Noël est pour beaucoup un moment plein de magie. De nombreuses histoires où se mêlent lutins, elfes, fées sans oublier l'indétrônable Père Noel, viennent égayer l'imaginaire des petits et des grands. L'Internaute Magazine vous propose d'écrire et de déposer votre conte de Noël. Tous à vos ordinateurs !
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Noël 1943 à Chaux Neuve
Olivier Blandenier
, Bern (suisse)
le 20 décembre 2010
Faites rêver les lecteurs, publiez votre plus beau conte de Noël.
Les hauteurs de la Forêt du Risoux se perdaient dans la brume sinistre de cet hiver 43. Le bruit des bottes ne sonnait plus sous l’épaisse couche de neige qui semblait vouloir écraser les maisons du bourg. On avait pour cette sainte nuit exceptionnellement permis aux habitants de se réunir pour la veillée de Noël dans la petite église perchée en haut du village. La garnison de la Wehrmacht qui occupait le château du Larmon avait déployé un peloton de quelques hommes dans chaque village craignant le retour des partisans auprès de leurs familles pour fêter la Noël... Souvent les regards se portaient au-delà de la crête des hauts sapins noirs, là-bas vers le sud-est, là-bas vers la liberté, vers la Suisse. Mais la frontière était bien gardée et peu de gens passaient. Pourtant il suffisait de gravir la côte de la D46 au bout du village, sur la vieille route qui mène au Cernois. Là, à mi chemin il y avait un sentier qui conduisait directement à la borne frontière frappée de la fleur de lys en souvenir de la cession de Chaux Neuve à la France par le traité de Nimègue en 1678. Passé par le couvert du petit bois des Verrières, en longeant le layon derrière la ferme des Besson on accède aux premiers escarpements rocheux menant vers la liberté... — Ausweis, montrer papiers ! Blanche avait sursauté. Perdue dans ses rêves d’évasions elle ne s’était pas aperçue qu’elle marchait en direction de la Côte Feuillée... Le soldat étudia l’identité de la jeune femme et d’un ton ferme lui enjoignit de retourner au village... — Zurück . Verboten ici ! Pas passer ! Lentement, comme une enfant prise en faute, Blanche retourna vers les chaumières aux cheminées fumantes. Les petits flocons de neige poussés par le vent lui fouettaient le visage. Elle pensa à son fils, au petit Pierre qui n’avait pas vu son père depuis 1940. Trois longues années à attendre, à espérer. Trois longues années à parfois ne plus croire et à désespérer... — Quand me le rendront-ils ? Les guerres s’étaient succédé dans cette région des hauts plateaux montagnards du Jura français. 1870 apporta son lot de souffrance. L’année 1915 fut aussi marquée par la douleur de la folie humaine. En 1940 on sonna encore une fois le glas à l’église du village. Malgré tout, l’espoir renaissait inlassablement. On reconstruisait, on tentait d’oublier , on recommençait. Parfois avec un bras ou une jambe en moins, la gueule cassée, le cœur massacré…Mais on repartait, aux champs, à la laiterie, à la scierie. Il était devenu plus difficile de travailler sur les petites pièces d’horlogerie . On avait perdu la patience, la main tremblait parfois un peu au souvenir du vécu. Blanche se souvenait de l’horreur qui avait envahi son cœur lorsqu’une division blindée remontant de Morez passa par Chaux Neuve pour rallier Pontarlier. Après Bellefontaine ils avaient tué des femmes qui tentaient de s’enfuir vers la Roche du Creux, puis jetées dans le petit lac des Mortes au pied du Risoux. A Chaux Neuve ils étaient entrés dans la petite église en hurlant, expulsant sans ménagement les fidèles en prière, lacérant les magnifiques grands retables accrochés de part et d’autre de l’autel , renversant la statue en bois de Saint Joseph à l’enfant et celle de Saint Pierre éparpillant au sol des débris d’albâtre ressemblant à de gros flocons de neige... La folie de l’aliénation des hommes à une idéologie meurtrière se reflétait dans ces actes d’une barbarie extrême. Y a t-il vraiment tant d’atroce inhumanité cachée au fond du cœur des hommes ? C’est ce jour qu’Hervé , profitant du chambardement, partit avec quelques hommes du village, abandonnant malgré lui Blanche et le petit Pierre. Mais il fallait partir pour survivre. C’est Blanche qui avait insisté. Elle…, elle irait chez ses parents... — Plutôt la fuite que la mort. Avait-elle dit en l’embrassant ... Les villageois s’étaient tous ligués pour protéger la disparition des hommes. Le curé et le maire apportèrent encore plus de confusion en affirmant que les registres des décès n’étaient pas à jour et que ces villageois manquants étaient décédés ou disparus. Les ss n’avaient pas le temps d’investiguer plus profondément et continuèrent leur route sans brûler le village. Plus tard on érigera une croix au sommet d’une colline dominant le bourg en commémoration de ce jour... La neige tombait maintenant en abondance. En s’approchant du presbytère les voix enfantines de la chorale lui parvenaient hachées par le vent. Le bon abbé Vogt avait préparé une crèche et des chants de Noël qu’entonneront les enfants à la messe de minuit. Le soir tombait et plongeait dans la pénombre les rues bordées de maisons menant au lieu saint. Les grandes fermes se trouvaient plus bas. Les larges cheminées à tuyés fumaient en dégageant des effluves de pommes de pins et de tourbe recueillie aux alentours... Les hauts sapins noirs ployaient sous le poids de la neige et se balançaient lentement en craquant dans le vent venu de Foncine. Des myriades de cristaux tombaient en pluie argentée miroitants sous la lumière colorée des vitraux éclairés. Blanche était nerveuse et soucieuse. Etait-ce le calme et la bonne volonté apparents de l’occupant laissant présager un malheur qui lui serrait le cœur ? On avait ouï dire que la fausse bonhommie apparente des occupants pouvait selon la situation se transformer en furie meurtrière et se terminer en massacre prémédité. Blanche avait peur…peur pour le petit Pierre. Elle se rendit à l’église et, passant les sentinelles comptant les fidèles à l’entrée , elle se dirigea vers le grand chandelier où une minuscule lanterne marquait la présence de Dieu. Elle sortit de sa poche de manteau un morceau de chandelle jaunie et le piqua sur la pointe de bronze. Elle l’alluma . La mèche grésilla longuement avant de faire surgir une fugace lueur rougeâtre. Une petite flamme vacillante naquit et s’épanouit dans la pénombre de la petite chapelle rayonnante. Parcourue d’un étrange sentiment, elle se retourna lentement. Elle était seule et pourtant la sensation d’une présence près d’elle était si palpable qu’elle chuchota : « Il y a quelqu’un ? ». Seul l’écho de sa voix lui répondit. Un infime grincement de chaise la fit sursauter. Dans la pénombre du vaisseau central on ne distinguait plus rien. Elle répéta sa question : « Il y a quelqu’un ? ». Aucun bruit, aucun murmure. Seul le feulement de la neige sur les vitraux lui murmurait des mots incompréhensibles comme une prière marmonnée les dents serrées. Elle n’avait pas peur. Elle sentait une certaine sérénité l’envahir . Elle discernait la présence de Dieu. Une douce chaleur lui monta aux joues... Après une courte prière on entendit ses pas résonner sur les dalles de la petite église. Au moment de sortir elle se signa et prononça ce prénom que sa bouche ne murmurait plus que dans ses souvenirs ardents... « Hervé… » Un craquement de boiserie se fit entendre derrière l’abside . Un souffle de l’harmonium émit une courte plainte... « Hervé ? Tu es là ? » Murmura-t-elle... — Fertig ? Also raus !... La sentinelle lui enjoignait de sortir de l’édifice ... Au dehors la nuit était tombée. Elle descendit par le petit raidillon qui serpente le long de la côte de l’église . Elle passa devant la chaumière du Père Magloire. Par la fenêtre éclairée par l’unique lampe à abat-jour d’opaline dentelée elle le vit, le pinceau à la main devant son chevalet de peintre. Sa pipe fumante reposait pour un court instant dans un cendrier de porcelaine. Une touche de peinture, un détail à retoucher, le galbe d’une hanche ou le reflet du soleil sur le lac gelé retenait toute son attention. Il ne voyait pas la frimousse de Blanche, le nez collé à la vitre. Au fond de la pièce le poêle rougeoyait, garni jusqu’à la gorge de pommes de pins odorantes qui crépitaient dans les flammes. Les murs étaient tapissés de tableaux qu’il avait peints et dont il ne pouvait se séparer. Par petites touches précises le pinceau effleurait la toile. Blanche glissa et un petit cri lui échappa en se rattrapant au volet ouvert. Le regard du peintre se dirigea vers la fenêtre et il sourit à Blanche en la voyant. Il lui fit signe d’entrer ... Elle poussa la porte et aussitôt elle ressentit la douce chaleur des lieux. Le plafond bas et les murs lambrissés conféraient à la sombre pièce l’aspect d’une tanière... — Bonsoir Père Magloire, il fait froid dehors, dit-elle en embrassant le vieil homme. Le Père Noël viendra-t-il encore cette année ? — Bien sûr mon enfant, bien sûr, répondit-il d’un air coquin. Il recommande de prendre des habits chauds et de bonnes chaussures, un peu de pain et de fromage dans un petit sac aussi et ne t’étonne de rien surtout... — Pourquoi tout ces mystères, Père Magloire ? , demanda-t-elle en riant... — Ne pose pas de questions ma petite Blanche, fais ce que je te dis, c’est tout... — Ah bon, d’accord ! , s’entendit -elle répondre machinalement... — Tiens veux-tu un peu de chocolat chaud. J’en ai encore du dernier passage des contrebandiers, mais… chut ! Après s‘être régalée de ce doux breuvage, elle quitta le vieil homme au regard si malicieux... « N’oublie pas ! », lui avait-il encore une fois recommandé... Blanche alla chercher petit Pierre et tous deux rentrèrent à la ferme qui se trouvait au bout du village dans le grand virage avant la Côte Feuillée. Le petit gambadait en fredonnant les chants et les psaumes que leur avait appris le curé... Plus tard dans la soirée les villageois se rendirent à l’église . En remontant la Grand Rue ils croisèrent des soldats frigorifiés autour d’un brasero ou brûlaient de grosses écorces de sapin éparpillant des gerbes d’étincelles lumineuses comme des feux d’artifice ... — Schöne Weihnachten ! Choyeux Noël ! , lança l’un deux. Il ne fut pas étonné que personne ne lui réponde... — Scheiss Krieg ! , marmonna-t-il encore... La petite église se remplissait et les sentinelles avaient cessé de compter. Quelques verres de schnaps bus à la sauvette pour se réchauffer avaient eu raison de leur discipline. Le maire était inquiet de les voir ainsi. Il connaissait leurs réactions imprévisibles sous l’emprise de l’alcool . Malgré tout la messe fut empreinte d’un grand recueillement. Les psaumes chantés par de pures voix enfantines émurent l’assemblée ... Puis vint la visite du Père Noël. Le brave curé de la paroisse avait dans sa grande bonté introduit ce rite païen en son église. Pour le plaisir des enfants et des parents attendris. Un truculent personnage voûté, à la longue barbe blanche et vêtu de rouge fit son apparition pour la plus grande joie des enfants. Sa démarche était hésitante et il s’aidait d’une canne taillée dans une vieille branche de frêne. Il fut bien vite entouré des enfants qui vinrent lui chanter une chanson, un compliment appris à l’école , une poésie ânonnée sur un ton monocorde, parfois à peine audible. Petit Pierre regardait avec insistance la grosse montre qui brillait au poignet du Bonhomme lorsque d’un geste ample il relevait la manche de son manteau trop grand pour lui. Il ne disait mot. Il observait. Le Père Noël distribua quelques chiches friandises et après avoir écouté les derniers chants des enfants, il disparut derrière l’autel . La cérémonie se terminait et chacun allait rentrer chez lui. Petit Pierre était perplexe. Il connaissait cette montre et ce n’était pas celle du Père Magloire... Au dehors les soldats ne prêtaient plus guère attention aux villageois. Ils s’apprêtaient à regagner les camions qui les ramèneraient au cantonnement de Pontarlier pour continuer de festoyer... Un ordre fusa ! Einsteigen, los , los ! Plus vite que prévu les occupants grimpèrent dans leurs véhicules laissant les Chauniers à leur fête. Que pouvait-il se passer dans ce village reculé du Haut Doubs ? Blanche avait apporté un petit sac pour y glisser les pommes que le Père Noël avait distribuées... Elle remontait la Gand Rue en direction de la ferme. Petit Pierre gambadant devant elle... Arrivés au virage, ils virent l’homme en habit rouge qui les attendait. Il se dissimula sous un appentis. Ce qui intrigua Blanche et Pierre. Ils allaient entrer lorsqu’une voix leur demanda de venir voir... Blanche vacilla. Elle avait cru reconnaitre la voix d’Hervé . Elle suivit Pierre et se retrouva dans les bras de son mari. Elle se sentit défaillir. Pierre blotti contre son père ne cessait de répéter : « J’le savais, j’le savais ! La montre ! J’le savais ! » — Suivez-moi intima Hervé. Ils se cachèrent sous l’appentis . Hervé sortit d’étranges instruments de son sac à dos. Il avait confectionné des raquettes à neige à l’aide de vieux tape-tapis en jonc tressé, munies de lanières de cuir. Il leur montra comment les attacher sur les souliers... — Venez ! , dit-il enfin notre fuite est arrangée. Nous passons en Suisse par la filière. Ne faites pas de bruit. La marche sera longue mais on doit y arriver. Nous sommes attendus de l’autre côté... Ils montèrent à travers la forêt en coupant le grand virage de la Côte Feuilletée et se retrouvèrent dans le bois longeant Le Cernois. Au bout de deux heures de marche ils atteignirent les premiers contreforts des enrochements du Mont Risoux. La neige qui tombait maintenant abondamment couvrait leurs traces. Ils commencèrent à gravir la passe au milieu des arbres sombres. Seul le cri d’un loup ou d’un chien troublait le silence... Pierre observait de temps en temps la profondeur de la sapinière. Il y voyait des monstres qui les suivaient. Des monstres aux yeux brillants... — Arrêtons-nous un peu, ordonna Hervé. Le petit commence à être fatigué... Ils firent une courte halte dans un creux de neige. Hervé rassura petit Pierre... — Allez ! , on repart murmura Hervé... — Halt ! Un soldat braquait son arme sur la petite famille. Il siffla un coup strident à l’aide de son sifflet à bille. D’autres hommes en armes arrivèrent. Un sous-officier s’approcha . Il porta la main à son révolver ... —Terroristes ! Contrebande ? , demanda-t-il... En guise de réponse un horrible hurlement de chien perça le calme de la forêt enneigée, puis un autre, et encore un autre. De plus en plus proches. Des feulements de fauves se firent entendre. Des craquements de branches figées de gel, des piétinements. Puis soudain le gémissement de douleur atroce d’un soldat attaqué par une bête au poil gris argenté. Un deuxième animal surgit et se rua sur un autre militaire. Un troisième. Puis cinq, puis dix. Les soldats abandonnèrent leurs armes et s’enfuirent en direction de la Combe des Cives, poursuivis par la meute hurlante. Seul un grand chien aux yeux bleus était resté près de la famille apeurée. Il ne grondait pas, ne montrait pas les dents. Il attendait, le poil soulevé par le vent. Les antérieures dressées, la tête haute et semblait dire « N’ayez pas peur je suis là »... Lentement sans gestes brusques, Blanche et Hervé qui portait Pierre sur ses épaules reprirent leur ascension en direction de la liberté. Le chien les suivait à bonne distance, semblant veiller sur eux. Il s’arrêtait aux aguets, se retournait et reprenait sa route en les guidant parfois sur la bonne voie... Ils arrivèrent bientôt à la borne frontière frappée de la croix suisse. Ils passèrent le réseau de barbelés et se retrouvèrent en Suisse, là où Hervé avait trouvé refuge et travail dans un petit atelier de micromécanique et d’horlogerie ... Ils se retournèrent et virent le chien dressé qui les regardait partir. Arrivés au refuge quelqu’un les attendait avec une luge attelée à un cheval, des friandises et du vin chaud dans une gourde militaire... — Joyeux Noël ! , s’exclama le Président de commune du Sentier venu accompagner en personne les réfugiés... — C’était quoi ces chiens que l’on a entendu hurler ? , demanda-t-il... En réponse un long cri emplit la plus belle nuit de Noël de petit Pierre... On dit dans les chaumières qu’ils sont restés. C’est ainsi que le chien devint maître des lieux entre Chaux-Neuve et La Chapelle des Bois. Souvent la nuit de Noël on entend le hurlement du vieux chef de la meute. Ce n’est pas une longue plainte mais un cri de joie... Et selon la légende, ce n’est pas l’homme qui a introduit le chien là-haut, mais le chien qui a accepté que l’homme s’y installe... Joyeux Noël.
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