28 Mai 1968 : Conférence de presse de François Mitterrand
L'agitation sociale se poursuivant, certaines hommes et forces politiques
ont analysé la crise de ce mois de mai 1968 comme le prélude à un changement
de régime. Beaucoup établirent un parallèle entre la présente situation et
la Libération. Le 28 mai, François Mitterrand, alors leader de la Fédération
de la Gauche Démocrate et Socialiste (F.G.D.S.), tient une conférence de
presse qui fait sensation.
En
France, depuis le 3 mai 1968, il n'y a plus d'État, et ce qui en tient lieu
ne dispose même pas des apparences du pouvoir. Tous les Français savent que
le gouvernement actuel est incapable de résoudre la crise qu'il a provoquée
et qu'il en est réduit à agiter la menace du désordre, dont il est le vrai
responsable, pour tenter de se maintenir en place quelques semaines encore.
Pour quel dérisoire avenir ? Nul n'en sait rien, pas même lui.
Mais notre pays n'a pas le choix entre l'anarchie et l'homme dont je ne
dirai rien aujourd'hui sinon qu'il ne peut plus faire l'histoire. Il s'agit
de fonder la démocratie socialiste et d'ouvrir à la jeunesse cette perspective
exaltante : la nouvelle alliance du socialisme et de la liberté.
| "La question posée à Prague en ce printemps
1968 trouve sa réponse à Paris" |
Il dépend de notre imagination et de notre volonté que la question posée
à Prague en ce printemps 1968 trouve sa réponse à Paris. Et qu'ainsi la France
soit la première parmi les grandes nations industrialisées à s'attaquer aux
structures mêmes d'une société qu'elle a subie jusqu'ici comme les autres.
Peu importe la personnalité de celui qui assumera la responsabilité initiale
de cette tâche. L'essentiel est qu'elle soit accomplie. Or, elle ne le sera
pas en retournant au confusionnisme antérieur ou en renonçant à la politique
de réconciliation des forces démocratiques et socialistes que j'ai engagée
il y a maintenant près de trois ans.
Il convient au contraire de poursuivre l'effort entrepris pour lui permettre
de porter tous ses fruits.
À travers la révolte des étudiants et la grève des travailleurs, des forces
nouvelles se sont fait jour. Elles ne peuvent être ignorées. Mais elles ne
peuvent pas non plus ignorer les deux puissantes organisations populaires
qui ont mené le combat dans des temps difficiles et préparé l'avènement du
temps qui vient.
Pour l'immédiat, je verse au grand débat qui occupe les Français les réflexions
suivantes :
1) Il va de soi que les républicains diront non au référendum-plébiscite.
Mais le référendum n'étant lui-même qu'un subterfuge, il convient dès maintenant
de constater la vacance du pouvoir et d'organiser la succession.
2) Le départ du général de Gaulle au lendemain du 16 juin, s'il ne se produit
pas avant, provoquera naturellement la disparition du Premier Ministre et
de son gouvernement.
Dans cette hypothèse, je propose qu'un gouvernement provisoire de gestion
soit aussitôt mis en place.
Sa mission sera de trois ordres :
- Remettre l'État en marche en se faisant l'interlocuteur attentif des
nombreuses assemblées de travailleurs et d'étudiants qui réfléchissent avec
ardeur et désintéressement aux réformes indispensables de notre appareil
économique, social et universitaire.
- Répondre aux justes revendications des divers groupes socio-professionnels.
- Organiser les conditions pratiques de l'élection présidentielle.
Sa durée sera limitée, pour le moins, à l'élection du nouveau Président
de la République, qui aura lieu dans le courant du mois de juillet.
| "L'un des premiers actes du Président de la
République sera de dissoudre l'Assemblée Nationale" |
Il sera composé de dix membres, choisis sans exclusive et sans dosage périmé,
comme ce fut le cas en 1944, dans des conditions différentes et cependant
comparables du fait de la disparition de l'État, en recherchant sur des options
communes le concours de ceux qui, à partir de l'union de la gauche, seront
en mesure d'élargir les bases de la réconciliation nationale.
3) L'un des premiers actes du Président de la République sera de dissoudre
l'Assemblée Nationale. Il se portera solennellement garant devant le pays
du respect des libertés individuelles et publiques (notamment par un droit
égal d'accès à la radiotélévision et par l'exercice des droits de réunion
et d'expression pour toutes les formations politiques.
Le renouvellement de l'Assemblée pourrait avoir lieu dans le courant du
mois d'octobre.
Les citoyens décideront alors librement et en pleine connaissance de cause
de la majorité parlementaire et de l'orientation politique de la nouvelle
législature.
| "J'observerai qu'un tel objectif ne saurait
être atteint si la provocation et la répression peuvent tirer profit du désordre" |
Ayant ainsi fixé les échéances et proposé le processus qui mènera à la
relève du gaullisme, j'observerai qu'un tel objectif ne saurait être atteint
si la provocation et la répression peuvent tirer profit du désordre. Ceux
qui, avec raison, n'acceptent pas l'ordre établi, doivent trouver dans la
cohésion et la discipline les véritables moyens d'assurer leur victoire.
Mais il est naturel que deux questions vous viennent aussitôt à l'esprit
:
- Qui formera le gouvernement provisoire ?
- S'il le faut, j'assumerai cette responsabilité. Mais d'autres que moi
peuvent légitimement y prétendre. Je pense d'abord à M. Pierre Mendés France.
Au demeurant, ce n'est pas un problème d'hommes, c'est, je le répète, un
choix politique, et ce choix politique, je vous l'ai défini.
Et qui sera Président de la République ?
Le suffrage universel le dira. Mais, d'ores et déjà, je vous l'annonce,
parce que le terme éventuel n'est qu'à dix-huit jours et puisqu'il s'agit
du même combat : je suis candidat.
Telles sont, Mesdames et Messieurs, les conditions qui me paraissent nécessaires
pour que les Français, ayant repris
en
main leurs propres affaires parce qu'ils auront dit non au plébiscite soient
dotés d'un État capable de reprendre rang dans l'Europe, d'épanouir nos libertés
et surtout de rétablir à l'intérieur la concorde et la paix.
Source : Journal officiel de la République française