Février 2006
Avez-vous subi des tentatives d'intimidation pour empêcher la publication de votre livre ?
Jacques Henno : Non, je n'ai reçu aucune pression de la part de qui que ce soit, pour orienter mon enquête dans un sens ou dans un autre.
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"Je n'ai reçu aucune pression de la part de qui que ce soit."
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Le 11 septembre a-t-il provoqué le lancement de cette opération de surveillance ou cela existait-il avant ?
Les premières réflexions sur un système informatique permettant de repérer à l'avance la préparation d'attentats remonte à l'attentat contre Ronald Reagan, dans les années 80. Des recherches avaient été menées par la Darpa, l'agence des programmes de recherche avancée qui dépend du Pentagone, le ministère de la Défense américain, dans les années 90. Ces recherches ont été relancées et accélérées (beaucoup plus d'argent, plus d'hommes) après les attentats du 11 septembre.
Le but de ce fichage est-il réellement la lutte contre le terrorisme ou le contrôle de la population ?
Le but officiel de ce programme de mise en fiche de la population mondiale est la prévention des actes terroristes contre les intérêts américains partout dans le monde. Outre son efficacité, mise en doute par la plupart des spécialistes de la lutte contre le terrorisme en Europe et en France, ce programme peut effectivement être détourné à d'autres fins : 1/ surveillance politique ou " morale " de la population, 2/ intelligence économique (en clair, l'espionnage industriel).
6,5 milliards de fiches, augmentées à raison de 2 fiches par seconde, c'est ce qu'il faudrait pour ficher la population mondiale. N'est-ce pas impossible ?
Ce programme est encore en cours de développement. Son but ultime est effectivement le fichage de toute la population. Cela ne semble pas impossible du point de vue technique : un moteur de recherche comme Google est capable d'analyser en quelques millisecondes des milliards de pages Web archivées.
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"Le but ultime de ce programme est le fichage de toute la population. Cela ne semble pas impossible du point de vue technique. "
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Quand on a trop de données, ne devient-il pas impossible de les exploiter ?
Les logiciels de data-mining ont été justement conçus pour trouver des informations pertinentes dans d'immenses bases de données. Là encore, rien d'impossible, en théorie, sur le plan technique.
Quand on appelle sur Skype, la CIA nous écoute-t-elle ?
Skype ayant été racheté il y a quelques semaines par eBay, la NSA (National Security Administration : l'agence de renseignements américaine chargée des écoutes électroniques) a accès désormais au code source de Skype. Tout est alors possible : écoute des conversations, utilisation de Skype comme mouchard. L'administration française a d'ailleurs recommandé que Skype soit désinstallé des ordinateurs des laboratoires de recherche français...
Quelles compagnies aériennes ont cédé leurs fichiers ?
Toutes les compagnies aériennes dont les vols desservent un aéroport américain ou survolent le territoire américain ont obligation de communiquer au moins 72 heures avant le décollage une trentaine de données qu'elles possèdent sur les passagers des vols concernés (nom, adresse, mail, numéro de carte bancaire, repas spéciaux demandés à bord...).
Est-il vrai que l'ensemble des données prélevées sur la population française par Axciom sont systématiquement reversées aux services secrets américains ?
Acxiom Etats-Unis m'a confirmé par écrit que les informations collectées par Acxiom France (par exemple les réponses à la "Grande enquête spéciale consommation" réalisée chaque année et dont les questionnaires comportent des centaines d'items) pouvaient être réquisitionnées par les agences de renseignements américaines.
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"Les informations collectées par Acxiom France peuvent être réquisitionnées par les agences de renseignements américaines. "
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Toutes les messageries instantanées laissent techniquement place à ce manque "d'intimité", mais il faudrait des moyens invraisemblables pour tout "écouter"... non ?
Il est à peu près certain que tout est actuellement capté par les grandes oreilles de l'Oncle Sam (c'est-à-dire par la NSA). Pour l'instant, cette agence n'a pas encore les moyens de tout analyser, mais un important plan d'investissement va permettre à cette agence d'acquérir de nouveaux moyens de stockage et d'analyse informatiques au cours des prochaines années.
Comment savoir si un mouchard est installé dans notre ordinateur ?
Vous pouvez trouver des logiciels antispyware (anti-virus espion) dans le commerce, mais bien souvent les agences de renseignement américaines ont passé des accords avec les éditeurs de ces logiciels pour que les mouchards de la CIA, de la NSA ou du FBI ne soient pas détectés.
Ou y a-t-il des "keywords" qui intéresseraient particulièrement les renseignements américains et qui déclencheraient une "écoute" ?
Dans les années 70, 80 et 90, le réseau Echelon géré par la NSA, fonctionnait à partir de mots-clés. Les logiciels de data-mining (fouille des données) modernes permettent maintenant de déceler des comportements suspects sans passer par le filtre des mots-clés.
Qu'est-ce qu'un individu suspect selon ce système ? Nous le sommes tous, non ?
C'est effectivement un des grands bouleversements de ces systèmes d'anticipation des délits mis en place dans le cadre de la lutte contre le terrorisme ou plus simplement dans le cadre de la lutte contre la délinquance. Avant, tout le monde était présumé innocent et l'on ne surveillait que les personnes qui avaient de bonnes raisons d'être suspectées d'un délit (à la suite d'un témoignage et de la première vérification d'un délit). Aujourd'hui, tout le monde est surveillé et donc considéré comme suspect, voire potentiellement coupable.
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"Aujourd'hui, tout le monde est surveillé et donc considéré comme suspect, voire (...) coupable."
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Quelles informations figurent sur une fiche ?
Prenons l'exemple d'un Français qui se rend aux Etats-Unis par avion. Avant son arrivée, les autorités américaines vont avoir accès à une trentaine de données sur cette personne : nom, adresse, passagers voyageant avec elle, adresse mail, numéro de téléphone, si elle voyage à titre professionnel ou personnel. Avant l'atterrissage, les autorités américaines peuvent demander à consulter des informations relatives à la carte bancaire qui a servi à acheter le billet d'avion et les mails échangés avec l'adresse e-mail indiquée lors de l'achat du billet. A l'arrivée sur le sol américain, un scanner de l'iris et des deux index du passager sont pris. Ces données seront conservées pendant 75 ans par les agences américaines.
"Tous fichés", cela ressemble à de la science-fiction... Est-on déjà dans "Brazil" ?
Oui, beaucoup de personnes me disent que tout cela ressemble à de la science-fiction. Malheureusement, ce n'est pas le cas : regardez ce qui s'est passé aux Etats-Unis il y a quelques semaines. On a découvert que le président Bush avait fait illégalement écouter des milliers de personnes résidant aux Etats-Unis, et suspectées d'entretenir des liens téléphoniques avec d'autres personnes suspectées d'appartenir à Al-Qaïda.
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"Jusqu'où sommes nous prêts à sacrifier nos libertés individuelles et notre vie privée pour nous défendre contre le terrorisme ?"
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Ne pensez-vous pas que ce fichage risque pas perturber la vie, et d'empiéter sur la liberté de mouvement et d'expression ?
C'est bien là tout l'enjeu de ces technologies : jusqu'où sommes-nous prêts à sacrifier nos libertés individuelles et notre vie privée pour nous défendre contre le terrorisme (en admettant, encore une fois, que ces outils soient efficaces, ce que contestent la plupart des spécialistes européens et français) ? J'espère que mon livre permettra d'ouvrir un vaste débat sur ce sujet. Plus largement, on voit que des fichiers informatiques, des doubles de nous-mêmes, des avatars électroniques, sont créés grâce à des outils de croisement et d'analyse des données. Ces fichiers sont de plus en plus importants, ne retiennent de nous que ce qui est hors-norme, et se baladent un peu partout dans le monde, sans que nous puissions avoir un droit de regard sur eux. Est-ce normal ? Je pense que non et que, là aussi, un débat public devrait être engagé avant qu'il ne soit trop tard. Dans ce contexte, la loi "Informatique et Libertés", que la Cnil est censée défendre, apparaît complètement dépassée.
Quelle a été la réaction de l'Europe vis-à-vis de ce fichage ?
La Commission européenne a cédé à toute les exigences des Etats-Unis sur la communication des données des passagers des compagnies aériennes. Le Parlement européen, indigné par cette abdication complète, a d'ailleurs porté plainte contre la Commission ! Après le 11 septembre, Bush avait écrit à l'Europe pour demander la conservation des données de connexion (Internet, téléphone...). Là encore, l'Europe a suivi. Enfin, l'agence européenne chargée de la coopération policière après le 11 septembre a accepté de donner plus d'informations aux Etats-Unis, mais là heureusement on a pu revenir en arrière.
Tous les pays nous fichent-ils ou est-ce "exclusivement" réservé aux Etats-Unis ?
Reprenons l'exemple des données des passagers des compagnies aériennes : outre les Etats-Unis, le Canada, le Royaume-Uni et l'Australie ont mis en place des programmes similaires. La France le faisait également, mais de façon non officielle : les agents des douanes, par exemple, se branchaient sur les terminaux des compagnies aériennes pour consulter la liste des passagers en provenance de Colombie et regardaient les données (agence de tourisme où a été acheté le billet) pour détecter des trafiquants de drogue. La loi antiterroriste votée en décembre dernier par le Parlement européen, sur la suggestion de Nicolas Sarkozy, prévoit l'utilisation des données des compagnies aériennes ou ferroviaires pour détecter des suspects parmi les passagers non-européens.
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"La Commission européenne a cédé à toute les exigences des Etats-Unis sur la communication des données des passagers des compagnies aériennes."
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Que répondez-vous à ceux qui, comme moi, pensent que la sécurité et la prévention des attentats sont une priorité absolue et qu'on peut bien subir quelques restrictions à nos libertés individuelles pour cela ? Je préfère être fichée que de monter dans un avion avec des terroristes !
Si encore on pouvait être sûrs que ces technologies soient efficaces à 100 %. Malheureusement ce n'est pas le cas. Voyez ce qui s'est passé à Londres en juillet dernier : dans la ville la plus surveillée au monde (un londonien est filmé en moyenne 300 fois par jour), des kamikazes n'ont pas hésité, malgré ce déploiement de technologies, à commettre des attentats. De plus, il y a un grand risque à voir ces technologies détournées à des fins politiques, raciales ou morales. Dans les années 30 et 40, les machines mécanographiques et les cartes perforées utilisées pour le recensement ont été détournées par les nazis pour recenser les populations juives et gérer les camps de concentration (c'est la thèse du livre : "IBM et l'holocauste"). Dans les années 70 et 80, la plan Condor, soutenu par les Etats-Unis qui ont fourni des ordinateurs, a permis aux dictatures sud-américaines d'éliminer de nombreux opposants politiques (en clair : des gauchistes).
Connaissez-vous le nombre d'attentats qui on pu être déjoués grâce à ces mesures de fichage ?
Pour l'instant on parle surtout d'attentats qui ont pu être déjoués grâce à des renseignements d'origine humaine (agents infiltrés, dénonciations...).
Avez-vous craint de tomber dans de l'antiaméricanisme facile ?
J'ai une grande admiration pour le peuple américain qui a fait de très belles choses par le passé et qui continue à en faire. Je crois que nous sommes actuellement en présence d'un empire américain (on préfère parler "d'hyper puissance américaine") qui fait tout pour défendre ses intérêts. Nous sommes les marches de cet empire. Les Etats-Unis sont en train de s'entourer d'un bouclier informatique, virtuel, pour empêcher les terroristes de pénétrer sur le territoire américain. Pour se protéger, les Etats-Unis sont prêts à sacrifier les libertés des autres habitants de la planète.
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"Le terrorisme ne disparaîtra que lorsque les inégalités auront disparu dans les pays du Moyen-Orient."
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Comment êtes-vous sûr des informations que vous fournissez dans votre livre ?
Mon livre est le fruit d'une enquête de près d'un an et demi. Chaque information a été soigneusement vérifiée et recoupée (toutes les sources de mon livre sont sur www.tousfiches.com). Je n'ai publié que ce dont j'étais certain.
Que proposez-vous comme alternative à un monde de surveillance totale ?
Le terrorisme ne disparaîtra que lorsque les inégalités auront disparu dans les pays du Moyen-Orient et lorsque la démocratie aura pu s'imposer - d'elle-même - dans cette région du monde. C'est un objectif à très long terme mais je ne vois pas d'autre solution vraiment efficace. L'ex-président Bill Clinton a d'ailleurs fondé une ONG qui milite dans ce sens.
Votre livre va-t-il être distribué aux Etats-Unis ?
Mon éditeur et moi allons essayer de le faire connaître là-bas. Des associations de défense des droits de l'homme américaines, comme l'ACLU, luttent également contre les écoutes illégales et le fichage systématique des populations.
Y a-t-il eu des réactions officielles après la parution ?
Non, aucune. Axciom France a regardé s'il pouvait porter plainte contre mon livre mais y a renoncé après avoir constaté que mon enquête était en béton !
Avez-vous de nouveaux projets de livres ?
Oui, mais rien dont je puisse parler pour le moment. Désolé. Consultez régulièrement mon site www.henno.com pour plus d'informations.
Jacques Henno : Merci pour vos questions. J'espère avoir contribué à lancer un débat sur ces questions vitales pour la démocratie et la défense des libertés. A bientôt.
En savoir plus :
» Le site de Jacques Henno : www.henno.com
» Le site du livre "Tous Fichés", éditions Télémaque : www.tousfiches.com
» Jacques Henno : le portrait de L'Internaute
Claire Planchard, L'Internaute Février 2006
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