Interview
 
Novembre 2007

"Chaque livre est une aventure différente, qui n'obéit pas aux mêmes règles, à la même folie ou la même nécessité."

Delphine de Vigan est venue en chat sur L'Internaute pour nous parler de son roman "No et moi". Elle a répondu à toutes vos questions et elle nous a dévoilé l'envers du décor de ce roman à la fois touchant et bouleversant.
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Delphine de Vigan
 
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J'ai lu votre livre avec grand plaisir. Est-il inspiré de faits réels ?

Delphine de Vigan : Non, le livre n'est pas inspiré d'une histoire vécue, mais comme toutes les fictions, habité de quelque chose de très intime.

Vous décrivez la vie d'une jeune femme qui vit dans la rue. Avez-vous fait des recherches, avez-vous rencontré des SDF ?

Je suis en contact depuis longtemps avec deux femmes qui vivent dans la rue, mais plus âgées que le personnage. Pour construire celui de No, j'ai d'abord regardé autour de moi, j'ai observé. Il se trouve par ailleurs que plusieurs personnes de ma famille sont des travailleurs sociaux, certainessont au contact quotidien de femmes en grande diffculté ou précarité. Elles m'ont aidé, par leurs témoignages, à inscrire No dans une certaine réalité.

Etes-vous allée à la gare d'Austerlitz pour les détails que vous indiquez dans votre roman ?

Oui, j'y ai passé pas mal de temps. J'ai une certaine fascination pour les gares en général, comme Lou.

 

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Il y a un passage qui m'a particulièrement marqué dans votre roman : "Il y a cette ville invisible au coeur même de la ville. Cette femme qui dort chaque nuit au même endroit, avec son duvet et ses sacs. Ces hommes sous les ponts, dans les gares, ces gens allongés sur des cartons ou recroquevilés sur un banc..." Croyez-vous vraiment qu'une adolescente puisse écrire cela ?

Oui et non ! Le roman permet une certaine liberté par rapport à la vraisemblance, et le personnage de Lou écrit des choses parfois d'une grande naïveté, et parfois, à l'inverse, d'une grande lucidité. J'ai une fille de 12 ans et je suis souvent surprise par les propos qu'elle peut tenir ou par ce qu'elle écrit dans ses rédactions.

Pourquoi avoir choisi une telle histoire ?

C'est toujours un peu difficile de répondre à cette question. Les romans se construisent par "strates", petit à petit, sans qu'on sache très bien pourquoi. Je crois que celui-ci part d'abord d'une sensibilité, la mienne, d'une forme d'indignation par rapport à ce qui nous entoure, ce fatalisme et cette résignation dans laquelle nous sommes par rapport à cette question. Ensuite, le livre prend corps, avec ses personnages, et souvent nous dépasse. "No et moi" est un livre qui a beaucoup évolué en cours de route et qui est finalement beaucoup plus personnel que je l'imaginais.

 

"No et moi" est un livre qui a beaucoup évolué en cours de route et qui est finalement beaucoup plus personnel que je l'imaginais.

Lou est quand même assez "bizarre". Qu'en pensez-vous ?

Bizarre, oui, sûrement. Mais qui ne l'est pas ? Elle est surtout très seule, et marginalisée à la fois par sa précocité et par la situation familiale qui est la sienne. J'aime son mélange de fantaisie et de tristesse, de naïveté et de lucidité.

Jeperçois l'histoire entre les deux héroïnes comme une histoire d'amour. Qu'en pensez-vous ?

C'est intéressant. Une histoire de fascination, d'aliénation, peut-être. Je crois surtout que le lien qui les unit ne ressemble à rien, rien que l'on puisse nommer, à la fois âpre et chaleureux, dur et sincère.

Quel personnage vous ressemble le plus Lou ou No ?

Les gens qui me connaissent bien m'ont fait remarquer que j'avais mis de moi dans les deux personnages. C'est sans doute vrai. Mais je crois que Lou est proche de la petite fille que j'ai été.

Pourquoi avoir inséré une histoire d'amour entre Lou et un de ses camarades dans votre roman ?

Pour moi, en tout cas tel que je l'ai vécu, l'âge de 13 ans est celui de tous les débuts, des commencements, des premiers vrais émois amoureux, et en même temps un avant goût de ce qui nous amènera à quitter l'enfance. Le personnage de Lucas est né probablement de mes rêves de petite fille et j'ai tenu à ce qu'il apparaisse dans le livre à travers les yeux de Lou, c'est à dire très idéalisé. Je ne suis pas sûre de ce que cela apporte au livre, mais pour moi ils sont trois enfants du désordre, abandonnés chacun à leur manière, et j'aimais bien l'idée du trio.

 

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Pensez-vous que dans la vie ce genre de rencontre entre une ado et une SDF peut vraiment se produire ? Et que l'on peut tendre la main comme ça vers son prochain ? N'est-ce pas idéaliste ?

Je ne crois pas que dans la vie cela soit possible. Non pas le fait de tendre la main, car des tas de gens le font aujourd'hui à travers des associations, mais le fait d'imaginer que l'on peut tout seul sortir quelqu'un de la rue. C'est totalement idéaliste de la part de Lou, et c'est bien là ce qui m'intéresse chez elle, sa propension à l'utopie. No et moi est l'histoire d'un rêve... qui se heurte à la réalité. La désillusion est un thème qui traverse tous mes romans.

Comment étiez-vous à l'adolescence : survoltée, fleur bleue, incomprise ?

J'étais en avance à l'école et d'une timidité pathologique ! Mon histoire familiale fait que mon adolescence a été une grande période de silence, où la révolte n'était pas possible. Je me suis rattrapée après !

Quel est votre passage préféré dans votre roman ?

Aïe... c'est difficile. Les passages qui décrivent le lien de Lou et sa mère, ces gestes impossibles de l'une vers l'autre, un amour qui ne peut plus s'incarner, se dire...

"Je ne crois pas que mon livre soit idéaliste. C'est très drôle de voir comme les lectures peuvent être différentes. "

Vous semblez très réaliste dans vos réponses alors que votre livre est très idéaliste, propice au rêve comme vous le disiez. Et vous êtes-vous plus rattachée au rêve ou à la réalité ?

Je ne crois pas que mon livre soit idéaliste. C'est très drôle de voir comme les lectures peuvent être différentes. Lou est une grande idéaliste qui met en oeuvre un plan d'attaque qui finalement ne marche pas. Parce que la vie n'est pas si simple. Certains me reprochent d'avoir écrit un livre très sombre, très fataliste, tandis que d'autres soulignent sa générosité. Je crois qu'il y a un peu des deux ! Je suis une grande et incorrigible rêveuse, mais j'ai appris beaucoup de la vie !!!

Je trouve que vous décrivez parfaitement ce que ressent cette ado surdouée exclue d'une certaine manière par ses camarades et c'est ce qui m'a le plus touchée. Etiez-vous une ado surdouée ?

Surdouée je ne crois pas. Ce n'était pas très à la mode à l'époque ! J'avais un an et demi d'avance et j'ai ressenti pendant longtemps ce sentiment de décalage qui caractérise le personnage de Lou. Cela m'est resté d'ailleurs, d'une certaine manière.

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Lou, No... Pourquoi avoir choisi ces prénoms qui sont si courts ?

No est le diminutif de Nolwenn, No dit la négation, le déni, l'exclusion, le "no future". Pour Lou, son prénom s'est imposé, comme un fil tissé entre ce livre et le premier que j'ai écrit (Jours sans faim), sous le pseudonyme de Lou Delvig. Une manière de relier deux livres qui parlent du passage à l'âge adulte, de ce à quoi il faut renoncer pour essayer de grandir.

Sans vouloir raconter la fin de votre livre, n'auriez-vous pas aimé écrire une fin un peu plus heureuse ?

Ah, vous voyez, je ne suis pas si idéaliste ! J'aurais bien aimé une fin plus heureuse, mais pour le coup, elle aurait été peu vraisemblable. J'aime bien l'idée que tout n'est pas complètement joué, ceci dit, que quelque chose est encore possible, parce que No est très jeune et n'a pas basculé depuis trop longtemps.

Avez-vous les mêmes délires que votre héroïne comme collectionner des choses inutiles ou faire des expériences dans la cuisine ?

Non, j'ai un peu passé l'âge ! Mais j'étais très bricoleuse quand j'étais petite et réalisais toute sorte d'expériences plus farfelues les unes que les autres.

 

"Beaucoup d'auteurs ne vivent pas de leur plume ! "

Vous avez un parcours assez atypique. Pourriez-vous nous l'expliquer car on ne comprend pas comment vous faites pour travailler le jour, en vous occupant de vos enfants et écrire la nuit ?

Beaucoup d'auteurs ne vivent pas de leur plume, vous savez. Néanmoins, l'âge venant, j'ai de plus en plus de mal à écrire la nuit car je suis comme tout le monde, je préfère dormir... J'espère trouver prochainement un moyen de concilier mieux l'écriture et vie professionnelle, sans faire le grand écart en permanence, c'est à dire avoir plus de temps pour écrire. C'est bien parti...

Aimeriez-vous être auteur à plein temps ?

J'aimerais pouvoir écrire mon prochain livre sans rien faire d'autre à côté, avoir au moins une fois l'occasion d'écrire le jour et de ne pas travailler dans la contrainte comme je le fais aujourd'hui. No et moi aura rendu ce rêve possible, et c'est bien. Ensuite, j'aimerais garder un pied dans le réel, je ne sais pas le dire autrement, et donc trouver un meilleur compromis.

Combien de pages écrivez-vous par jour ?

C'est très variable. Parfois j'allume l'ordinateur et j'ai la tête qui tombe sur le clavier tellement je suis fatiguée (!), parfois la nuit est à moi et je peux écrire 6, 7, 8 pages d'un coup (mais sur lesquelles il faut retravailler).

Comment élaborez-vous la trame de vos romans ?

Ca dépend desquels. Chaque livre est une aventure différente, qui n'obéit pas aux mêmes règles, à la même folie ou la même nécessité. Parfois, j'ai un plan très précis comme c'était le cas pour "Un soir de décembre", mon précédent roman, parfois je change d'optique en cours de route, ce qui s'est passé pour "No et moi".

 

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Y a -t-il quelqu'un qui les relie avant votre éditeur ?

Avant oui, il y avait mon mari. Maintenant, non...!

Des 5 romans que vous avez écrits lequel préférez-vous ?

Toute proportion gardée, j'aime mes livres un peu comme des enfants. Avec leur énergie, leur dynamique, mais aussi leurs défauts. A chaque livre correspond un moment de ma vie, un ou des lieux, des musiques, des doutes et des élans. C'est pour ça que je les aime tous, d'une certaine manière, sans les considérer pour autant comme des chefs d'œuvre incontournables !

Qu'est-ce qui vous a donné envie d'écrire ?

Pour moi, l'écriture est ancrée dans l'enfance. Plus qu'une envie, c'est un besoin, une nécessité. Avant, j'avais le vertige. Depuis que j'écris j'ai trouvé une manière d'être au monde, à la fois plus intensément et plus sereinement. Je pourrais en parler pendant des heures, mais c'est une question très intime.

Qu'avez-vous ressenti lors de la sortie de votre premier roman ?

Une immense joie, et une grande perplexité... Cela m'a valu pas mal d'insomnies, comme si je n'arrivais pas à faire coïncider le rêve et la réalité.

Quand vous relisez votre premier roman, aimeriez-vous en réécrire certains passages ?

Je ne relis pas mes livres en général, mais il se trouve que j'ai relu "Jours sans faim" récemment, pour une raison particulière. Il y a des choses que je changerais si je devais le réécrire aujourd'hui, pour aller plus loin peut-être dans l'aridité et l'épure.

"Quand on sort en septembre, on a toujours peur d'être noyé dans le flot, de couler à pic. "

Qu'avez vous pensé de cette rentrée littéraire ?

Vaste sujet ! Quand on sort en septembre, on a toujours peur d'être noyé dans le flot, de couler à pic. J'ai eu la chance de trouver un petit bout de place dans cette foisonnante rentrée. Je l'ai trouvée très ouverte, riche et intéressante dans la diversité des livres, des écritures, des personnalités qu'elle nous a donné à lire.

Qu'avez-vous ressenti en sachant que vous étiez sélectionné pour le Goncourt ?

Une immense stupefaction ! J'étais dans le RER et je suis restée comme deux ronds de flan, sur le quai. Mon éditeur n'est pas du tout dans les grands prix, et je crois que ça a été une bonne surprise pour tout le monde.

Etes-vous vraiment bavarde ?

Je suis devenue assez bavarde, voire très bavarde. Mais pas avec n'importe qui. Avec mes amis, les vrais de vrais. J'ai du mal avec les gens qui parlent pour ne rien dire, je préfère la densité du silence aux mots inutiles.

Etes-vous d'abord une mère, une femme, une auteure... ?

Les trois, mon capitaine ! Et tout ça est extrêment lié, finalement.

 

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Si vous deviez choisir 2 actrices pour interpréter No et Lou qui choisiriez-vous ?

Il y a plusieurs propositions d'adaptation du roman. Pour Lou, j'ai pensé à une très jeune fille qui joue dans "La tourneuse de pages". Elle joue le personnage enfant. Je ne sais pas comment elle s'appelle. On m'a dit qu'elle était pianiste plutôt qu'actrice. Pour No, je ne sais pas, quelqu'un comme Sara Forestier, peut-être.

Comment voyez-vous l'avenir de votre livre ?

Ouvert, j'espère. Le livre a été accueilli bien au-delà de tout ce que j'avais pu imaginer. C'est une belle surprise. Le reste ne m'appartient pas.

 

Avez-vous une idée de sujet pour votre prochain roman ?

Oui, oui, je suis en période d'incubation. Une idée très noire et abominablement sombre. Je ne suis pas sûre d'y arriver, comme toujours quand je commence un livre. Mais ça commence à pas mal prendre forme dans ma tête et j'ai très envie de l'écrire.

Vous avez l'air de beaucoup rire. D'habitude, les auteurs sont plutôt ternes. Que pensez-vous de cette rencontre avec nous, vos lecteurs, via le web ?

Je trouve ça très drôle justement, et intéressant. Je ris facilement d'une manière générale...

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Dans le dossier Prix Littéraires : "No et moi"

» L'avis des lecteurs

"L'exclusion des jeunes femmes forme la toile de fond de ce roman où une jeune surdouée va tenter de soustraire une SDF à sa condition. Un beau roman d'amour et d'amitié qui ne sombre jamais dans le mélo ou les clichés." Lire

 


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