminer si son enfant de 18 mois refuse de manger par caprice ou pour tester ses parents, ou bien parce qu'il est malade ou qu'il n'aime pas ?
Tester ses parents est une attitude normale et positive pour un bambin qui découvre son autonomie. Les caprices sont une autre histoire... Face à un refus de s'alimenter, ne le forcez pas, il arrive fréquemment à cet âge que les besoins nutritionnels diminuent. Nos grands-mères disaient qu'un enfant ne se laissera jamais mourir de faim... Et elles avaient bien raison ! En revanche, vous risquez, en durcissant votre position, de transformer une passade en guerre et de faire de l'alimentation un terrain de bataille. C'est difficile pour une mère de voir son enfant refuser de manger, mais c'est un effort qui vaut vraiment le coup. Et s'il ne mange pas pendant plusieurs jours, que c'est accompagné d'abattement ou d'un changement d'attitude, allez voir le pédiatre !

Ma fille de 6 ans a un appétit d'oiseau. Les repas sont un parcours du combattant et tout le monde est stressé. 3 pâtes, un demi cordon bleu (les grands jours) et c'est tout. Par contre, elle accepte les gâteaux et yaourts en fin de "repas"...
Mon conseil serait de cesser les gâteaux en fin de repas. Car votre fille a bien intégré que ce qui vous intéresse, c'est qu'elle mange, n'importe quoi, pourvu qu'elle avale. Elle utilise votre angoisse pour arriver à ses fins : manger des sucreries. Bannissez absolument les gâteaux, en fin de repas ou entre les repas, et proposez des fruits en remplacement. Vous pouvez aussi, si vous la trouvez vraiment trop crevette, enrichir les plats qu'elle accepte. Engagez-la enfin à cuisiner avec vous. Elle aura certainement envie de goûter ce qu'elle aura préparé. Mais pour que les choses s'arrangent sur le long terme, il faut "désarmer" le repas, en abandonnant votre angoisse de la voir sous-alimentée.

Judith Leroy
"C'est difficile pour une mère de voir son enfant refuser de manger"

A partir de quel âge doit-on imposer à ses enfants de rester à table jusqu'à la fin du repas ?
Avant 6 ans, cela me paraît illusoire ! Mais à l'entrée à l'école, les enfants doivent avoir intégré des notions de vie en société, bien que cela contrarie leur tendance naturelle au mouvement. Commencez pas proposer des "paris" à leur mesure. Par exemple, rester assis sans bouger jusqu'au dessert, et votre enfant aura gagné le trophée de l'enfant le plus sage ou mignon ou tout autre adjectif de votre choix. Evitez de valoriser cette réussite par un bonbon, mais félicitez-le à chaque fois que c'est possible.

Ma fille de 13 ans est en léger surpoids. Elle veut faire un régime mais je trouve qu'elle est trop jeune. Non ?
La première des choses à faire est de vérifier le diagnostic. Est-elle en surpoids selon vous, selon elle ou selon le médecin ? Prenez rendez-vous chez un praticien en qui elle a confiance (médecin de famille par exemple) et vérifiez l'indice de masse corporelle. N'engagez jamais un régime en famille sans conseils médicaux, car à cet âge-là, les hormones peuvent induire soit des comportements alimentaires erratiques soit une prise de poids passagère. Enfin, encouragez-la à bouger, faire du sport, utiliser son corps le plus possible. Il ne faut pas qu'elle restreigne d'elle-même son alimentation, car sa croissance n'est pas terminée.

Ma fille de 10 ans déteste la betterave. Est-ce que je dois l'obliger à en manger chaque fois que j'en sers au repas ?
Non ! Je n'aime toujours pas ça et je vis très bien sans ! Plus sérieusement, ne forcez jamais, reproposez. Et faites lui regoûter aussi souvent que possible. En général, les goûts évoluent...

Pourquoi l'alimentation de nos bouts de choux est un sujet qui nous angoisse tant, nous mamans ?
Parce que la première alimentation est maternelle. Que l'on donne le sein ou son substitut, le biberon, on donne de soi quand on nourrit son enfant. Donner de soi est à la fois exaltant et angoissant. Au commencement de l'histoire de l'homme, il y a la matrice utérine, et le cordon ombilical n'est jamais vraiment coupé, malgré bien des efforts. Le savoir peut nous permettre, à nous les mères, de vivre cette relation nécessaire et parfois lourde, de manière plus sereine.

Le souci des repas, de l'alimentation des enfants, c'est quelque chose de très maternel ?
C'est essentiellement maternel, quand cela se passe dans le cadre familial. Les hommes se préoccupent souvent plus de "grande cuisine". Les femmes, même très actives, même libérées, gardent en elle le lien atavique de la bouche à l'enfant.

Judith Leroy
"La première alimentation est maternelle"

Mon grand fils est parti de la maison à la rentrée pour ses études. Il vit seul dans un studio mais j'ai peur qu'il mange n'importe quoi. J'aimerais lui préparer des tupperwares pour toute la semaine. Qu'en pensez-vous ?
Je pense que cela vous rassurerait mais ne nourrirait peut-être pas plus votre fils ! Les tupperwares pourraient bien finir à la poubelle sans être mangés ! C'est difficile de laisser partir ses enfants loin de notre aura protectrice. Mais nous savons depuis le début que c'est ainsi que l'histoire s'écrit. Je vous conseillerais de lui proposer de préparer des petits plats, pour voir sa réaction. S'il l'accueille avec enthousiasme, peut-être a-t-il encore besoin de ce lien avec vous. S'il fait ne serait-ce qu'un début de grimace, il a grandi ! Et c'est bien ainsi ! Rattrapez-vous le week-end ! Et faites-lui confiance...

Pour écrire votre livre, avez-vous rencontré des mamans ?
Oui, nous avons rencontré, Maryse et moi, des mamans d'enfants de tous âges, nous les avons écoutées et nous avons aussi utilisé notre propre expérience ! Mais les saynètes que je raconte sont des "résumés" de situations les plus courantes.

Chez nous, la télé est allumée pendant les repas. Vous croyez qu'il vaudrait mieux éviter ?
Oui, je pense sincèrement qu'il faudrait éviter de convier la télé aux repas de famille. D'abord parce qu'on mange plus et moins bien lorsqu'on est happé par le petit écran. Ensuite, parce pour les enfants, le moment du repas est un moment qui devrait être privilégié comme un temps de réunion en famille. Enfin, si on enlève la télé, on referme le cercle autour de la table, c'est plus convivial !

Comment cela se fait-il qu'au sein d'une même fratrie, les goûts soient si différents (pourtant les enfants sont éduqués de la même façon, et à manger les mêmes choses...) ?
Vos enfants ont également certainement des caractères bien différents ! Les goûts se forment indépendamment de l'éducation. Mais cette éducation peut permettre à divers goûts de s'épanouir, c'est pour cela que c'est si important d'éduquer nos enfants à la diversité. A eux d'accueillir ce qu'on leur propose comme ils le peuvent... Du moment qu'ils goûtent à tout !

Pourquoi les enfants n'aiment pas les légumes verts ?
A partir d'un certain âge (cela peut commencer vers 18 mois), l'enfant s'autonomise en refusant. La phase du "non" est fondamentale pour l'évolution de l'enfant, et elle se cristallise beaucoup et souvent sur la nourriture et sur les légumes. Ce n'est pas le goût du légume qui pose problème, c'est le fait qu'on l'impose à l'enfant ! Il faut ruser et reproposer sous différentes formes un légumes tombé en désamour. Pour camoufler la couleur, ajoutez de la béchamel par exemple ! Le légume vert est moins sucré que les autres et le goût sucré, premier à naître avec l'enfant, est celui qui reste le plus familier dans ces périodes un peu difficiles d'opposition et de néo-phobies alimentaires.

Je dis souvent à ma fille de ne pas trop manger de bonbons ou de gâteaux, sinon elle va grossir. Est ce qu'il y a des risques qu'elle devienne anorexique si je continue à la mettre en garde ?
L'anorexie est un problème grave qui dénote des difficultés personnelles naissant à l'adolescence. Mettre en garde votre fille contre le danger du sucre n'est que bénéfique pour elle. Mais soyez attentive à son comportement en général. Si elle mange de moins en moins et fait de plus en plus sport, si elle fait preuve d'un regard aberrant sur son propre corps (se trouvant obèse alors qu'elle est mince), il y a peut-être danger. Mais ce danger ne naît pas de vos mises en garde !

Judith Leroy
"La phase du "non" de l'enfant se cristallise sur les légumes"

Et vous, vous avez des enfants ? Comment vous faites avec eux ?
J'ai une fille qui va avoir bientôt un an et un beau-fils de 13 ans. Je fais avec eux ce que je conseille de faire... et j'y réussis avec plus ou moins de succès ! Ma petite ne pose pas de problèmes réels, mais je veille à ne rien lui donner en dehors des repas, bien qu'elle soit très intéressée par tout ce que nous adultes mangeons. Mon beau-fils doit manger un peu de tout et la règle à la maison est la même depuis très longtemps : tu aides à mettre la table, à débarrasser, tu fais la cuisine autant que tu veux et tu goûtes tout ce que tu peux ! Et ça marche !

Je voulais allaiter mon bébé mais au bout de 3 jours, j'ai abandonné, parce qu'il ne voulait pas téter. Mais je culpabilise, je me dis que j'ai raté quelque chose dans son éducation...
Ce que vous décrivez est malheureusement très courant. Le troisième jour est le jour du fameux "baby blues" pour nombre de femmes. Cesser l'allaitement à ce moment-là ne peut que donner un sentiment d'échec. Mais rassurez-vous sur une chose. Vous n'avez rien raté au niveau de l'éducation, comme vous le craignez. Si vous avez raté quelque chose, c'est dans votre expérience personnelle, et c'est assez triste comme ça. Ne culpabilisez pas, un biberon donné avec amour est une merveille de tendresse et de complicité entre une maman et son petit. Si la douleur de l'échec persiste, faites-vous aider, car ce sont des blessures qui peuvent durer très longtemps.

Les enfants mangent mal, et les parents alors ?! Comment donner une bonne éducation si les parents ne s'alimentent pas correctement ?
C'est impossible ! On ne peut que donner l'exemple, qu'il soit bon ou mauvais. La première des choses est de mettre de l'ordre dans sa propre alimentation. Et c'est bien difficile ! Mais s'astreindre à suivre les règles que l'on impose à ses enfant pour leur bien ne peut pas nous faire de mal !

Pourquoi vous êtes-vous intéressée à ce qui se passe dans nos assiettes ?
Notre relation à l'alimentation est une image de notre relation à nous-même. Je n'ai moi-même pas réglé toutes mes difficultés et avec l'alimentation et avec moi-même ! Plus généralement, ce qui m'a intéressée est l'importance de ce que l'on ingère et de ce à quoi on ressemble dans nos sociétés riches et développées. Et surtout parce que c'est un axe essentiel de la relation à nos enfants. Si l'on peut leur éviter certains obstacles en ayant réfléchi, ça vaut le coup.

J'oblige toujours mes enfants à finir leur assiette, sinon pas de dessert. J'ai raison ?
Je reste convaincue que la coercition est une mauvaise manoeuvre avec des enfants. Enjoindre à goûter de tout, oui ; obliger systématiquement à finir son assiette, non. Les appétits peuvent changer d'un jour à l'autre. Et l'obligation assortie d'une carotte ou d'un baton crée un "pli" d'obéissance hors réflexion qui ne me paraît pas une bonne arme dans la vie. J'ai tendance à préférer à l'ordre le conseil et l'instruction.

Les psys disent que l`alimentation est un moyen pour l'enfant d'affirmer sa personnalité. Vous êtes d'accord ?
L'alimentation est un terrain d'opposition à l'instar du sommeil, du rangement de chambre, etc. Il faut laisser une liberté contrôlée à ses enfants autour de l'assiette pour leur donner la capacité d'acquérir une autonomie d'esprit et de comportement qui leur servira plus tard. Laissez vos enfants libres de leurs goûts, s'ils font l'effort, encore et toujours, de goûter à tout ! Mais il y a bien d'autres moyens aussi d'affirmer sa personnalité !

Judith Leroy
"Laissez vos enfants libres de leurs goûts"

Bonjour, je suis maman d'un petit Baptiste de 3 mois que j`allaite. J'hésite à l'allaiter en public. Vous en pensez quoi ?
Je pense que vos hésitations sont tout à fait légitimes. D'abord parce que, même allaitante, une poitrine de mère reste une poitrine de femme et que l'on n'a pas obligatoirement envie de montrer ses seins en public. Ensuite, nourrir son enfant, au sein ou au biberon d'ailleurs, est un acte intime et personnel. Ce n'est pas donné à tout le monde de se sentir à l'aise dans cet acte-là en public. Faites ce que votre instinct vous dit de faire et ne vous forcez pas sous prétexte de retour au naturel... Vous seuls (votre bébé et vous) savez ce qui est bon pour vous, à cet âge et dans ces circonstances-là.

Mon aîné réclame d'aller à la cantine à midi alors que je ne travaille pas et que je peux donc le faire manger à la maison. J'avoue que je ne suis pas trop pour. Quel est votre avis ?
Pourquoi n'êtes-vous pas pour ? Avez-vous peur qu'il se nourrisse mal ou qu'il vous échappe ? Je trouve très positif que votre enfant ait envie de manger à la cantine, c'est bon pour sa sociabilisation et c'est signe de très bonne santé psychique. Si cela ne vous fait pas trop souffrir et s'il ne revient pas sur sa décision au bout de trois mois (car quand on veut faire comme les grands on doit assumer comme les grands...), acceptez !

Les enfants aiment jouer ! L'alimentation doit-elle devenir un jeu ?
Tout dépend de l'âge. Ce qui est acceptable entre 15 et 20 mois ne l'est pas à 4 ans, ni à 6 a fortiori ! Quand un enfant commence à manger seul avec sa cuillère, il joue à manger. Tout est ludique à cet âge de découverte permanente. Plus tard, on entre dans un âge de sociabilisation et il est fondamental d'enseigner à ses enfants à respecter la nourriture, celui ou celle qui l'a préparée et les convives. Ainsi, manger devient un acte social et non plus un acte individuel et ludique.

Mon petit Théo (3 ans) adorait les haricots jusqu'à maintenant. Aujourd'hui, il refuse d'en manger et prétend qu'il n'aime pas. Pourquoi ?
Parce qu'il a l'âge du refus et des phobies alimentaires, qu'elles soient nouvelles ou anciennes. C'est normal, et si vous ne vous crispez pas sur la question, cela va passer. Reproposez la semaine prochaine, autrement, en salade ou sautés par exemple.

Le repas, c'est essentiel dans la construction de la famille ?
Oui, le repas est un moment absolument essentiel dans la construction et dans la vie de la famille. Voilà pourquoi la télé est déconseillée, voilà pourquoi aussi préparer ensemble est important. Prenez plaisir à être là tous ensemble pour profiter de la vie !

Le chat est maintenant terminé. Merci à Judith Leroy pour ses réponses. Un dernier mot pour nos lectrices ?
Gardez confiance en vous et en vos enfants ! Manger doit avant tout être un acte de plaisir et de convivialité, mais en éduquant nos petits, c'est plus facile !


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