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Mars 2006

"Pour le prix d'un café par mois, les internautes pourraient offrir une juste rémunération aux artistes"

Roberto Di Cosmo, chercheur en informatique et auteur d'une lettre ouverte à Eddy Mitchell au sujet de la licence globale et du projet de loi DADVSI était en chat, jeudi 9 mars, sur L'Internaute. Selon lui, la licence globale permet de sauvegarder l'intérêt des artistes.
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Sur Roberto Di Cosmo
Le blog de R. Di Cosmo

Quelles sont vos sources pour justifier aujourd'hui un système basé sur la licence globale ?
Roberto Di Cosmo : Il n'est pas facile d'obtenir des informations fiables et complètes sur le marche de la musique, mais on peut se faire une idée des chiffres en partant des rapports annuels du SNEP (Syndicat National de l'Edition Phonographique), ainsi que du rapport Sirinelli qui a servi de base au projet de Loi DADVSI. Vous pouvez apprendre à la lecture de ces documents que les créateurs (artistes, interprètes, etc) ne touchent qu'une petite partie des 1,5 milliards d'euros annuels du marché de la musique en France. Leur part est évaluable à moins de 200 millions. On peut donc facilement voir qu'avec une licence globale modique les internautes pourraient offrir aux créateurs largement plus que le marché traditionnel.

"Quand nous achetons de la musique en ligne, pour donner un euro à l'artiste, nous devons en débourser 33... "

Pourquoi une telle désinformation partout dans les médias ?

Il ne faut pas oublier la taille des enjeux financiers : quand vous achetez un CD, pour que l'artiste reçoive un euro, nous en payons 6. Quand nous achetons de la musique en ligne, pour donner un euro à un artiste, nous devons en débourser 33. Vous comprenez que le système permet donc des bénéfices faramineux, et on a peu intérêt que le grand public en prenne conscience.

Parmi les partisans de la licence globale, il y a encore débat entre une licence globale obligatoire ou optionnelle ?
Personnellement, le modèle optionnel me semble beaucoup plus intéressant, vu qu'il laisse aux internautes la liberté de choisir, tout en garantissant que la plupart des musicophiles y souscrira : en effet, on achète un droit d'accès modique à un catalogue immense, et je serais le premier à y souscrire. Cependant, certains considèrent que, dès qu'il existe une possibilité de ne pas payer, personne ne payera... Ces gens préfèrent un modèle obligatoire. Laissez-moi dire, en tant qu'italien, que cette vision qu'ont certains politiques des français me surprend... Vous seriez donc tous des voleurs potentiels ? Et pourtant, on est bien en France, pas en Italie !

Ce que vous écrivez ne concerne que les auteurs compositeurs ou tous les artistes?
C'est une bonne question : en réalité, ce qui est en jeux est la conception même du droit d'auteur en général dans le monde numérique. Les facteurs qui remettent en cause la conception ancienne de le propriété artistique sont multiples : la possibilité de dupliquer et diffuser les oeuvres à coût presque nul, la multiplication des utilisateurs des oeuvres, et la gigantesque masse financière que des petites dépenses faites par des centaines de millions d'utilisateurs engendre. A mon avis, un modèle basé sur un coût d'accès forfaitaire au nombre grandissant d'oeuvre artistique est celui qui finira par s'imposer naturellement comme c'est déjà le cas pour les abonnements téléphonique ou internet. Il faut juste veiller dans la période de transition à ne pas détruire certains pans fragiles de la création et à ne pas permettre la formation de monopoles qui freinent le mouvement.

Dans l'histoire de la radio/TV comment s'est instituée le mécanisme de répartition : la redevance n'est-elle pas un type de licence globale ! ?
Soyons précis, la redevance est une taxe récoltée par l'Etat sur les appareils télé et elle n'est pas assimilable à une licence globale. J'imagine que vous faite plutôt référence aux indemnités qui sont versées par les radios à des organismes comme la SACEM en compensation des transmissions télé ou radio d'oeuvres. Dans ce sens, il ne s'agit pas, non plus, à proprement parler d'une licence globale, vu que ce que chaque radio paye est proportionnel à la diffusion. Dans la licence globale on souhaite payer un montant fixe et obtenir l'accès illimité aux oeuvres (pour un usage prive bien entendu).

"La répartition devrait prendre en compte les vrais goûts des internautes... "

Qui déciderait de la répartition ?
On vient au noeud de la question : une fois que nous sommes tous d'accord sur le fait que la licence globale permet de récolter des sommes très significatives, il reste à décider comment les répartir. On pourrait botter en touche et dire que ceci est le problème des sociétés d'auteurs qui ont bien trouvé le moyen de se repartir l'énorme pactole rapporté par la taxe sur les supports vierges (plus de 160 millions cette année) après tout. Mais je préfère être plus concret. Il y a plusieurs approches possibles, ce qui est clair est que la répartition devrait prendre en compte les vrais goûts des internautes, en mesurant autant que possible leurs écoutes (et non les téléchargements, vous savez bien qu'on télécharge souvent 40 titres avant de trouver celui qu'on cherchait vraiment). Cependant, une mesure trop précise pourrait empiéter sur la vie privée des gens. On peut imaginer par exemple un système ou chaque internaute reçoit des crédits avec le payement de sa licence qu'il peut dépenser en votant anonymement pour les artistes qu'il préfère... Mais c'est un débat long qui ne peut se dérouler dans l'urgence... Nous sommes en train de créer le monde de demain, cela ne se fait pas en un jour, ni avec de vieilles idées.

Avec la licence Globale tout le monde va payer, même moi qui ne télécharge rien. N'est-ce pas un abus ?
Je répète que personnellement je préfère un modèle ou l'internaute choisit de payer ou pas la licence, ce qui lui donne le droit de télécharger librement... Cependant, si le prix à payer pour ne pas voir un monde Orwellien à base de DRM se développer est de rendre cette licence obligatoire, je vais l'accepter quand même. Après tout, nous payons tous des impôts qui servent à la recherche sur le cancer, même ceux qui ne sont pas atteint de cancer, et si la culture est vraiment un bien essentiel, on peut tous y contribuer...

A l'origine de cette licence globale il y avait un projet de loi sur les DRM .. Pourquoi selon vous n'en parle t-on jamais ?
En effet, il y a plusieurs éléments qui ne sont pas suffisamment portés à l'attention du grand public :
- le marché de la musique est de 1,5 milliards d'euros, celui du logiciel est de 12 milliards.
- les DRM (terme barbare qui a la vertu de rebuter les lecteurs) sont des technologies qui permettent à des multinationales monopolistes de prendre le contrôle de votre ordinateur et de décider ce que vous pouvez lire, écouter, regarder, écrire... Bien entendu, un effet collatéral est de vous empêcher de faire une copie privée d'un CD que vous avez régulièrement acquis. Mais, surtout, cela permet à quelques multinationales de prendre le contrôle de l'infrastructure informatique de la planète.
Voila pourquoi tout informaticien, et toute personne qui prend le temps de regarder derrière le sigle DRM n'en veut pas !

"Avec 4 euros par mois et par internaute, nous pouvons collecter 432 millions d'euros par an... "

Quel serait selon vous l'abonnement minimum ?
Très bonne question ... Cela dépend de ce que nous souhaitons offrir à nos amis les créateurs... Si nous voulons leur garantir un revenu de substitution au moins aussi élevé que celui qu'ils perçoivent aujourd'hui par la vente de disques, avec 9 millions d'internautes et un peu moins de 4 euros par mois, nous pouvons collecter 432 millions d'euros par an, dont la moitié (si on garde la même répartition que pour la taxe sur les CD), c'est à dire 216 millions tombe dans l'escarcelle des artistes, interprétes, etc. Ce qui est plus que ce qu'ils gagnent aujourd'hui avec toutes les ventes traditionnelles. Par contre, si on veut seulement les dédommager pour les pertes supposées de leur ventes en ligne (je parle de pertes supposées, parce que toutes les études montrent que le P2P ne fait pas vraiment perdre de ventes), on peut se contenter d'un peu moins d'un café par mois.... Il faut savoir en effet que sur les ventes en ligne quand nous payons 1 euro, les créateurs ne perçoivent que quelques centimes !

Les maisons de disque ont-elles encore leur place avec votre système ?
Il faut bien comprendre que, dès le début, les majors ont essayé de présenter le débat comme un conflit entre des internautes voleurs et véreux d'une part, et des artistes protégés par leurs maisons de disques de l'autre. J'espère que ces quelques calculs vous auront poussé à vérifier par vous même que le vrai conflit est désormais ente les artistes, avec leur public d'un part, et un système de production et distribution qui montre désormais ses limites... On ne peut pas vraiment continuer à faire vivre un système où le coût accessoire de la musique (production, diffusion, publicité) revient 33 fois plus élevé que ce que les créateurs touchent. Je ne dis pas que les maisons de disques n'ont plus de place, mais qu'elles doivent réinventer leur métier (par exemple en se basant sur des modèles comme celui de l'assurance, pour les jeunes groupes).

Les DRM sont-ils la mort du logiciel libre comme on l'a lu un peu partout ?
Si on veut vraiment des DRM efficaces, donc capables d'interdire la copie d'informations qui sont par leur nature copiables sans limites, il faut absolument verrouiller la chaîne informatique de bout en bout : l'utilisateur propriétaire de son ordinateur ne doit plus pouvoir accéder à son propre matériel, ni modifier des logiciels, ni changer de système d'exploitation... C'est bien vers cet objectif ultime que tendent des initiatives telles que TCPA, Palladium, TCG, etc. Si on protége par les lois ces véritables attentats contre la liberté des citoyens numériques que nous sommes, il est impossible de continuer à réaliser des logiciels libres, et cela deviendra aussi illégal. Ce n'est nullement l'intérêt de l'humanité en général, mais encore moins celui de l'Europe et de la France en particulier, vu que le logiciel libre est un enjeux stratégique pour notre sécurité et notre indépendance. Et nous devrions accepter tout cela juste parce que, pour faire vivre les artistes, il nous faut débourser un peu moins d'un café par mois ? Allons, soyons sérieux !

"Le débat ne fait que commencer... "

A votre avis, est-ce que la licence globale va voir le jour ? Personnellement je suis prête à payer...
Moi aussi ! Cependant, le poids des lobbys sur l'Etat parait tellement fort aujourd'hui qu'il faudrait un véritable sursaut républicain de la part de nos députés pour que cela arrive. J'espère que nous le verrons, mais ne soyons pas naïfs... Cependant, n'oublions pas que ce débat ne fait que commencer... Il est important d'informer les gens, et les jeunes, nos enfants en particulier, pour que des solutions qui défendent la culture sans remettre en question nos libertés voient le jour... Entre-temps, je vous rappelle que tout enregistrement fait avant 1956 et dont les droits d'auteur ont expiré, comme la plupart des opéras chantées par la Callas, sont d'ores et déjà dans le domaine public, donc expliquez aussi à qui veut bien vous écouter que déjà aujourd'hui l'échange de musique sur Internet n'est absolument pas assimilable systématiquement à un acte douteux.

Roberto Di Cosmo : Je vous remercie beaucoup d'avoir participé à ce bref échange d'idées, je vous invite à en discuter autour de vous, mais surtout à reprendre vous-même les chiffres officiels, par exemple en partant de mon Weblog pour vous convaincre de la réalité économique des faits.

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 Pierre Sahuc, L'InternauteInternet Pratique
 
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