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CHAT
Décembre 2006
Daniel Maximin : "Il faut arrêter d'être esclave de l'esclavage."
Pourquoi avoir adopté une journée de commémoration de l'esclavage cette année ? Pourquoi avoir attendu aussi longtemps ? Daniel Maximin : C'est à la suite
de la loi Taubira qu'une commission a été mise en place pour décider
d'une date nationale. Il existe déjà des dates locales correspondant
à l'abolition de l'esclavage, conquise à la suite des révoltes
victorieuses des esclaves. En Martinique, il s'agit du 22 mai
1848, en Guadeloupe, du 27 mai, en Guyane, du 10 juin et à La
Réunion, du 10 décembre. Pensez-vous que l'esclavage est une donnée essentielle dans l'identité caribéenne aujourd'hui ? L'identité n'est pas née de l'esclavage, elle
est née contre l'esclavage. C'est donc la RESISTANCE à l'esclavage
qui a fondé les identités caribéennes dans toutes leurs composantes
culturelles. Pourquoi a-t-on autant oublié la première abolition de l'esclavage en France, celle de 1794 ? Attention au "on" ! La première abolition (au
monde !) de 1794 a été célébrée là où elle a eu lieu, en
Guadeloupe et à Haïti. Ses 200 ans ont été célébrés en 1994. En
France, dans l'histoire officielle, cette date a souvent été occultée
puisque Bonaparte a voulu annuler l'abolition en 1802, en envoyant
une armada en Guadeloupe et à Saint-Domingue. Il a réussi en Guadeloupe
malgré la résistance héroïque de l'épopée de Delgrès. Et il a
échoué à Saint-Domingue, ce qui a abouti à l'indépendance d'Haïti
en 1804. Comment en êtes- vous arrivé à écrire un livre sur Louis Delgrès ? Que représente pour vous cette personnalité ? Mon premier roman raconte en effet, dans sa première partie,
l'épopée de Delgrès, la résistance de la Guadeloupe. Il est important
de raconter l'histoire, non pas du point de vue des oppresseurs,
mais des résistants. Ce qui permet aussi de montrer que ce ne
sont pas des victimes passives mais des acteurs de l'Histoire.
Delgrès et ses 300 compagnons qui se sont fait sauter, à la Soufrière,
le 8 mai 1802 plutôt que de se rendre, sont un symbole de l'inscription
de la lutte pour la liberté dans une terre qui est devenue la
nôtre. Leur cri de ralliement, "Vivre libre ou mourir !" n'était
pas morbide mais manifestait la décision de libérer le pays et
d'y créer les conditions d'avènement d'une société nouvelle, anti-coloniale.
Dans la représentation courante, on se représente souvent les relations entre le maître et l'esclave comme la relation de la maîtrise absolue contre la soumission absolue. Pour autant, ces deux sociétés n'étaient pas complètement imperméables, comme le prouve, par exemple, l'existence des mulâtres. Pensez-vous que l'on a tendance à caricaturer cette relation ? Très bonne remarque. Il n'y a jamais eu
de maîtrise absolue parce qu'il y a toujours eu, dès le début,
des résistances "absolues". Et ce, même si les conditions d'oppression
étaient aggravées par cette résistance et ont pu donner, par moments,
du désespoir, de la soumission passive ou de la trahison. Le maître
a tout fait pour apparaître maître absolu, mais l'intensité des
lois d'oppression, comme le Code noir, montre bien qu'il devait
faire face à des formes directes ou détournées de résistance.
D'autre part, le maître ne pouvait pas non plus apparaître maître
à 100%. L'esclave a pu découvrir la fragilité du maître, ses contradictions,
ses ambivalences et même son "humanité" bien cachée. Il s'en est
servi pour sa résistance. Par exemple, la maison du maître, l'"habitation"
n'était pas un château fort inaccessible. Il suffisait aux esclaves
révoltés de décider de l'investir pour le faire. D'où la gravité
des lois de punition, mais aussi, la perméabilité à tout point
de vue entre l'habitation du maître et les cases des esclaves.
Autre exemple : les enfants du maître avec une esclave étaient
automatiquement affranchis, sans être héritiers. Il y a donc eu
création d'une "classe" d'hommes de couleur "libres", souvent
artisans dans les villes, qui ont été à l'origine d'une "bourgeoisie
créole". Cette bourgeoisie a créé un contre-pouvoir basé
sur sa liberté et revendiquant l'égalité, elle a pu servir de
relais aux révoltes des esclaves pour leur libération.
Comment en êtes-vous arrivé à organiser le 150e anniversaire de la commémoration de l'esclavage en 1998 ? La première idée était de réparer l'oubli de
la célébration de la première abolition, en 1994, celle-ci
ayant eu lieu en 1794. La deuxième était que la République tout
entière (et non pas seulement l'Outre-Mer) était concernée. La
troisième idée était de montrer ce que l'abolition avait engendré,
notamment la vitalité et le rayonnement des cultures caribéennes
issues de la Résistance à l'esclavage. La quatrième idée était
de montrer que les identités nées de cette libération étaient
avant tout des identités culturelles, et non pas ethniques, religieuses,
territoriales. Pensez-vous que les formes d'esclavage disparaîtront un jour de la planète ? Est-ce totalement utopique ? Ne sommes-nous pas condamnés à nous "auto-surveiller" pour toujours ? Aucune victoire n'est définitive. La volonté d'oppression est
constitutive d'une partie de chacun d'entre nous. C'est le désir
de mort pour soi ou pour l'autre qui s'oppose en permanence au
désir de vie ou de faire vivre. La caractéristique des luttes
contre l'esclavage en Amérique est qu'elles ont été universelles,
et non raciales. Elles peuvent donc servir de modèle pour toute
forme de résistance à toutes les formes d'esclavage, pas seulement
celle de la vente d'un homme par un autre. L'esclave noir d'Amérique
voulait éradiquer l'esclavage sur la terre entière, et pas seulement
pour les Noirs. Il ne voulait pas vaincre pour mettre à son tour
les Blancs en esclavage. C'est en cela qu'il a contribué à inventer
un nouveau droit de l'homme, qui n'existait alors sur aucun continent.
D'où l'actualité de cette histoire qui a toujours une valeur pour
les luttes du présent, même si la vente des hommes en Amérique
a été abolie. Il reste nécessaire de pratiquer "l'auto-surveillance"
dont vous parlez vis-à-vis de chacun de nous et vis-à-vis des
autres. Il n'est pas utopique de penser que la mort et le mal
existeront toujours mais que la Résistance à leur empire est aussi
permanente dans l'histoire des hommes.
Pensez-vous que l'esclavage est une question suffisamment étudiée et suffisamment connue du grand public ? A l'heure où certains partis politiques prônent une "France française", avec un certain succès, ne pensez-vous pas qu'il faut, par l'étude et l'enseignement, transmettre l'image d'une France métissée ? Il ne faut pas seulement étudier "l'esclavage",
il faut étudier l'histoire des sociétés coloniales qui aboutit
à reconnaître ce qu'on a le plus caché : les luttes contre la
colonisation, contre l'esclavage, et leur victoire. Nous n'avons
pas besoin de tribunal pour faire juger les descendants des "maîtres"
par les "descendants" d'esclaves. Nous avons besoin de l'histoire
dans des livres scolaires, dans des romans, des essais, des documentaires,
des films de fiction, des danses qui manifestent ce qu'ont créé
ceux qui ont combattu pour la liberté et ont donc été les principaux
fondateurs de ces pays, de ces sociétés, de ces cultures, dont
nous sommes fiers aujourd'hui. Quant au discours sur la "France
française", il cache la réalité très ancienne d'une France qui
est sans doute le pays le plus "métissé" d'Europe ; qui, à la
Révolution, a fondé la citoyenneté commune pour des groupes à
l'époque très différents, que la République a voulu égaliser
et libérer. D'où l'ambiguïté, parfois, d'un discours "franco-français"
qui ne doit pas cacher ce que vous appelez une "France métissée"
qui ne date absolument pas des "dernières arrivées". Par exemple
la majorité de ceux qu'on appelle des "immigrés étrangers" sont
en réalité des cousins francophones des Français. Ne faut-il pas arrêter d'être esclave de l'esclavage ? Merci mille fois pour cette citation de Frantz Fanon que j'ai prise comme slogan principal pour le 150e anniversaire de 1848 : "Je ne suis pas esclave de l'esclavage qui déshumanisa mes pères. Je ne suis pas venu sur terre pour faire le bilan des valeurs nègres. Je ne suis pas venu sur terre pour faire payer au monde blanc, par mon ressentiment, le malheur fait à mes pères. Mon unique prière : ô mon coeur, fais de moi toujours un coeur qui interroge !" Frantz Fanon, conclusion de "Peau noire masques blancs".
» La présentation du chat avec Daniel Maximin. » Notre dossier "Les abolitions de l'esclavage"
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