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Mai
2007
Fabrice d'Almeida : "Il y eut des collaborateurs à gauche comme à droite"
| Directeur
de l'Institut d'histoire du temps présent, Fabrice d'Almeida a répondu à vos questions
sur la vie quotidienne des Européens pendant la Seconde Guerre mondiale. L'occasion
de revenir sur des idées reçues. |
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| "Dans les situations extrêmes,
il y a un comportement de compensation" | Les
Français n'auraient jamais été aussi festifs que pendant la Seconde Guerre mondiale.
Qu'en pensez-vous?
Fabrice d'Almeida
: Une image ancienne. Il est vrai que le cinéma a connu
alors un véritable record d'affluence : plus de 200 millions d'entrées, un chiffre
battu seulement dans les années 1990. C'est un indice. Sans doute parce que les
conditions de vie étaient rudes alors, on compensait. II y avait également
une grande fréquentation des théâtres. Dans les situations extrêmes, il existe
un comportement de compensation. J'avais étudié les juifs de Danzig dans les années
1930 et 1940. Et jusqu'au bout, ils ont maintenu des fêtes et tenté de garder
une vie sociale active, malgré les coups, les expulsions, les interdictions de
travail. Beaucoup de déportés qui ont eu la chance de revenir des camps disaient
que le rire était une thérapie. Les femmes
ont-elles joué une rôle particulier dans la Résistance?
Oui, dans la mesure où certains postes nécessitaient
leur présence. Dans le renseignement, par exemple. Il était plus facile d'introduire
un couple pour circuler dans la zone occupée qu'un homme seul. Depuis quelques
années, le Ministère des Affaires étrangères anglais met en ligne les identités
de quelques espionnes mortes en France en mission. Des dossiers d'héroïnes aussi.
On peut aller les voir sur le site du Foreign Office. Il y a quelque chose d'émouvant
à penser à ces femmes qui ont été entrainées militairement, souvent parlant déjà
français, parachutées ensuite et capturées, y compris dans les derniers
mois de la guerre. Y a-t-il vraiment des régions
de France où le quotidien (des gens ordinaires) n'a pas été affecté par la guerre
?
Oui, les conditions ont varié socialement et géographiquement.
La règle retenue était : mieux vaut la campagne que la ville, les collines que
la plaine. Et éviter les zones de restrictions militaires. Socialement, il faut
penser que ceux qui disposent de biens peuvent s'alimenter sur le marché noir.
Dans les colonies, la situation a aussi varié. Le Maroc, par exemple, est assez
opulent et les riches Français et hommes politiques y vont pour des soupers fins
et des séjours roborifiants.
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| "Des femmes ont été
entraînées militairement" | Les
enfants ont-ils pu poursuivre leur scolarisation pendant la Seconde Guerre mondiale
? Les enfants ont eu, selon les pays et les nationalités,
des conditions scolaires très différentes. Prenons pour commencer un enfant juif
allemand. Dès 1933, il y a des mesures de restrictions universitaires (surtout
droit et médecine). Puis après 1935, leur accès au lycée est très limité. Seuls
les meilleurs peuvent poursuivre leurs études. En fait, le régime nazi veut les
limiter à la formation de base. En France, pour les enfants juifs, le port de
l'étoile jaune va être une humiliation quotidienne. Les autres enfants suivent
une scolarité soumise aux aléas de la guerre. Vacances réduites ou prolongées
selon le déroulement des bombardements, des occupations... En Angleterre, par
exemple au moment du Blitz, les vacances d'été ont été prolongées jusqu'au mois
de septembre car on craignait bombardements et débarquements. Ensuite les cours
ont repris.
Les enseignants ont-ils
été encadrés par le régime de Vichy ? Quels ont été les effets de l'Occupation
sur les programmes scolaires ?
En France,
les enseignants sont épurés par le régime de Vichy et on demande aux fonctionnaires
un serment. Les programmes sont revus. Certains enseignats, trop liés au Front
populaire, sont destitués. Puis les juifs sont exclus. Cela pour les principes,
car certains enseignants vont favoriser la résistance et encourager leurs élèves.
Il existera ainsi des réseaux de lycéens et d'étudiants qui le paient de leur
vie.
Comment se déroulait le rationnement
en France ? Quels étaient les aliments rationnés et comment le système des tickets
de rationnement était-il organisé ?
Le système
des tickets de rationnement avait déjà existé dès les guerres du XIXe siècle.
Lors de la Première Guerre mondiale, il avait été systématique afin de pallier
les manques. Dès le début de la Deuxième Guerre, les Etats mettent en place le
rationnnement. L'Allemagne s'y résout dès septembre 1939. Les denrées rationnées
sont très nombreuses, des chaussures à la nourriture en passant par l'essence
(songez que les briquets marchaient alors à ce carburant). Une carte de
rationnement est établie selon le métier et le genre. Un homme travailleur de
force a droit à plus de calories qu'un enfant. Ensuite ce sont des cartes par
denrées ou biens, composées de tickets que l'on découpe. On peut en voir au Mémorial
pour la Paix à Caen. Il faut savoir que la ration calorique allemande a augmenté
jusqu'en 1943. Elle stagne puis baisse drastiquement en 1945. Le calcul pour comparer
: un Allemand 3800 calories en 1942, un Polonais 1200, un Français 1500, un Belge
1800 un Hollandais 2000. En moyenne. Les calories varient bien sûr quand le pays
est occupé ou allié, aryen ou slave. Plus on est aryen, sous la botte allemande,
mieux on mange...
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| "3800 calories pour un Allemand,
1200 pour un Polonais" | Comment
vivait le peuple allemand? A-t-il été aussi victime des rationnements, bombardements,
rafles...?
Oui, l'Allemagne a un rationnement
mais moins rude jusqu'en 1944. La ration est surtout composée de pomme de terre
et de porc. Les volailles manquent et sont un luxe, comme le gibier. Les abattages
clandestins sont interdits et passibles de déportation, tout comme le braconnage.
La question des bombardements est fondamentale, et l'objet de polémiques avec
les néos-nazis depuis les années 1960. Ces derniers utilisent les bombardements
pour présenter l'Allemagne en victime de la guerre. Pourtant, c'est bien Hitler
qui le premier fait bombarder des villes anglaises, et pousse Churchill à répliquer
et à ordonner, en septembre 1940, le bombardemment de Berlin. Il ridiculise ainsi
Göring qui avait dit : "Je veux bien me faire appeler Dupont si un jour on
bombarde Berlin". Les Allemands ont donc souffert de la guerre mais après en avoir
profité largement (pillage de nourriture, de biens, exploitation des travailleurs
et des usines de toute l'Europe pour l'effort de guerre).
Pensez-vous
qu'il y a eu, en sus d'une collaboration de droite assez bien connue, une collaboration
de gauche ? Oui, il y eut des collaborateurs
à gauche comme à droite. A gauche, car la défaite impressionne des hommes qui
ont vécu la Première Guerre mondiale comme un traumatisme et sont devenus
pacifistes ultras. L'ancien secrétaire du Parti socialiste Paul Faure a ainsi
relancé un journal favorable à Vichy, ce qui discrédita durablement ses
amis. Par ailleurs, une partie des "fascistes" français comme Doriot venait du
PCF. Mais l'idéologie de Vichy tentait plutôt des hommes de droite, réactionnaires,
affligés par les airs des décadences de la France du Front Populaire.
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| "On modifiait les annonces
de décès pour éviter les fuites" | Avec
quel délai les gens étaient-ils informés des actualités de la guerre et
de ce qui se passait sur le front ? Les informations
circulent bizarrement. Il existe des bulletins quotidiens d'informations dans
tous les pays. Le cinéma a un journal hebdomadaire, sans compter la presse. Mais
le public redoute la censure et la propagande. Il cherche donc des informations
sûres par le bouche à oreille. Donc les femmes et les hommes ont sur certains
sujets un retard d'information ahurissant, que ce soit sur l'extermination ou
sur les avancées militaires. N'oubliez pas qu'en temps de guerre, chaque information
a une incidence sur le conflit. Les gouvernements veulent donc maîtriser le renseignement.
Par exemple, les annonces de décès dans la presse allemande servaient à connaitre
les lieux de mort et donc les effectifs. Elles sont donc ensuite modifiées pour
éviter les fuites.
Quel est votre avis
sur les "malgré eux" alsaciens qui ont été enrôlés de force dans l'armée
allemande ? Etait-ce pour eux une défaite avouée ? N'avaient-ils vraiment "pas
le choix" ? Ne serait-ce que celui de fuir ?
L'Alsace-Moselle
était une partie du Reich. Ils étaient donc allemands et tenus de suivre la loi.
Si je me souviens bien, sur 100 jeunes conscris, 20 échappaient à l'appel. Les
80 restant devaient aller au combat. Pas le choix. Pourtant tous ne réagissent
pas de la même manière. L'exemple d'Oradour-sur-Glane, où dans l'unité de Waffen
SS se trouvent plusieurs "malgré eux" montre que certains rechignèrent à l'extermination
direct des civils, alors qu'ils avaient bravement combattu à l'Est.
On
a souvent parlé de l'accueil mitigé des Américains en Normandie à cause des bombardements
massifs des alliés à la Libération. Quel était selon vous la part de ressentiment
des occupés vis-à-vis de leurs libérateurs ?
Les premiers
bombardement sont applaudis. On sort sur la butte Montmarte pour voir exploser
les bombes sur les usines Renault à Boulogne-Billancourt. Mais l'intensité à l'Ouest
pour toucher les villes fait de nombreux morts et suscite une rage compréhensible,
sur laquelle la propagande de Vichy surfe. Mais à la Libération c'est assez vite
occulté par les apports des Alliés et leur présence qui irrigue les provinces
(pensez aux Américains à Evreux....)
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| "Les Alliés sont une
armée avec ses débordements" | J'ai
lu que la Libération par les Alliés en France n'avait pas été sans violence et
que l'on a notamment tu de nombreux viols ? Est-ce vrai ? Cette
question, comme la précédente, n'aurait pas été posée voici 20 ans.
Elles font références à des travaux récents. Pendant la Libération, les Alliés
sont une armée avec ses débordements. Il y eut quelques viols avérés
(avec poursuite par le commandement américains et exécution de coupables). Mais
souvent, les victimes n'osaient pas se plaindre, tout comme les Italiennes qui
connurent la brutalité des libérateurs français après l'épisode du Monte Cassino,
où les soldats voyaient la mort des leurs comme une responsabilité indirecte du
fascisme. C'est d'ailleurs le seul moment où des incidents notables eurent lieux
pour la France Libre. En Allemagne les cas furent très rares car les officiers
procédèrent à quelques exécutions sommaires qui "calmèrent" la troupe.
Est-ce
qu'à la Libération, la vie a vraiment changé du jour au lendemain, dans Paris
par exemple, et ailleurs ? Pourquoi y a-t-il eu des cartes de rationnement jusqu'en
1949 ?
A la Libération, il y a une liesse immédiate.
Le niveau de vie s'améliore très vite en France car les ponctions allemandes cessent
et que les Alliés aident l'approvisionnement. Mais la production est très faible,
y compris pour l'alimentation. Il faut donc attendre que l'économie retrouve un
niveau satisfaisant pour que l'on arrête le rationnement. D'où ce délai de quelques
années. L'Allemagne prélevait environ 400 millions de francs par jour.
Y
a-t-il des idées reçues sur la vie quotidienne pendant la Seconde Guerre mondiale
sur lesquelles vous voudriez revenir ?
Les "années
sombres" : c'est une expression qui ne rend pas compte de la formidable énergie
déployée pour survivre, s'en sortir. Elle illustre bien le couvre-feu, l'interdiction
de la lumière, les abris, mais elle masque la diversité des situations entre une
Maude de Belleroche qui boit du champagne dans des boites de nuit avec les Allemands
et son amant directeur de journal collaborationiste, et qui pense surtout à son
bronzage et au galbe de ses cuisses, d'une part, et à un enfant juif, caché
dans un orphelinat qui ensuite est raflé, déporté, tué... J'ai du mal à couvrir
cela d'une seule expression.
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| "L'historien doit faire ressentir
ce qu'a pu être cette époque" | Sans
l'aide financière des Américains, l'Allemagne aurait-elle pu monter
une armée suffisante (référence à THYSSEN en relation
avec HARRIMAN) ? Il ne faut pas confondre
les situations. L'Allemagne avant 1938 paraît honorable et moderne. Elle fascine
des Américains mais aussi des Français, des Anglais et même des Soviétique. Dans
ce contexte les hommes d'affaires ne sont pas contraints. Après, cela change.
Donc les investissements américains ne sont pas seuls responsables. L'Allemagne
aurait sûrement trouvé d'autres bailleurs de fonds et fournisseurs.
Les
adolescents d'aujourd'hui sont la dernière génération à entendre de vive voix
des témoignages sur la guerre. Pensez-vous que la disparition progressive des
témoins de la guerre entraînera une perte de la mémoire et une banalisation de
la Shoah ?
J'ai réalisé voici peu que j'appartenais
à la seconde génération. Je m'explique cela par le fait que ma mère était enfant
pendant la guerre. Une partie de ce qu'elle a vécu comme traumatisme, séparation
des parents, peur de la mort, bombardements... Elle me l'a transmis oralement.
Pareil pour tant de quarantenaires. La disparition de cette dernière génération,
souvent innocente car composée d'enfants, laissera béante la transmission de l'expérience
vécue. La charge pour les historiens est donc lourde : faire ressentir ce qu'a
pu être cette époque et pointer les héritages indispensables pour le présent.
L'Institut d'histoire du temps présent se situe sur cette faille. Il s'agit de
faire vivre une expérience et d'en montrer l'intérêt pour comprendre l'actualité.
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La
présentation du chat avec Fabrice d'Almeida
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