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"Réintégrer la nature là où on ne l'attend pas"

Patrick Blanc est avant tout un scientifique qui a donné aux plantes de sous-bois des forêts tropicales toute leur majesté. Inventeur du mur végétal, il met ses connaissances de botaniste au service de l'art végétal. © Jean Tholance

Comment a abouti ce projet de grande "serre tropicale" à l'Espace Electra et qu'avez-vous voulu démontrer par cette présentation ?

J'ai été invité par l'espace Electra suite à la parution de mon livre "Le Bonheur d'être plante", et les organisateurs trouvaient intéressant de montrer au public comment les plantes réagissaient face aux faibles ressources en énergie lumineuse, en eau et en sels minéraux. Ils ont été séduits par mon idée et m'ont laissé carte blanche sur ce que je pouvais montrer au travers de ce projet.

 

Pouvez-vous nous expliquer comment les plantes s'adaptent à des milieux hostiles ?

Ce que je connais le mieux, ce sont les plantes de sous-bois des forêts tropicales qui vivent avec seulement 1% de lumière, qui parvient à traverser la canopée. L'architecture de ces plantes est très sophistiquée afin que leurs feuilles puissent capter au mieux la lumière. Il s'agit d'adaptations spectaculaires, d'ordre morphologique et physiologique…Les plantes poussent très lentement dans ces milieux et sont donc très douées pour répondre par des rejets face aux prédateurs herbivores ou aux branches mortes qui tombent des arbres. Les feuilles reforment des racines et continuent à vivre. C'est ce que l'on pourrait en fait appeler l'art d'utiliser les restes. Avec ce faible niveau d'énergie, la biodiversité est très élevée. 35% des 8 000 espèces de plantes en Malaisie sont par exemple des plantes de sous-bois, ce qui prouve que la diversité n'est pas là où on l'attend.

 

Photo © Jean Tholance
"L'architecture des plantes de sous-bois des forêts tropicales est très sophistiquée."

Vous avez beaucoup voyagé pour vos travaux de recherche, quel est le pays où le biotope vous a le plus marqué ?

La Malaisie et la Thaïlande sont des pays vers lesquels je voyage depuis mes 19 ans et j'y retourne toujours avec le même plaisir. On y retrouve une gamme importante de paysages et une grande diversité climatique. Ces zones sont celles que je connais le plus. Il y également d'autres régions que je connais bien comme la Guyane (Patrick Blanc fait partie des scientifiques qui ont pris part à la mission "Radeau des cimes" en Amazonie, ndlr), plus facile d'accès car étant une zone française. Les démarches sont donc bien moins complexes pour y entrer.

 

Quelle est la plante qui vous a le plus ému ?

Elles m'émeuvent toutes. Mais je suis très fidèle aux cryptocorynes, car je cultive ces plantes depuis mon plus jeune âge. Je voulais depuis toujours aller les voir dans leur milieu naturel en Malaisie et en Thaïlande. Ce sont des plantes aux feuilles rondes ou allongées, vertes ou brunes qui ne sont pourtant pas particulièrement attractives !

 

Vous avez montré au travers de votre plafond végétal, à l'entrée de l'exposition, que les grottes peuvent également accueillir des plantes. Quel type de plante peut pousser dans ces cavités ?

Aux entrées des grottes, sur quelques dizaines de mètres, et en fonction de l'ouverture de la cavité, il y a très peu de lumière qui arrive. Pour capter cette faible lumière, les plantes retombent, pendent dans le vide. Il faut que la graine puisse s'installer, que la plante trouve les bonnes fissures afin de capter l'humidité. Les tiges doivent rester toujours très souples, et ce sont les feuilles supérieures qui s'orientent vers la lumière. Dans un environnement peu éclairé, le mode d'installation est totalement différent de celui des autres plantes.

 

Existe-t-il des plantes "caméléons" qui se camouflent afin d'éviter les prédateurs ?

Oui, et j'ai une anecdote à ce sujet. Je me trouvais en Thaïlande et j'avais indiqué au chef du village où j'étais hébergé que je cherchais des cryptocorynes, qui sont des plantes très peu visibles. Il m'a dit que ce genre de plantes ne se trouvait que beaucoup plus loin. Il nous a cependant accompagnés sur le terrain non loin de là, et j'ai vu, en passant au-dessus d'un petit ruisseau, les plantes convoitées, alors que ce chef de village passait au-dessus tous les jours sans s'en rendre compte. Il m'est arrivé de me promener dans ces sous-bois avec des botanistes qui ne les voyaient pas non plus. Cela laisse supposer que si nous n'arrivons pas à les voir, les grands herbivores, les oiseaux, ne les voient pas plus que nous. C'est ce qu'on appelle l'effet de mimétisme (ou homochromie), complété par l'effet disruptif où le contour de la feuille n'est pas clairement visible et peut se confondre avec les feuilles mortes tombées à terre.

 

Photo © Jean Tholance
"Il y a besoin de très peu d'entretien pour les murs végétaux."

Les flûtes aux rhéophytes démontrent la force des plantes. Quelles sont les conditions pour être une plante qui résiste à de forts courants ?

Il faut déjà réussir à s'installer ! Les podostemacées des rapides des rivières tropicales possèdent des graines qui se collent aux rochers au contact de la moindre goutte d'eau. Il faut ensuite qu'elles s'accrochent et que les feuilles résistent au courant : pour cela, l'idéal ce sont des feuilles allongées, avec des ondulations qui créent des turbulences pour casser la force du courant. Puis elles se multiplient à la base pour rester le plus longtemps possible dans le milieu. De la même façon, certains arbustes, comme le laurier rose dans nos contrées, peuvent être complètement couverts d'eau pendant la saison des pluies et résister à des sécheresses extrêmes en été. Ces arbustes rhéophytes sont donc très faciles à cultiver.

 

N'êtes-vous pas tenté de faire une comparaison entre les plantes et les hommes ?

L'objectif de cette exposition est justement de montrer qu'avec peu d'énergie disponible, on peut se débrouiller et être créatif. Avec beaucoup de lumière s'installe une compétition effrénée entre les espèces et, finalement, l'instauration de la loi du plus fort entraîne une réduction de la biodiversité. Cela doit nous amener à réfléchir à nos modes de vie et comprendre qu'il y a d'autres façons de vivre que celles que nous menons actuellement.

 

Depuis votre invention du mur végétal, vous avez travaillé pour des sites prestigieux, comme la Fondation Cartier, l'ambassade de France à New Delhi… Cette invention s'inscrit-elle dans une démarche avant tout botanique ou esthétique ?

Je cherche à installer les plantes là où on ne les attend pas du tout. Au-delà de ces endroits, j'ai habillé le parking des Halles à Avignon, un square à Bordeaux, ou le forum culturel du Blanc-Mesnil, qui représentent d'autres types de sites urbains ! J'ai par ailleurs réalisé des murs végétaux dans de nombreux pays (Japon, Corée, Thaïlande, Etats-Unis), ainsi que dans de nombreux pays d'Europe. J'ai commencé chez moi en cherchant à faire pousser mes plantes au-dessus de l'aquarium, avec leurs racines trempant dans l'eau.

 

Sur les murs végétaux, après une certaine évolution, certaines espèces prennent-elles le dessus, comme on peut le voir dans l'exposition entre la vallée des hautes énergies et des basses énergies, ou faut-il un entretien régulier afin de conserver la présence et le développement de chacune des espèces ?

J'essaie de mettre côte à côte des plantes qui ont les mêmes croissances, les mêmes besoins énergiques, afin d'éviter la compétition. Il y a besoin de très peu d'entretien pour les murs végétaux.

 

Photo © Jean Tholance
"La diversité n'est pas là où on l'attend."

Comment est conçu un mur végétal ? Comment les plantes "s'hydratent"elles dans un tel dispositif ?

C'est exactement le même principe qu'une paroi rocheuse en forêt recouverte de végétation dans la nature. Il s'agit ici d'un mur en PVC sur lequel est agrafé un feutre synthétique qui le recouvre, imitant les mousses se développant sur les rochers à l'état naturel et à partir duquel poussent les plantes. La caractéristique du mur est qu'il n'est pas biodégradable, et de cette façon, il ne se détruit pas. Celui que j'ai installé chez moi depuis 25 ans est toujours sur le même feutre. Ainsi, à travers le feutre, le cortège de bactéries s'installe et de nouvelles formes de vie se développent. Des tuyaux apportent l'eau et les sels minéraux nécessaires à la croissance, dont le feutre s'imprègne.

 

Les murs végétaux en milieu urbain peuvent-ils constituer des puits de CO2 produits par les transports et les industries ?

C'est le principe même du mur végétal. Il agit comme un filtre de la pollution de l'air. Afin d'équilibrer le milieu, il suffit simplement de limiter par la taille la croissance des plantes les plus vigoureuses.

 

Vous êtes-vous teint les cheveux en vert afin de vous adapter aux milieux que vous étudiez ?

Non c'était un pari au départ, puis je les ai gardés de cette couleur, en ayant le prétexte d'être botaniste.

 

Quels sont vos projets ?

J'ai désormais un site Internet par où transitent beaucoup de projets. J'ai 55 projets en cours, dont l'aéroport de Singapour et un musée à Mexico. J'essaie de dissuader les petits projets car je considère que les particuliers peuvent bricoler eux mêmes des murs végétaux s'ils le souhaitent. Je viens de finir d'installer un mur dans la rue de la Verrerie, à Paris, qui est une rue très enclavée. Ce qui m'intéresse avec le projet de murs végétaux c'est de réintégrer la nature là où on ne l'attendait pas.

 

» A voir : L'exposition Folies Végétales, espace Electra Fondation EDF

6, rue Récamier 75006 Paris

En savoir plus www.murvegetalpatrickblanc.com


EN IMAGES
 L'exposition Folies végétales
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Dossier réalisé par Elsa Sidawy, L'Internaute
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