Février 2006
Comment est née l'idée de l'expédition Clipperton ?
Clipperton est une île française et déserte, au cœur du Pacifique. C'est Eric Tabarly, lors de notre tour du monde, qui m'en a parlé la première fois. L'exploration de l'île est immédiatement devenue un projet, qui est resté dans un coin de ma tête pendant de longues années. J'ai décidé plus tard de me lancer, et j'ai monté tout le projet.
Pourquoi avoir choisi cet îlot, perdu au fond du Pacifique ?
Clipperton est un "désert" méconnu, perdu. Il rassemblait tous les ingrédients de l'aventure.
Quelle espèce vivante vous a le plus étonné ?
Lors de mon premier repérage, ce qui m'a surpris le plus, c'était cette densité d'espèces vivantes, incroyable sur l'île. L'île compte la plus forte population de fous masqués au monde, et les crabes se comptent par millions. Les animaux ont conquis tout l'espace. La cohabitation avec l'homme est donc très simple : ils ne connaissent pas ce prédateur, et ne le craignent ainsi pas.
Malgré l'isolation de Clipperton, avez-vous constaté les conséquences des activités humaines ?
J'ai observé de nombreuses conséquences causées par les activités humaines. La présence de matières plastiques est considérable : il y a autour de l'île une véritable couronne de déchets flottants, comme des filets de pêche, des casiers, et même des téléviseurs. Par rapport à la taille de l'île, d'une surface de 7 km², la quantité de ces déchets est spectaculaire. La pêche a également des conséquences désastreuses. Les bateaux, très bien équipés, sont munis de balises dérivantes, qui repèrent très efficacement les bancs de poissons. L'efficacité de cette armada de matériel a des incidences directes sur les espèces vivantes. La mortalité des oisillons est très élevée, et on remarque une sous nutrition conséquente de ces derniers. Ceci est une preuve évidente d'un déséquilibre dont la seule origine est l'intervention de l'homme. Les rats, qui proviennent d'échouement de bateaux, se reproduisent très rapidement et non pas de prédateurs. Consommateurs de crabes, ils représentent un grand danger pour l'écosystème de l'île.
Qu'avez-vous retiré de cette mission, de cet inventaire du vivant ?
La biodiversité est-elle en danger ?
Oui, la biodiversité est gravement menacée, et je l'avais compris bien avant de me rendre à Clipperton ! Les différents témoignages des militaires qui ont, il y a quelques années, investi l'île, nous apprennent que les populations de langoustes, de crabes ou de requins ont fortement diminué par rapport aux chiffres qu'ils avaient avancés. De plus, les pêcheurs réalisent un véritable massacre : le tri de la pêche se fait à bord, et il est très fréquent de capturer des dauphins ou des tortues. Les requins, menacés partout dans le monde, sont pêchés pour leurs ailerons, qui leurs sont coupés, et sont ensuite remis à l'eau, vivants, incapables de se défendre et à la merci de leurs congénères. Les restaurants asiatiques sont très friands des ailerons de requins, dont ils font des soupes. Il faut arrêter cette consommation, à l'origine de ces massacres organisés.
Vous avez évoqué la création d'une station de veille écologique. Où en est ce projet ?
Il manque encore quelques financements. Cette expédition a d'ors et déjà eu des répercussions très positives : toute pêche est maintenant interdite dans une couronne de 4 miles et les senneurs (chalutiers qui utilisent les sennes) sont interdits dans une zone de 12 miles au large. Trois bateaux ont récemment été condamnés à payer 80 000 euros chacun pour ne pas s'être soumis à ces règles. La mise en place d'une station de veille écologique assurerait une présence humaine minimale à un faible coût et permettrait de garantir le respect de ces interdictions. Clipperton est un véritable laboratoire de l'évolution, qu'il faut protéger.
Quels sont vos projets ?
En avril 2007, je vais survoler la banquise du pôle Nord en dirigeable, afin de mesurer son épaisseur. Cette mission durera un an environ.
Vous êtes très engagé dans la protection de l'environnement.
Pensez-vous que ce type d'opération puisse sensibiliser le public, ou amener les pouvoirs publics à être davantage volontaristes sur le plan écologique ?
Toute la difficulté réside dans le fait qu'il faut, en permanence, trouver un compromis entre l'écologie et l'économie. Une population de plus en plus sensibilisée aux problématiques environnementales peut influer sur le pouvoir politique. L'écologie passe souvent après les intérêts économiques, mais aujourd'hui, la protection de l'environnement doit être une priorité. La responsabilisation des jeunes est notamment essentielle dans cette perspective, car les jeunes sont passionnés et moins influencés par la recherche du compromis de la gouvernance. Nous devons un jour parvenir à ce que la protection de la planète devienne pleinement naturelle à l'homme.
En savoir plus
www.jeanlouisetienne.fr
Aude Chardenon, L'Internaute Février 2006
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