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Les technologies de vidéosurveillance sont de plus en plus présentes dans les lieux publics. Que vous inspirent-elles ? Un sentiment de sécurité ou une atteinte à votre liberté ?

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Liberté sécurité et vidéosurveillance

 Liberté sécurité et vidéosurveillance  

Alain Cohen-Dumouchel , Paris le 01 septembre 2008

Pensez-vous que la multiplication des technologies de vidéosurveillance dans les lieux publics est une bonne réponse à la demande de sécurité des citoyens français ?

Je précise que je travaille dans la vidéosurveillance en tant que constructeur.

On peut bien sûr soupçonner un conflit d'intérêt dans mon analyse. Je pense toutefois garder une indépendance d'esprit. A vous de juger.

Pour bien comprendre ce qu'est une caméra de vidéosurveillance il faut abandonner le point de vue anthropocentrique qui consiste à la considérer comme un oeil. Une caméra n'est pas un oeil, tout simplement parce que dans 99, 9 % des cas les images filmées ne sont pas regardées par un oeil humain.

Les systèmes de surveillance modernes se répartissent en deux grandes catégories:

1) Les systèmes dans lesquels on enregistre les images de façon continue ou par détection de mouvement et pour lesquels il n'y a pas de visualisation en temps réel (live). Ces systèmes sont en très forte augmentation car ils sont très économiques tout en ayant un bon effet dissuasif.

2) Les systèmes plus traditionnels dans lesquels un gardien surveille des écrans en temps réel. Ces systèmes sont nettement plus coûteux que les premiers puisqu'ils demandent une main d'oeuvre humaine beaucoup plus importante que les premiers. La constatation d'une anomalie va en effet déclencher une action humaine.

Face à ces deux types de vidéosurveillance, peut on dire que le gain de sécurité indéniable apporté par la vidéosurveillance se fait au détriment de nos libertés et alourdit la facture de nos prélèvements obligatoires"? (les deux reproches habituels).

Est-ce pour vous un risque d'atteinte au respect de la vie privée et à la liberté de chacun ?

La réponse n'est pas simple mais dans bien des cas je n'hésite pas à dire que le gain de sécurité apporté par une caméra de vidéosurveillance augmente les libertés individuelles et réduit notre facture de prélèvements obligatoires.

En effet si on considère qu'une surveillance est nécessaire, une caméra qui enregistre "automatiquement" présente plusieurs avantages par rapport à une action de surveillance humaine.

Les caméras qui vont remplacer les gardes, vigiles, pions, gardiens n'ont pas de conscience. Elles filment aveuglément (appréciez l'expression! ) sans se préoccuper de faits interprétables. Elles se moquent de qui sort avec qui, de la couleur de peau et du faciès. Leur témoignage éventuel est impartial et ne risque aucune déformation ou interprétation subjective. De ce point de vue je n'hésite pas à dire qu'une caméra peut augmenter les libertés individuelles si elle est bien employée. Qui du concierge ou de la caméra est le plus discret et le plus respectueux de la vie privée? Si les images des caméras ne sont regardées qu'après un incident, elles ont très peu de chances d'attenter à la vie privée. Vaut-il mieux filmer en boucle une cage d'escalier et regarder les images en cas de cambriolage pour savoir, uniquement dans ce cas, qui est entré et qui est sorti, ou bien poster un gardien à l'entrée de l'immeuble? Quel système est le plus discret et le plus respectueux de la vie privée? Lorsqu'un chef d'entreprise veut surveiller le temps passé à la machine à café, vaut-il mieux dépêcher un émissaire chargé de pister les salariés avec le risque d'un témoignage déformé ou partial ou utiliser une caméra qui va régler le problème en un clin d'oeil sans même qu'il soit besoin de regarder les images enregistrées?

Les caméras diminuent notre facture car elle réduisent considérablement les dépenses de gardiennage tout en obtenant des résultats concrets. La démarque inconnue dans les magasins non équipés peut atteindre 8% du chiffre d'affaire. Le coût de cette démarque est bien évidemment supporté par les acheteurs honnêtes. Lorsque la démarque tombe à 1 ou 2 % ce sont eux qui en profitent. Je connais le cas d'un transporteur qui s'est équipé d'un système de vidéosurveillance pour surveiller ses pompes à essences. Chaque année 20 000 litres d'essence disparaissaient. Du jour où les caméras ont été installées il n'y a plus eu un seul litre d'essence dérobé ce qui a permis de rendre l'entreprise plus compétitive. Il faut également considérer la perte que constitue, pour l'Etat, donc pour le contribuable, la non perception de tva liée à la démarque inconnue. Rien que dans le secteur de l'habillement l'Etat supporte chaque année un manque à gagner de plusieurs centaines de millions d'euros.

Reste le deuxième cas c'est à dire la surveillance en temps réel.

Beaucoup plus coûteuse que la surveillance automatique, elle est aussi largement diabolisée et probablement beaucoup moins efficace qu'on veut le faire croire. On parle de 4 millions de caméras dans les rues anglaises. Combien y a t-il de personnes pour surveiller? 4 millions? Le fantasme de la caméra-oeil a la vie dure car il n'y a évidemment pas un observateur par caméra, très loin de là. En fait un gardien dispose généralement de plusieurs dizaines de vues simultanées.
Parfois, lorsqu'il s'agit d'une entreprise, il doit effectuer d'autres tâches – accueil des visiteurs, délivrances de badges, aiguillage des livraisons, etc. En fait, même lorsqu'il s'agit de surveillance en temps réel, on peut affirmer que 99 % des images, même si elles apparaissent sur un écran, ne seront pas regardées par une conscience humaine. Essayez de regarder un mur d'écran avec attention, ne serait-ce qu'une heure, vous m'en direz des nouvelles! Difficile de faire plus soporifique.
On peut d'ailleurs noter que c'est l'Etat qui utilise le plus ce type de vidéosurveillance pour surveiller la voie publique. Normal, c'est la plus coûteuse, la moins rentable et la moins respectueuse des libertés. Les entreprises, quand à elles, préfèrent la surveillance sans personnel dédié.

Ainsi l'utilisation par les pouvoirs publics ou en leur nom de caméras pour traquer de petites incivilités avec hauts parleurs et intervention audible d'un agent de vidéosurveillance (apparue en Grande Bretagne) me paraît tout à fait inacceptable et doit être bannie. Il s'agit là clairement d'une atteinte à la vie privée puisqu'il aura fallu avant l'infraction que l'oeil du vidéosurveilleur soit attiré par un comportement "suspect". On retombe-là dans tous les travers de la surveillance humaine avec des moyens technologiques décuplés. Le délit de "sale gueule" ou de "bande de jeunes" revient en force.

De même l'enregistrement du son doit être strictement réglementé et à mon avis tout simplement interdit dès lors qu'il peut s'agir d'une conversation privée entre deux personnes, même si la conversation en question ne sera en pratique jamais écoutée. A noter que, d'un point de vue technique, un haut parleur est toujours un micro en puissance.

Ces considérations ne doivent évidemment pas nous empêcher d'être particulièrement vigilants sur tous les moyens que la technique met à la disposition des individus, des entreprises et de l'Etat pour se protéger. Mais comme d'habitude, c'est de l'Etat dont il faut le plus se méfier.
Car l'un des dangers qui guette les individus, serait que les pouvoirs publics, en exploitant cette peur de la vidéosurveillance (une de plus) s'arrogent l'exclusivité de cette technique et en interdisent l'usage aux particuliers et aux entreprises.
C'est déjà en partie le cas puisque l'Etat est le seul à pouvoir filmer le domaine public. Un restaurateur ou une boutique ne pourront obtenir les autorisations pour filmer leur terrasse (qu'ils louent) ou leur devanture (qui leur appartient). Un particulier ne peut filmer l'entrée de sa propriété si l'image contient une partie de la chaussée. Les restaurateurs se voient refuser l'autorisation de filmer l'intérieur de leur restaurant dès lors que l'image contient une chaise sur laquelle peut s'asseoir un consommateur (lieu ouvert au public). La tendance manifeste de l'Etat à travers les lois dites "Pasqua" complétées par Sarkozy consiste à s'arroger le monopole de la vidéosurveillance à travers des autorisations préfectorales de plus en plus difficiles à obtenir. Dernière trouvaille administrative des préfectures: si elles ne répondent pas à une demande d'installation de vidéosurveillance dans les trois mois (elles sont, parait-il, débordées), cela vaut refus (! ) Sans explication et sans motif.

Par ailleurs le fait de confier les autorisations aux préfectures a entrainé des situations de non-droit typiques de notre administration.
Des chaînes de boutiques se voient refuser une autorisation par une préfecture, alors qu'une autre dans une autre région accepte le dossier pour des locaux exactement semblables (même disposition, même articles vendus, même mobilier). Au point qu'une cellule centrale a été créée au ministère de l'intérieur pour tenter de maîtriser le grand n'importe quoi préfectoral.

En outre, et c'est un autre sujet que je pourrais abondamment commenter, la norme technique promulguée par la Loi dite "Sarkozy" est largement inutile, souvent absurde, avec des passages qui atteignent la bêtise pure et simple.

Les lois actuelles sur la vidéosurveillance ont été promulguées pour répondre au lobby anti vidéosurveillance. Elles sont faites uniquement pour calmer l'opinion et non pour répondre à des problèmes concrets de terrain. Les cas d'atteinte à la vie privée au moyen de la vidéosurveillance sont rarissimes voire inexistants. C'était déjà le cas avant la loi. La loi n'a rien amélioré dans la pratique. Elle a introduit un arbitraire préfectoral, elle a augmenté la paperasserie et le nombre de fonctionnaire pour la gérer.

Les contraintes imposées aux entreprises privées s'évanouissent lorsque c'est une collectivité locale
qui demande une autorisation. Cet à priori qui consiste à considérer les collectivités locales comme vertueuses et les entreprises et les particuliers comme suspects, est particulièrement injuste et peut même se révéler dangereux (cf les beaux jours de l'urss et de la rda).

En conclusion je dirais que la vidéosurveillance employée de façon intelligente, peut augmenter à la fois la sécurité et la liberté tout en réduisant les coûts. Il faut bien sûr quelques lois intelligentes et non démagogiques pour l'encadrer. Ce n'est pas le cas des lois actuelles qui ne font que relayer des peurs, pour la plupart infondées.

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