Novembre 2005
Comment est née l'idée de l'opération "105 permis pour 2005" ?
Général de Richoufftz. D'un constat tout simple : il y a trois millions de chômeurs, parmi eux des gens qui n'ont aucune qualification qui se trouvent dans les banlieues et issus d'une émigration récente. D'un autre côté, il y a des chefs d'entreprise qui cherchent à recruter à tout prix et qui ne trouvent pas de main-d'oeuvre. Je me suis posé la question : comment faire se rejoindre la France qui gagne, celle des industriels, la France qui se cherche, celle des banlieues, pour faire cette France qui avance ? Cela a été l'élément déclenchant.
Pourquoi passer le permis de conduire est-il une priorité ?
La priorité dans mon esprit était d'abord d'acquérir un emploi en CDI, au cours d'un parcours "donnant-donnant". Dans ce parcours, il y a l'obtention du permis de conduire car, aujourd'hui, tout chef d'entreprise mène une guerre économique et a besoin de ses cadres et de ses ouvriers "sur demande". Or dans les banlieues, vous n'avez plus de transports en commun à partir de 21h-22h et le matin avant 6h. Il me semblait donc très important que ces jeunes en recherche d'identité puissent acquérir le permis de conduire.
Comment ont été organisées la sélection puis la formation des jeunes ?
La sélection a été faite à partir d'un certain nombre de "grands frères" dans plusieurs sites en banlieue, et des missions locales et autres personnalités, comme les mairies, qui se sont investies dans le projet. Le choix s'est porté sur les critères suivants : être Français, être sorti du système éducatif et social, avoir entre 18 et 28 ans, avoir fait la JAPD (Journée d'appel de préparation à la défense) et très important, être volontaire. Nous avions une liste importante et c'est moi qui aie fait le choix final en fonction de différents critères (quotas entre filles et garçons, etc.)
Concrètement, racontez-nous comment se passe votre action sur le terrain ?
Concrètement, j'ai d'abord procédé à une information sur les 11 sites, en février dernier. Il s'est agit de convaincre non seulement les jeunes mais l'ensemble des parties prenantes (familles, mairies, missions locales, etc). A partir de là, nous avons construit notre programme qui a débuté à la mi-avril et qui continue encore car chacun est un cas spécifique. Il y a un suivi individualisé que je pense pouvoir terminer à la mi-janvier. J'ai dit à l'ensemble des jeunes, qu'ils soient "gaulois" ou fils d'immigrés de fraîche date, que pour être français, il faut trois choses : 1) Parler français, ce qui est loin d'être le cas, 2) Avoir un travail, ce qui ne peut pas être le cas dès lors qu'on est marginalisé par le français, 3) Avoir une référence historique qui scelle son appartenance à la patrie. A partir de là, nous avons entamé un travail de fond qui me paraît être compris.
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"Il faut leur parler franchement et surtout leur fixer des objectifs simples qu'ils pourront tenir."
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Comment peut-on apprendre à des jeunes qui parlent avec leurs mots que ces codes les coupent du monde extérieur et les isolent particulièrement du monde du travail ?
Par la rigueur, le comportement et l'image qu'ils peuvent avoir de nous. Cela signifie leur parler franchement, de leur dire leurs "quatre vérités" et surtout de leur fixer des objectifs simples qu'ils pourront tenir. C'est sortir de la spirale de l'échec par de petits faits simples. La confiance est ainsi gagnée et les gens font les efforts nécessaires pour s'en sortir. J'ai établi avec chacun d'entre eux, en aparté, un contrat moral qu'ils ont signé et qui nous lient pendant ce parcours de plusieurs mois. Les maîtres mots : effort et confiance.
Comment avez-vous été accueillis sur le terrain vous et vos hommes ?
Très bien.
Travaillez-vous en uniforme ou en civil dans les banlieues ?
Je travaille toujours en uniforme et j'ai porté ma tenue en banlieue sans aucune difficulté, bien au contraire. La tenue camouflée étant assez "tendance" !
Les qualités nécessaires pour diriger des conscrits aux ordres, sont-elles adaptées pour se faire entendre des jeunes libres de vous écouter ?
Le commandement ou le "management", c'est-à-dire la forme civile du commandement, est accepté dès lors que l'on dit ce que l'on va faire et que l'on fait ce que l'on a dit. Cela a toujours été ma règle de conduite.
Les militaires jouissent-ils d'un certain prestige dans les banlieues ?
Je ne parlerais pas pour les militaires en général car je ne suis pas sûr qu'il y en ait beaucoup qui aillent en banlieue en uniforme. Pour ce qui me concerne, ainsi que la petite équipe qui m'accompagne, nous n'avons eu aucune remarque de quiconque et c'est un profond respect qui paraît animer l'ensemble de nos correspondants.
Comment cette opération est-elle financée ?
Le financement de cette opération est totalement transparent. Tout d'abord, les entreprises règlent la totalité de la somme pour l'obtention du permis de conduire, la région Ile-de-France contribue soit par les missions locales soit directement en dédommageant les jeunes en stage et elle participe également au surcoût de l'opération (leçons de français, CV, présentation, etc
) Les armées se sont aussi investies dans l'organisation : dans la visite médicale obligatoire de chacun des intéressés, la préparation militaire ainsi que dans d'autres manifestations (soirées "historiques" à l'Ecole Militaire à Paris, par exemple).
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"C'est une satisfaction de pouvoir donner aux autres alors que j'ai beaucoup reçu."
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Comment votre carrière a-t-elle évolué vers ce type de travail dans les banlieues ?
Ma carrière est derrière moi et donc il ne peut pas y avoir d'évolution maintenant. C'est toutefois une satisfaction de pouvoir donner aux autres alors que j'ai beaucoup reçu et je pense que c'est ainsi ressenti par ceux et celles que j'aide.
Qu'est-ce que l'armée peut apporter aux jeunes ?
Plutôt que de parler de l'armée je parlerais de la défense qui regroupe l'ensemble des forces armées : terre, air, mer, gendarmerie. Elle peut apporter de la rigueur, le don de soi, le travail d'équipe, l'écoute des autres, etc
Toutes ces qualités qui sont l'émanation du groupe. Aujourd'hui, nous sommes une armée de métier réduite en nombre et de fait, l'ensemble d'une classe d'âge ne peut plus accéder à un "service militaire".
Que pensez vous de l'idée d'un service civil ?
Je n'ai pas d'idée sur un service civil. Pour moi, les mots "service" et "civil" sont antinomiques. D'autre part, pour suivre un service, il faut avoir un encadrement qui soit en mesure de conseiller, d'aider et de rapporter. Quel serait cet encadrement ?
Etes-vous pour le retour au service militaire obligatoire pour tous ?
Non, cela est une époque révolue que j'ai connue. Il faut savoir que le service militaire à l'époque était vécu par la plupart comme une corvée et par les politiques qui n'ont eu de cesse que d'en réduire la durée comme une fonction régulatrice du chômage. Par contre, lorsqu'il a été décidé d'initier une armée de métier, il aurait alors été intéressant, avec une vision prospective, de créer ce que j'ai appelé à l'époque un "service intégration". Je crois que maintenant il est trop tard pour revenir en arrière.
Y a-t-il eu des efforts d'émulation directement organisés par les habitants ?
Tout à fait. On a observé un changement d'attitude entre les gens et les jeunes. Deuxièmement, un élan des familles, la plupart en difficulté, devant l'intérêt porté à leurs enfants. Enfin, un élan spontané de l'ensemble des acteurs de terrain quels qu'ils soient (missions locales, mairies, département, région, etc.)
Pendant vos actions sur le terrain sentiez-vous que la situation était explosive ?
Pendant mes actions, non. Toutefois, je savais que la situation n'était pas bonne (mais ça ne date pas d'hier) et que nécessairement il y aurait eu des difficultés dans les banlieues.
Comment expliquez-vous les violences dans les banlieues : problème social, urbain, religieux ?
Je ne suis peut-être pas le plus compétent pour répondre. Toutefois, l'échec de la politique de l'immigration me paraît être une des causes du mal-être des banlieues.
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"Si on n'accepte pas les règles de la collectivité, plutôt que de prêcher la haine, autant aller faire fortune ailleurs et quitter le pays."
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Trouvez-vous justifié le procès fait au rap pour sa prétendue responsabilité ou influence dans la violence des banlieues ?
Que ce soit le rap ou toute autre forme de violence à l'encontre de mon pays, je suis totalement contre. Si on n'accepte pas les règles de la collectivité, plutôt que de prêcher la haine, autant aller faire fortune ailleurs et quitter le pays.
Il est aisé de gagner sa vie en étant malhonnête malheureusement, alors que ceux qui ont fait le choix d'étudier tombent sur des obstacles durs à éliminer. Que pensez-vous de cela ?
Je pense comme vous et je regrette une telle situation. Toutefois, je crois que beaucoup de choses sont faites actuellement pour éliminer l'économie "parallèle" et ses ramifications. Ainsi, progressivement, allons nous reconnaître, j'espère, le travail honnête. Comme tout travail, ce n'est pas facile et l'on n'est jamais content du salaire que l'on gagne !
Que pensez-vous des propositions des politiques pour résoudre le problème des banlieues ?
Je n'ai pas de sentiment pour l'instant car je n'ai pas une claire vision de ce qui est proposé.
Etes-vous pour ou contre la discrimination positive ?
Je ne sais pas ce que ça veut dire. Pour moi, être français me semble être l'essentiel. Pour le reste, très honnêtement, je suis un peu gêné pour répondre car je crois que l'on est citoyen par le travail et l'effort qui doivent être d'autant plus marqués que l'on est étranger. Regardons ce qui se passe aux Etats-unis.
Dans quels domaines doit-on agir en priorité pour améliorer les conditions de vies dans les banlieues ?
Je ne sais pas. Toutefois, je répète qu'avoir un travail serait quand même une solution possible d'amélioration.
Votre plus belle réussite dans cette "mission" ?
C'est d'avoir redonné confiance à l'ensemble des acteurs qu'ils soient partenaires ou bénéficiaires. Ce fut un immense élan.
J'ai entendu dire que cette opération ne pourrait pas se prolonger : pourquoi ?
C'est ce que l'on dit actuellement et ce qui m'a été annoncé. Je n'en connais pas la raison et comme beaucoup je le déplore car c'est une opération qui ne coûte pas très cher à la collectivité et qui se traduit par un emploi à la fin de ce parcours.
Les politiques n'avaient-ils pas peur que votre expérience réussisse ?
Peut-être !
Comment peut-on vous aider à prolonger cette campagne ?
Je dirais en parler, le faire savoir, trouver les adhésions nécessaires pour poursuivre.
Je vous ai vu à la télévision : bravo ! Je trouve que vous avez les bons mots : pas de jugement des jeunes, juste des solutions pragmatiques à leur isolement. C'est plutôt inhabituel comme façon de parler ?
Merci de vos encouragements. J'ai toujours fait comme cela. Il s'avère qu'aujourd'hui le franc-parler et les solutions pragmatiques font partie de l'attente générale. Mais pour ma part, je ne pense pas avoir changé depuis que je suis sous-lieutenant.
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"Je crois qu'une vie sans passion serait un peu monotone et ennuyeuse."
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Cette opération a l'air de vous tenir vraiment à cur... Plus qu`un travail : une vocation ?
Non, c'est comme tout ce que l'on fait quand on y met de la passion. Et je crois qu'une vie sans passion serait un peu monotone et ennuyeuse. Cette mission ne m'occupe que le quart ou le cinquième de mon temps.
Quelles sont vos autres activités ? Comment les concilier avec votre engagement dans les banlieues ?
Mes autres activités sont multiples puisqu'elles ont trait aux liens "armée"-"nation". Je vous en donne quelques aperçus : les manifestations militaires à Paris, les relations avec la mairie de Paris et les mairies d'arrondissement, la réserve opérationnelle et la réserve citoyenne, carrefours pour l'emploi et Paris pour l'emploi 2004-2005, etc
Qu'est-ce que la réserve citoyenne ?
La réserve citoyenne, ce sont des hommes et des femmes qui ont entre 18 et 65 ans, qui sont dans la société civile et qui, à un instant de leur vie, souhaitent servir leur patrie autrement, de façon bénévole et totalement volontaire. Aujourd'hui, sur Paris, j'ai dans ma main environ 130 personnalités (politiques, chefs d'entreprises, show-biz, avocats, médecins, etc
) qui oeuvrent avec moi pour développer le lien "armée"-"nation" et démultiplier mon action. C'est ainsi qu'un certain nombre d'entre eux participent à l'opération que je conduis dans les banlieues. D'autres ont des missions différentes dans des domaines comme l'Education nationale, l'intelligence économique, des informations vers les correspondants défense d'arrondissements, etc.
Etes-vous suivi par d'autres généraux dans ce type de projet ou êtes-vous l'exception ?
Je suis l'exception, pour l'instant, mais je ne désespère pas de voir quelques camarades me rejoindre.
Avez-vous de liens avec d'autres initiatives dans d'autres pays ?
Non, je ne pense pas qu'il y ait des initiatives militaires similaires.
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"J'ai reçu beaucoup de lettres de sympathie, de mails, de coups de téléphone de personnes que je ne connais pas et qui m'encouragent."
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Votre projet est admirable, et de toute évidence remarquablement mené. Avez-vous reçu des accolades officielles ?
C'est vrai que le projet me paraît bon, il le sera totalement lorsque j'aurai réussi à mettre au travail les quelque 110 jeunes qui sont encore avec moi. Je n'ai eu aucune félicitation officielle, ce qui n'est pas pour me surprendre. Par contre, j'ai reçu beaucoup de lettres de sympathie, de mails, de coups de téléphone de personnes que je ne connais pas et qui m'encouragent.
Vous allez bientôt prendre votre retraite : quelle a été l'expérience la plus marquante de votre carrière ?
Je ne prends pas ma retraite
on me l'impose ! Quant à l'expérience la plus marquante, c'est très certainement le commandement de ma brigade, c'est-à-dire la responsabilité opérationnelle de près de 4 000 hommes et femmes qui furent avec moi en opérations extérieures.
Quels sont vos projets pour l'avenir ?
J'en ai tous les jours mais poursuivre sur la voie que je viens de tracer me semblerait me convenir.
Et l'élection présidentielle, ça ne vous intéresse pas ?
Pas vraiment et il y a déjà tellement de candidats !
Vous avez écrit plusieurs livres : écrirez-vous un jour sur vos expériences dans les banlieues ?
Oui, bien sûr. Dès que j'aurai le temps, ce qui n'est pas pour demain. Mais je pense que j'ai pas mal de choses à dire sur ce que je vois et ce que je vis ici, dans la capitale, à un poste d'observation particulièrement en vue.
Général de Richoufftz : "Merci de m'avoir écouté et lu au cours de cette discussion. Bonne chance dans la vie et surtout soyez des passionnés !"
En savoir plus :
» Présentation de l'opération "105 permis pour 2005"
Rédaction L'Internaute Novembre 2005
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