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Décembre 2006

Michel Dousse : "La violence est inséparable du monothéisme"

Michel Dousse, docteur en Histoire des religions et spécialiste des monothéismes abrahamiques, a répondu à vos questions sur la Bible et le Coran, deux textes sacrés plus proches qu'on ne le pense.

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"Jésus a un grand rôle dans le Coran"

Pourquoi l'Islam et le christianisme se sont-ils tant fait la guerre s'ils ont tant de racines communes ?

Michel Dousse : Si l'on considère les trois révélations monothéistes, ce qui les caractérise, c'est leur succession dans le temps, chacune se considérant comme l'ultime. Alors que chacune peut légitimement se considérer comme ultime, mais dans son ordre. Avec le christianisme, Jésus dit venir accomplir les Ecritures, donc réaliser ce qu'annonçait l'Ancien Testament. Le Coran ne prétend ni accomplir, ni commenter les Ecritures antérieures, mais les "ré-originer", les ramener à leur origine.

 

Jésus a-t-il un rôle dans l'islam, et si oui, lequel ?
Jésus a un grand rôle dans le Coran, plus que dans l'islam. C'est d'ailleurs surtout sa mère qui joue un rôle important. A la différence du christianisme, où toutes les vertus de la mère sont envisagées comme conséquences de la divinité du Fils, en islam, ça n'est pas Marie qui est dite "mère de Jésus", mais Jésus qui est dit "fils de Marie". Le Coran ne connaît pas la Rédemption mais Jésus et sa mère sont présentés comme signes qui surplombent l'Histoire. C'est Jésus qui viendra juger les hommes à la fin des temps, selon la tradition, au minaret qui porte son nom à la mosquée des Omeyyades, à Damas.

 

Est-ce que la Bible et le Coran accordent la même importance à la notion de transcendance du divin?

La Bible a comme medium de révélation l'Histoire des hommes. Le Dieu unique de la Bible se manifeste dans l'histoire, par l'instrument du peuple qu'il s'est choisi. Le Coran, lui, est focalisé par le Dieu créateur, donc antérieur à l'histoire, et cette situation de créateur le situe dans une transcendance plus métaphysique. Mais simultanément, le créateur est intimement présent à sa créature. Le Coran dit "Il est plus proche à l'homme que sa propre veine jugulaire".

 

En quels mots le Coran parle-t-il de la Bible ?

Le Coran parle plus des Fils d'Israël que de la Bible. Mais il cite tous les grands témoins monothéistes de la Bible. Il porte d'ailleurs, comme les prophètes bibliques, un regard critique sur ce que les hommes auraient ajouté à la Révélation. Et donc il en propose une critique à partir de l'archétype céleste, la Mère du Livre.

 

Beaucoup parlent de la violence de l'islam mais n'y a-t-il pas également de la violence dans le christianisme ? Si l'on met à part l'histoire de ces religions, qui a été sans conteste marquée par la violence, quelle est la place de la violence dans les textes sacrés ? Qu'en disent-ils ?

En un sens, on peut dire que la violence est inséparable du monothéisme, au titre même de sa transcendance. La moins violente des trois écritures est l'Evangile, et pourtant les chrétiens ont livré de nombreuses guerres de religion. Il y a beaucoup de violence dans la Bible, mais relativement peu de guerres. Les guerres saintes bibliques n'ont jamais eu lieu, constituent une forme de symbole liturgique de l'Homme qui ne s'appuie que sur la toute puissance de Dieu. L'exemple en est la prise de Jéricho : la procession menée par les prêtres ayant fait sept fois le tour de la ville, les murailles s'en écroulèrent, sans qu'il y ait de morts.

 

"Le mot "Jihad" exprime le fait de pratiquer un effort spirituel, et jamais de combattre"

Comment peut-on concilier la Bible et le Coran quand Jésus demande de faire la paix et d'aimer ses ennemis tandis que Mahomet demande a ses fidèles de pratiquer le Jihad et de tuer tous les infideles, c'est-à-dire, tous ceux qui ne sont pas musulmans ?

Le mot "Jihad" exprime le fait de pratiquer un effort spirituel, et jamais de combattre. Il n'a jamais de sens violent dans le Coran. Ce n'est que lors des croisades que, pour répondre à cette forme de guerre sainte, les musulmans ont utilisé avec une signification guerrière ce terme. Par ailleurs, le Coran recommande aux croyants de ne pas garder rancune à l'égard de ceux qui leur ont fait du tort, un peu comme si cela était du temps perdu par rapport au devoir d'adoration. Enfin, le Coran est effectivement violent à travers le verbe "qatala" qui signifie tuer. Alors il dit effectivement "tuez ceux qui veulent vous tuer, éliminez les infidèles et ceux qui créent le désordre". Cette dernière affirmation a été prétexte à de nombreux excès, qui me semblent contredire la visée générale du Coran.

 

Qu'entendez-vous par "violence"?

Je pense que, par "violence", il faut d'abord entendre tout ce qui va contre la nature. Ainsi la contrainte est une violence. Mais dans le contexte qui nous occupe, la violence est à entendre le plus souvent dans un sens sanguinaire d'élimination de l'autre.

 

Comment en êtes-vous arrivé à devenir un spécialiste du Coran ? De quelle confession êtes-vous ?

Je suis d'origine catholique, j'ai découvert l'islam au Sahara dans les années 1950, et je pense que découvrir l'islam au désert est une voie privilégiée. J'ai ensuite poursuivi des études d'arabe et de philosophie arabe à Damas et Beyrouth, mais j'ai commencé à vraiment comprendre le Coran que lorsque j'ai décidé de l'apprendre par cœur, afin qu'il soit dans ma mémoire à égalité avec les autres écritures, condition pour un vrai comparatisme.

 

Quel est, dans une religion comme dans l'autre, la part d'"intolérance" qui découle véritablement des texte sacrés et non des institutions religieuses et des peuples pratiquants?

Je crois qu' à l'origine du monothéisme et de son histoire, il est important de resituer la figure du patriarche commun Abraham. Je n'en retiendrais que deux traits principaux. Le premier, c'est celui de l'hospitalité d'Abraham, qui reçoit trois anges venant lui anoncer la naissance d'Isaac. La Bible puis le Coran décrivent dans le détail cet acte d'hospitalité, qu'il importe de restituer à la tradition du désert. Le nomade doit accueillir celui qui passe près de sa tente, offrir de le restaurer sans lui poser aucune question sur son identité, sa provenance ou sa destination. C'est-à-dire, l'hospitalité, dans ce cas là, n'est pas d'abord bienveillance, elle est risque assumé de l'accueil de l'autre en tant qu'Autre. Par la suite, chaque famille du monothéisme abrahamique a relativement refusé l'altérité enrichissante de l'Autre. Le second fait particulièrement significatif de l'histoire d'Abraham, c'est le moment où il accède à la demande de Sarah, son épouse, de renvoyer Agar et Ismaël. Dès lors, Abraham accepte d'entrer dans une dialectique de la dualité, qui va marquer toute l'histoire du monothéisme, entre le fils de la servante, Ismaël, et le fils de la femme libre, Isaac.

 

 

" J'ai acquis une conviction profonde, celle de la complémentarité des trois Ecritures"

Avez-vous lu le Coran en arabe et la Bible en grec (ou en araméen) ou bien seulement des traductions ? Si oui, doutez-vous parfois de la pertinence de vos analyses ?

Je lis toutes les écritures dans leur langue originale. Et même je compare très souvent la Bible hébraïque au Coran puisque ce sont deux langues proches, usant des mêmes racines.

 

Quel est le point commun le plus flagrant entre l'islam et le catholicisme ?

Je ne parlerais pas de point commun flagrant. Par ailleurs, je distingueraisla tradition orientale de la tradition latine. Très souvent, je remarque de grandes parentés entre la façon dont les Pères de l'Eglise (orientaux) ont interprété les écritures, et le Coran. Je ne vois pas la même chose du côté latin, où l'influence d'Augustin et de sa théorie du péché originel a prévalu.

 

Vos recherches ont-elles débouchées sur une révélation (au sens purement laïque du terme), sur une théorie nouvelle par rapport aux enseignements "traditionnels" ?

Je ne parlerais pas de révélation. En revanche, j'ai acquis une conviction profonde qui est celle de la complémentarité des trois Ecritures. A cela, l'approche coranique m'a aidé par l'insistance que met le Coran sur la simultanéité des révélations réunies en source dans l'exemplaire céleste du Livre auprès de Dieu. Il est important, puisque nous pouvons les considérer ensemble, de les lire ensemble au présent. C'est alors que l'on découvre comment elles se répondent et se font signe.

 

Pourquoi le monothéïsme n'est-il pas apparu chez d'autres peuples comme chez les Grecs par exemple? Etait-ce dû à leur approche plus "logique" que métaphysique des choses? Car entre nous ils auraient très bien pu "pondre" le quatrième best-seller de tous les temps...

Il n'y avait ni déterminisme ni nécessité pour que le monothéisme apparût en ces lieux et temps. Cependant, la haute culture suméro-babylonienne y préparait dans un sens universaliste par la rencontre de l'invention de la cité et de l'intrusion nomade. Il y avait, à la même époque, une culture aussi avancée en Egypte, mais qui était totalement articulée par les crues du Nil et leur régularité. En Mésopotamie, patrie d'Abraham, la vie dépendait de la pluie et la venue de l'orage était imprévisible. Avant que d'être monothéiste, toute cette région a été dominée par le dieu de l'Orage. Il ne s'agit pas tant de "Raison" au sens abstrait que de symbolisation des conditions concrètes de vie.

 

Le Coran est-il réellement plus machiste que la Bible ?
Je ne le pense pas, mais il convient de distinguer l'ordre sociologique, lié à un lieu et un temps, et l'ordre théologal. Cette distinction apparaît dans un contraste saisissant à travers le Coran, où les conditions sociologiques de la femme, demandent à être remises en question alors que le rôle spirituel de la femme y est exalté comme nul autre. Dans la sourate 4 intitulée "Les femmes", celles-ci sont dites "gardiennes" du secret de Dieu. Nulle autre créature n'est ainsi associée immédiatement au secret de Dieu. Il faut ajouter à cela qu'il y a la Bible et le Coran, mais aussi le judaïsme et l'islam. Ainsi, il est une prière que le juif traditionnel prononce le matin, selon laquelle, il remercie Dieu de ne pas l'avoir fait femme.

 

 

Les passages linguistiquement controversés des trois grands Livres sont-ils principalement dus à une erreur ou à une difficulté de traduction ? Je pense particulièrement au Coran.Comment passe-t-on de la traduction syro-araméenne à l'arabe tout en restant fidèle à l'esprit du texte?

Le Coran est la seule des trois révélations à souligner le fait qu'elle a été révélée textuellement, dans la langue, au prophète. Cette affirmation du Coran, donnée immédiatement par Dieu, en langue arabe, se retrouve douze fois dans le Coran. C'est en dire l'importance. Par ailleurs, l'arabe et l'hébreu sont des langues ouest-sémitiques utilisant les mêmes racines sémantiques. Cependant les mêmes mots ont bien souvent pris des significations diverses à travers l'expérience sédentaire et citadine des Hébreux et l'expérience continuement nomade des arabes.

 

 

"Le Coran est le seul à souligner le fait qu'il a été révélé textuellement, dans la langue, au prophète"

Que signifie "coran" et que signifie "bible" ?

Le mot "coran" peut se traduire soit par "lecture", soit par "récitation". Il a un lien certain avec l'oralité. Le terme "bible", d'origine grecque, désigne le livre ou plutôt en l'occurence la bibliothèque puisque la bible est formée de nombreux livres.

 

Quelle est la figure biblique qui vous a le plus marqué et pourquoi ?

Je pense que c'est la figure du prophète Elie qui fuit son peuple dont il critiquait le manque de foi et la dépravation pour faire route, à reculons, vers l'Horeb où Dieu était apparu à Moïse. Et là il est dit qu'il y eut des manifestations de tempêtes et d'orages, mais que Dieu n'était pas dans ces violences. Enfin vint une brise légère, et il est dit que Elie comprit le silence de ce bruissement léger.

 

Le Coran ne prétend-t-il pas que la Bible a été falsifiée ?

Effectivement, le Coran prétend que les fils d'Israël ont falsifié la révélation et en propose quelques exemples. Mais précisément cela peut fort bien se rapporter à des termes qui n'avaient pas la même acception dans les deux langues. Par ailleurs, dans l'Evangile, Jean-Baptiste puis Jésus reprochent aux juifs d'avoir remplacé les commandements de Dieu par les traditions des hommes. Pour le Coran, chaque Envoyé majeur, chaque grand Prophète commence par lever les interdits que les hommes avaient imposés dans la religion, parce que pour le Coran, la nature issue du Créateur ne saurait être mauvaise et demande à être respectée avec reconnaissance comme signe de Lui.

 

Que veut dire, dans la Bible, Jésus, quand il dit "Je suis celui qui Suis"? Y a t-il une correspondance dans le Coran ?

Cette profession biblique de l'identité divine a donné lieu à d'innombrables commentaires et controverses. On peut l'entendre au sens où Dieu affirmerait simplement qu'il est, et que tout ajout serait une limite. Cela signifie : "je suis qui je suis". Mais on peut aussi entendre par là, "je suis celui qui subsiste par lui-mêm"e. Enfin il me semble que le sens le plus cohérent et non-abstrait consiste en une affirmation totale et plénière de la vie.

Toutes les questions reçues étaient pertinentes et stimulantes. Et je vous en suis très reconnaissant.

 

» La présentation du chat avec Michel Dousse.

 

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