L’artiste mis en scène par lui-même
Le musée Gustave Moreau est le fruit d’un projet unique. Alors que la plupart des musées consacrés à un artiste doivent leur existence au travail acharné des héritiers ou de passionnés, celui-ci résulte de la volonté et du travail du peintre lui-même. Accordant plus de valeur à l’ensemble de sa production qu’à chaque tableau pris séparément, angoissé par une probable atomisation de son œuvre après sa mort, il a souhaité léguer à tous son « petit univers ». Ainsi, il est donné à chacun de suivre le travail de l’artiste, des esquisses au tableau final, d’explorer ses références et les relations entre chaque toile. L’Œuvre du peintre est supérieure à la somme de ses tableaux, nous dit Gustave Moreau. Et en parcourant les étages de son ancienne demeure, on ne peut qu’en être convaincu. « L’idée de ce que j’étais comme artiste » Très tôt, Gustave Moreau est soucieux du devenir post-mortem de ses œuvres. En avril 1895, alors qu’il a 69 ans, il ressent l’urgence d’engager un projet de conservation de ses peintures, aquarelles et dessins. Il détient en effet dans son petit atelier des centaines de créations qu’il n’a pas vendu. Il commence par faire profondément modifier l’architecture intérieure de sa maison familiale, somme toute assez modeste. Ainsi, les appartements des deuxième et troisième étages sont sacrifiés au profit de grands ateliers vitrés. Dès l’année suivante, il débute la mise en forme de sa collection, en en profitant pour retravailler certains tableaux. Au-delà de son œuvre, Moreau s’attache à conserver les meubles et la décoration de son espace familial. Jusqu'à son dernier souffle, le 18 avril 1898, il fignole les détails. Après sa mort et conformément au testament, son ami Henri Rupp achève le musée avec l’argent laissé par Moreau. Dès 1902, l’autre versant du testament peut être exécuté : l’Etat accepte le legs, prend en charge le musée pour l’ouvrir au public un an plus tard. Georges Rouault, élève fétiche de Moreau, en est le conservateur. L’univers du peintre La visite du musée débute dès le vestibule et le palier du premier étage où sont exposés des copies, notamment la Mort de Britanicus d’après Poussin, et des cartons. Cependant, le musée dévoile véritablement son charme au deuxième étage. L’escalier mène à une unique salle parquée, ouverte de grandes baies sur toute la façade nord et flanquée d’un joli escalier en spirale. Recouverts de dizaines de tableaux, les murs ne souffrent d’aucune parcelle vide. On est tout d’abord saisi par le foisonnement de tableaux et le regard doit s’imprégner de l’ensemble avant de se focaliser sur un tableau en particulier. Faute d’espace, les légendes ne sont d’ailleurs pas collées aux œuvres, seul un numéro permet de se repérer sur les plaquettes. Toile inspirée de l’Odyssée, Les Prétendants (1852) se distingue par son aspect monumental et le fourmillement de personnages autour d’Athéna. Mais l’œil s’arrête aussi sur Tyrtée chantant pendant le combat (1860) ou encore Prométhée foudroyé. Sous les fenêtres, des panneaux pivotants portent une multitude de dessins. Partagé en deux salles, le troisième étage n’est pas moins pléthorique. Entres les murs couverts de peintures, plusieurs meubles coulissant permettent d’admirer dessins et aquarelles. Parmi les tableaux, on note le remarquable Jupiter et Sémélé (1895), Prométhée (1868), L’Apparition (1876) ou encore le polyptyque La vie de l’Humanité (1886). L’univers de l’homme La visite se poursuit dans les appartements du premier étage. Fruit également de la volonté de conservation de Gustave Moreau, les meubles, objets de décoration et autres tableaux n’ont pas pour fonction d’exhiber un lieu de vie. En réalité, il s’agit de réagencements symboliques évoquant la famille et les souvenirs de l’artiste.
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