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09/02/2007
Benoît Le Goëdec : "Le plus dur pour un papa, c'est de vivre une grossesse sans sensations directes"
Existe-t-il des préparations à l’accouchement pour les pères ? Dans certains endroits, il y a des préparations spécifiques : les groupes de pères. Ce sont des ateliers de discussion sur la paternité. Mais les papas sont aussi invités à participer à toutes les préparations à l'accouchement prévues pour leur femme ! En tant que papa, qu’est-ce que vous trouvez le plus dur à vivre dans la grossesse ? Mes propres émotions, mes angoisses. Et puis aussi l'attente. J'ai confiance en elle et dans la personne qui nous accompagne. Mais c'est difficile d'être serein quand on a pas de sensations directes. Quel rôle peut jouer le père tout au long de la grossesse ? Il représente une sorte d'ancrage, de sécurité affective. Il aide sa femme à garder un lien avec le monde connu alors qu'elle traverse un temps nouveau pour elle. Tout ce qu'il peut faire, c'est la respecter, être patient et présent. Mais il ne peut en aucun cas prendre sa place. Trouvez-vous que les pères ont changé ces dernières années ? Ils ont changé au niveau de leur présence pendant la grossesse, au moment de l'accouchement et dans l'accueil du nouveau-né. Dans leur désir aussi peut-être. Mais beaucoup moins au moment de l'arrivée de l'enfant à la maison. Ils se laissent aspirés par le monde du travail et c'est la femme qui continue à faire le reste. Ils reprennent leurs habitudes, ne changent pas leur temps de travail, leur rythme de vie et leurs centres d'intérêt. Ils affirment encore très peu leur paternité dans le monde extérieur. Comment éviter de se sentir inutile, voire exclu de la "grossesse" de Madame ? En ne cherchant pas à prendre d'autre rôle que le sien ! Vous n'êtes ni sa sage-femme ni son thérapeute. Il suffit de continuer à être son compagnon. Et de lui montrer ce que vous vivez, que vous ressentez des choses.
Vous-même, avez-vous été différent lors des grossesses de votre femme ? Oui j'étais très inquiet, très anxieux en permanence. Et en même temps très vite habité d'une autre présence. Dès que j'ai su qu'elle était enceinte, je me suis senti différent. Le monde a pris une autre couleur. Je me suis senti plus lourd, plus homme... Comment interpréter un manque de paternité chez un homme de 32 ans ? Je pense que ce n'est peut-être pas le bon moment pour lui. Il est peut-être encore dans un autre temps que celui-là. C'est difficile. Il faut l'amener à comprendre toute la richesse, la spiritualité que peut amener cette rencontre.
Comment s'assurer de la tendresse du "jeune papa" pendant le moment difficile de la grossesse de la "jeune maman" ? Je crois qu'il faut communiquer et ne pas essayer d'amener son homme là où il n'a pas envie d'aller. Il vaut mieux en parler, exprimer son besoin, mais respecter le chemin que l'autre a à parcourir. Mieux on le vit chacun, plus il y a une harmonie après. Comment lui faire comprendre que le premier trimestre est difficile et plein de doutes, que rien n'est acquis ? Il faut lui dire que ce n'est pas parce qu'on est enceinte qu'on est déjà une mère, que c'est l'extase et le bonheur absolus. Il y a de l'ambivalence dans le désir, un changement de corps. Toute l'histoire se bouscule. Il faut qu'il comprenne que la grossesse n'est pas pour toute femme le bonheur et en tout cas pas d'emblée. Qu'est ce qui fait peur aux hommes durant la grossesse ou la paternité ? Au-delà de ce qu'ils vivent, ce qui leur fait peur, c'est de ne plus comprendre la femme pendant un temps, c'est la nouvelle relation triangulaire. Quelle place va prendre l'enfant dans leur relation de couple ? Comment continuer à avoir une femme alors qu'elle est devenue mère ? Les hommes ont aussi peur de l'accouchement mais ce n'est pas le principal. Depuis que ma femme est enceinte, je n'ose plus avoir de relations intimes avec elle. C'est plus fort que moi. Comment surpasser ce blocage ? Il n'y a pas à le surpasser. Il faut faire tel qu'on le sent surtout si ce n'est pas un manque. Si ça le devient, il faut essayer de s'en accommoder ou de le surpasser. Il faut peut-être découvrir le corps de l'autre d'une autre façon, par l'extérieur, par le toucher, avant d'aller dans l'intime. Mais si vous n'en souffrez pas, ni elle ni vous, ce n'est pas grave. Ce n'est pas pathologique. Il y a différents temps dans la grossesse, où la femme va être plus ou moins désireuse. L'homme aussi évolue. Ca ne veut pas dire que ce sera comme ça tout le temps de la grossesse.
J’ai l’impression que dans sa tête, ce sera forcément un garçon (nous ne voulons pas le savoir à l'avance) et j’ai peur qu’il soit déçu. Comment gérer une telle situation ? Je conseille de toujours employer un petit nom qui peut exprimer aussi bien le garçon que la fille, et de réaffirmer le fait qu'on ne sait pas, en parler et choisir les prénoms pour l'un ou l'autre. Une fois que l'enfant est là, il faut se rassurer, il est souvent pas accueilli pour ce qu'il est, pour son sexe. Le jour de l’accouchement, les pères assistent-ils souvent à la naissance ? Oui, ils sont très souvent là en salle de travail. Ils ne regardent pas forcément mais sont présents. Le plus difficile pour eux, c'est l'expression de la femme dans la douleur. Quand l'enfant arrive, ils l'observent plus que le corps de la femme. Ce n'est pas tant un traumatisme que ce qu'on en dit. Ce qui peut être violent, c'est la sensation d'impuissance devant la souffrance de la femme. Est-ce que les hommes dépriment après l’accouchement ? Oui, plus souvent qu'on ne le croit ! C'est souvent dans l'intime, donc cela s'exprime plus par une sensation de grande lassitude, de grande fatigue, de l'angoisse, une difficulté à faire confiance à l'enfant, parfois aussi dans une fuite à l'extérieur de la maison. La difficulté des hommes, c'est qu'ils sont très seuls en postnatal. Les pères sont-ils émus ? A quel moment se sentent-ils papa ? Ils sont émus et aimants. Le moment où ils se sentent père est très variable. Il y en a pour qui c'est immédiat. Ça peut être la première échographie, la première perception des mouvements, mais la plupart, c'est quand ils ont l'enfant dans les bras. Après ça continue à se structurer. La naissance n'est pas l'accouchement mais un processus qui se poursuit. Que peuvent-ils faire pour participer le jour J ? Il faut qu'ils fassent ce qui leur convient. Ensuite leur rôle irremplaçable, c'est la sécurisation affective, la présence, que la maman sache que quelqu'un l'attend de l'autre côté de la rive. Après, s'ils veulent aller plus loin, ils peuvent l'aider à se détendre, à se rassurer. Par exemple, par des massages, des mots, des caresses, des postures de maintien. Pourquoi certains hommes se désintéressent de la grossesse ? Je crois que quand il y a eu un projet d'enfant, on interprète la réaction de l'autre, on pense qu'il se désintéresse parce qu'on attend de lui une façon d'être bien précise. D'où l'incompréhension et la mauvaise interprétation. L'homme vit la grossesse de façon plus émotionnelle que corporelle. On s'attend à ce qu'il touche le ventre, qu'il fasse certaines choses. Il faut juste se dire qu'il la vit autrement. Il continue à fumer, à boire, à sortir, à travailler comme un dingue et j’ai l’impression d’être la seule à changer de mode de vie. Comment lui faire comprendre qu’il doit me soutenir ? Il ne faut pas lui faire peur. Le principal c'est l'après naissance. La difficulté c'est que s'il ne change pas maintenant, il risque de ne pas changer après et d'être "mon père cet inconnu si familier". Il faut le faire réfléchir à ce que ça veut dire pour un enfant d'avoir un père. Lui faire prendre conscience qu'il a le devoir d'être là. Si vous ne parlez que de vous, il risque de l'exacerber. Il faut qu'elle bascule sur lui et l'enfant. C'est difficile pour la femme de se sentir seule pendant neuf mois mais le plus important c'est qu'il change quand le bébé arrive. Il peut se révéler au moment de la naissance, avoir un déclic.
Tout peut changer. Il faut compter sur le temps et l'enfant.
Comment lui faire partager aussi intensément mon émotion et tous les bouleversements que je ressens ? En se racontant. En prenant du temps ensemble dans les moments qui ponctuent la grossesse. Les couples doivent s'attardent dans ce temps-là où l'homme va pouvoir l'entendre parler d'elle, lui parler de lui et de leur avenir commun. Il ne peut pas tout comprendre tout de suite. Pour une femme, la grossesse s'avère une sorte de psychothérapie accélérée. Elle revit toute son histoire personnelle à travers cette étape. Les papas ont-ils un sens inné pour s’occuper d’un bébé ou faut-il les aider à apprendre ? Il ne faut surtout pas leur apprendre. Ils sont certes peu écoutés pendant la grossesse mais ils bénéficient en postnatal de cet inconvénient : on ne leur apprend rien. Ils restent donc extrêmement spontanés dans leurs gestes. Ce qui est structurant pour l'enfant, c'est la différence des gestes entre ses parents. Qu'une mère apprenne ses gestes au père serait dommage. Il faut juste rassurer les hommes, leur dire que leur maladresse est affective. Il faut les sécuriser. Je dis aussi aux femmes qu'elles doivent "arrêter d'apprendre" et seulement aller à la rencontre de la réalité. Je souhaite avoir un enfant depuis longtemps. Il y a deux mois, il disait non, aujourd'hui, il dit oui. Comment être sûre qu'il est prêt, qu'il ne le dit pas pour me faire plaisir ? Il faut lui faire confiance. Et savoir que pour la majorité des hommes, la grossesse répond souvent en premier lieu à un désir de la femme. Et ne pas s'étonner si pendant la grossesse, il a des moments de doutes. Les pères sont-ils impliqués dans l'allaitement de leur femme? Les hommes ne sont pas nourriciers par nature. Accompagner l'allaitement c'est donc ne pas douter de la qualité nourricière de la femme. En d'autres termes, la sécuriser et participer à tout ce qui est autour du moment de la tétée : changer le bébé, lui amener quand elle est fatiguée, la nuit notamment. Ce n'est pas parce que la femme allaite qu'elle doit tout faire. Le papa peut créer d'autres liens à cette occasion. Que ressent un père lors des échographies ? C'est très souvent une grande claque. Il découvre cette vie-là alors qu'il ne ressentait rien. C'est un choc émotionnel. Ce qui le séduit le plus, ce sont les sensations, les mouvements du bébé. La première échographie est une sorte de rite initiatique pour les pères. Passée la première échographie, ils n'ont plus le même éblouissement. Existe-t-il des couples où le père s’occupe plus de la grossesse que la mère ? Oui, il y a des pères qui en parlent plus, qui sont euphoriques, préoccupés par les préparatifs alors que la femme n'en trouve pas de plaisir particulier. Il ne faut pas qu'elle s'en culpabilise. Ça ne l'empêche pas d'être heureuse de devenir mère. En général, ce genre de situation se vit bien. De l'extérieur, l'homme revêt une image originale.
Avez-vous accouché votre femme? Non. Parce que j'avais besoin d'accompagnement spécifique dans mon chemin personnel, de sécurisation. Et aussi parce que je crois très important le rôle de la sage-femme dans l'accompagnement de la femme et je ne pouvais endosser tous les rôles. Je crois que ça lui aurait volé la possibilité d'aller dans ce qu'elle avait à vivre. Si le père n’est pas présent, comment remplacer ce soutien ? Dans toute maternité, on accepte que la femme vienne avec quelqu'un qu'elle choisit. S'il n'y a personne, les sages-femmes sont là pour elle. Si le personnel manque, il ne faut pas hésiter à le solliciter. Il ne faut pas non plus hésiter à se plaindre auprès du père, à l'appeler à venir vers soi. C'est fondamental car la solitude fait perdre les repères. J’ai l’impression qu’il regarde ailleurs depuis que j’ai un gros ventre. Comment réagir ? Cela arrive mais ce n'est pas pour autant qu'il s'éloigne de vous. Essayez de séduire, de rester femme, même dans un corps différent. Ménagez-vous des temps en amoureux. Bref, donnez-lui la certitude que la maternité ne prend pas le dessus sur la féminité. Est-ce que certains hommes grossissent en même temps que nous ? Comment les aider à garder la ligne ? Oui. Moi j'ai pris 10 kilos, deux par grossesse. Pourtant je n'avais fait aucun excès alimentaire. C'est très lié au vécu psychique et émotionnel. Ils ne pourront pas trop l'empêcher. C'est une des expressions de la "couvade". Qu'ils fassent du sport ! Une fois leur paternité établie, une petite remise en forme pourra être utile. Depuis quand les hommes considèrent qu’ils ont un rôle à jouer pendant la grossesse ? Je ne sais pas s'ils ne l'ont pas toujours considéré. Ils se sentaient responsables d'assurer les revenus, de protéger la femme, de préparer la maison. C'est l'expression extérieure de ce rôle qui est plus récente dans notre culture et ce depuis les années 1970. Le fait d'être sage-femme vous rend-il plus proche de vos enfants, plus sensible ? Le fait d'être sage-femme rend extrêmement sensible à tout. Au respect de la femme, à la politique, à l'écologie, à l'injustice, aux droits fondamentaux et à l'enfance. Je ne peux pas faire de l'accompagnement sans moi-même dans ma vie être en adéquation avec ce que je peux proposer et accueillir. Mais comme tout père, j'ai mes insuffisances et mes limites. Le congé paternité est accordé comment ? Pour combien de temps ? C'est 11 jours consécutifs, le dimanche compris. Il y a un préavis d'un mois à donner à l'employeur qui est souvent souple, et il doit, je crois, être pris dans les 4 mois qui suivent la naissance. Il peut se cumuler aux 3 jours employeur. Attention, si on ne prend pas les 11 jours, on les perd. Quel est le conseil à donner à un futur papa à J-9 mois ? Qu'il savoure tout ce qui va se présenter à lui, et dans l'être soi et dans l'être au monde. Et que c'est une grande et belle aventure. Les pères font-ils des cauchemars pendant la grossesse ? Cela peut arriver. Ils ont aussi les mêmes peurs que la femme : "est-ce que l'accouchement va bien se passer ?, est-ce que l'enfant va être normal ?" Ils craignent aussi pour la femme. Votre conclusion sur ce sujet... Entrez dans la rencontre et dans le lien et attardez-vous à votre enfant, c'est le chemin vers la sagesse et la liberté.
Lionel Paillès et Benoît Le Goëdec Marie Guerre et Katrin Acou-Bouaziz, Journal des Femmes
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