Pauvre Arthur

Arthur Rimbaud attribuait une couleur pour chaque lettre de l’alphabet, moi, c’est une BD pour chaque mois de l’année.

JANVIER 1983 : Errant dans une librairie générale avec quelques sous en poche (restants des étrennes de noël), je tombe sur deux nouveautés. La quête de l’oiseau du temps de Loisel et Letendre et Aventure en jaune de Yann et Conrad. Deux styles différents. Deux « trucs » que je n’ai pas l’habitude d’acheter. Le premier, une histoire d’Héroic  fantaisy. Le genre n’existe quasiment pas à l’époque. Je suis attiré par le dessin. Ooohh !  Ce n’est pas encore du grand Loisel  mais quelques cases sont plutôt bien réussies. Et puis surtout, dés le début de l’histoire, on sent une sincérité des auteurs ; Ils ont créé un véritable univers. La suite fait partie de l’histoire de la bande dessinée française, le succès sera au rendez vous et ces deux auteurs feront plein d’émules.

Le deuxième « truc » est dans un style de dessin « Franquinesque » ; Très rapidement en lisant les premières pages, je m’aperçois que le ton est très adulte ; Petit détail en plus, les pages sont imprimées sur un fond noir, ce qui renforce les couleurs magnifiques.

C’est décidé, je lache mes derniers francs  (hé…oui c’était des francs à l’époque), et embarque ces deux ovnis. Je ne le regretterai pas, quelques années plus tard ces auteurs font toujours partis de mon panthéon livresque.

FEVRIER 1970 : La BD, on la trouve aux nouvelles galeries à l’époque. Je viens de fêter mes sept ans et me retrouve avec un billet de dix francs en main. Une fortune ! Je cours investir ce billet dans l’achat d’un tintin. Je suis accompagné de mon oncle qui me lâche du rayon BD : «  Tintin, c’est nul ! Prends un Lucky Luke ! » A le traitre ! Le lâche ! Il abuse de son aura d’adulte pour influencer mon choix. Je repartirai avec Western circus. J’avoue que je ne regretterai pas ce choix. En revanche de retour à la maison, il s’arroge le droit de le lire en premier. Gonflé ! Vivement que je sois grand que j’aille acheter mes BD tout seul !

MARS  1970 : A l’école, une espèce de tète à claque, style premier de la classe, amène un magnifique album Dupuis : Le cosmoschtroumf. Argl ! Que c’est beau, que c’est drôle ce monde de petits lutins bleus. Et en plus cette histoire d’amitié est touchante. Comment cet infâme cafard a-t-il pu avoir ce superbe album ? Je crois que l’expression « donner du caviar aux cochons « a été inventé pour lui. A force de rameuter la foule autour de sa découverte, l’instituteur  intervient et lache d’un ton sentencieux : «  Si vous croyez apprendre correctement le français avec ces histoires de chhrouffs, vous vous trompez ! «  Et toc ! Bien fait pour toi pauvre frimeur !

AVRIL ? : Je ne sais pas quel âge j’ai,  mais je suis gamin et les repas d’adultes sont longs..Longs…longs. Heureusement, bien calé dans un fauteuil en sky rempli de billes de polystyrènes, je dévore la bibliothèque des gens chez qui nous sommes invités. Gaston Lagaffe et les premiers numéros de l’écho des savanes. Quelle belle époque post soixante huitarde ou les parents ne s’inquiétaient pas des lectures des enfants. Je suis fasciné par les bites, les culs, les seins et les étrons dessinés par Gottlieb !

MAI : Ado, je traine dans une bourse BD et tombe sur un des premiers Corto format à l’italienne. L’objet est beau. Evidemment,  j’avais déjà vu Corto dans les pages de pif-gadget, mais à l’époque je sautais ces pages qui ne m’attiraient pas. La, c’est différent. Allez ! Je le prends ! Après lecture de La lagune des beaux songesje deviendrai un accro d’Hugo Pratt.

JUIN : J’ai dix ans et j’accompagne mon père au bureau de tabac-presse. Oooh ! Sur le présentoir une reliure Mickey ! Rien d’exceptionnel me direz vous puisque nous sommes à l’endroit même ou l’on trouve ces albums. Si ! Celle-ci date de 1950 alors que nous sommes dans les années 70 ! Mon père me l’offre. Dans l’après midi, nous retournons dans un autre bureau de tabac (mon père fumait trop) et second miracle : une autre reliure de la même époque ! Mon père rechigne un peu et me l’offre. Dans la semaine qui suivit, au fil des achats de tabac paternel, nous retombons sur une autre reliure. Après quelques trépignements de ma part et une longue tirade expliquant l’enjeu de vie ou de mort dépendant de ce dernier achat…Mon père me l’offre. OH, triste et DERNIER achat, car le lendemain nous tombions sur la reliure numéro 1 et mon père ne me l’offrit point. Des années plus tard, je discutais avec un collectionneur de la même ville que moi et il avait vécu ce même phénomène où pendant une semaine les buralistes vendirent un vieux stock de reliures Mickey. Enfin, j’en avais eu trois et c’est ainsi que je découvris les aventures de Donald qui me firent rêver, j’apprendrais beaucoup plus tard qu’elles étaient dues à un grand du comics nommé Carl Barks.

JUILLET 1967 : C’est le souvenir le plus ancien que j’ai d’une BD. J’ai quatre ans, nous sommes au camping, c’est le soir et l’on ma couché seul dans une canadienne. Je hurle car mes parents sont loin (à au moins cinq mètres de distance). Afin de me calmer on me donne une lampe de poche et un étrange objet : Un album de BD. C’est étrange c’est plein de dessins et de couleurs. Je me souviens du titre : Astérix gladiateur. Je crois que ça m’a calmé. Mais les jours qui suivirent, je mitraillai de questions mon entourage au sujet des gaulois, des romains, des gladiateurs etc… Un véritable calvaire pour ma famille.

AOUT 1969 : Dans un camping du sud de la France un buraliste local déposait sa fille d’une dizaine d’années dans le dit camping, deux fois par semaine afin quelle vende différentes revues. La gamine devait  s’embêter à vendre ses Paris Match et ses Nous deux alors elle laissait tous les gamins du coin lire les petits formats ce qui lui faisait de la compagnie. C’est là que je découvris : Fantask. Le choc ! Le même que Lancelot découvrant le saint graal, sauf que lui ne l’a pas trouvé alors que moi j’avais en main la première BD de chez Marvel  publiée en France. Puisque j’étais une sorte de Lancelot en herbe je courus prévenir le roi  Arthur, en l’occurrence mon grand père, de cette découverte. Il jeta un coup d’œil sur le saint objet et conclut par : « C’est moche, c’est horrible, tu vas faire des cauchemars … » Il me faudra attendre deux longues années afin de pouvoir acheter régulièrement cette nouvelle drogue peuplée de personnages élastiques, invisibles, à la peau de pierre ou transformés en torche humaine.

SEPTEMBRE 1971 : Un samedi matin, exceptionnellement mon père est venu me chercher à l’école. Sur la banquette arrière de la voiture traine négligemment un nouvel album d’Astérix (Le domaine des dieux). Mon père veut me faire une surprise et il est tout à sa joie de ma réaction. Mais très rapidement j’ai des interrogations. La couverture est bizarre…Pourquoi n’y a-t-il que Astérix et Obélix qui sont en couleur ? Défaut d’impression ? Album pas fini ? Ma réaction énerve mon père et la discussion finie par : « Bon, écoute, si ça ne te plait pas je peux le ramener chez le libraire…Pas possible ce gamin..Grr. ..Pff…Etc. » L’album ne retourna pas chez le libraire et une fois lecture faite le calme revint. C’est dans cet album ou l’on peut lire : « Il ne faut jamais parler sèchement à un Numide. » Oooh Goscinny et Uderzo sont des génies !

OCTOBRE  1984 : Samedi il fait froid malgré le soleil. Devant moi Le cimetière des éléphants de Chaland et Yann en tirage limité.  Il est beau, je n’ai pas l’argent pour l’acheter. Ce jour la, quelques heures plus tard, mon père décèdera.

NOVEMBRE : La grippe. Juste à rester au lit avec une pile de BD. Strange, Little NemoAstérix, Tintin, et une vieille reliure Spirou à moitié déchirée. Tous ces héros seront mes compagnons de fièvre.

DECEMBRE 1983 : Noel.  17 Alix d’un coup ! Quel beau cadeau. Je n’en ai jamais autant eu en une seule fois.

Je suis sûr que si vous cherchez un peu, vous vous rendrez vite compte que certains albums correspondent à des dates, des rencontres,  des événements de votre vie et alors je me sentirai moins seul dans ma nostalgie spatio temporalbumesque.

Mais surtout la conclusion pourrait être que si Arthur Rimbaud avait eu quelques BD sous la main plutôt qu’un bête alphabet, il ne serait pas parti au fin fond de l’Afrique choper gangrène ou autre tétanos !

 

Jean Paul Verlaine

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