Le réalisateur du film "Les secrets des photographes animaliers" revient sur cette aventure, où il a cotoyé pendant plusieurs mois les plus grands noms de la photographie animalière.
La plupart des photographes du film avouent que les animaux de nos contrées sont plus difficiles à aborder que bien des animaux d'autres pays. Avez-vous eu l'occasion de vérifier cette affirmation lors du tournage ?
Oui, je n'ai même fait que ça, malheureusement ! En Europe, les animaux sont dérangés en permanence par les activités de notre civilisation. L'homme est un envahisseur de territoire, un destructeur de milieux naturels, un chasseur… Bref, que des raisons de s'en méfier ! Dans les parcs africains, les animaux sont protégés, les hommes restent dans leur 4X4 et représentent moins de dangers. Dans les autres jungles du monde, l'homme occupe peu de place, voire se fait rare. Sans parler du continent Antarctique, où l'homme est presque une curiosité pour les oiseaux. D'un autre côté, c'est justement cette difficulté qui est l'objet du film. Je montre les ruses de Sioux qu'il faut employer pour approcher des mammifères dont les sens sont infiniment plus développés que les nôtres. Un renard ou un chevreuil repère un homme à 150 mètres, sans même l'avoir dans son champ de vision. Donc parvenir à s'approcher à 20 mètres de lui sans se faire repérer est un véritable défi, mais c'est ce qui est passionnant !
 |
|
|
Photo © Ronan Fournier-Christol
|
|
| "J'ai compris à quel point leurs connaissances de naturalistes sont déterminantes pour la réussite de leurs images." |
Quel est justement l'animal le plus farouche rencontré lors du tournage ?
Certainement le faucon pèlerin. Pour parvenir à le photographier, Florent Cardinaux a construit un affût 2 mois avant le début des prises de vue, à 30 mètres d'un arbre mort sur lequel il a remarqué que le rapace se posait quasi quotidiennement. Ce n'est qu'une fois le faucon habitué à l'affût qu'il a commencé les photos. Le jour du tournage du film, nous avons construit une petite extension à l'affût pour que je me positionne avec la caméra. Résultat, lorsque le faucon est arrivé, nous avons remarqué qu'il était plus "tendu" que d'habitude, il manifestait une certaine nervosité, regardant en permanence autour de lui. Il n'est resté que quelques minutes, au lieu de 1 heure ou 2 d'habitude. Tout simplement parce que cette forme bizarre que constitue l'affût avait un peu changé !
Quel est le photographe qui vous le plus ému dans son approche ? Celui qui vous a le plus étonné ?
Je pense à Vincent Munier, dont les photos révèlent une telle sensibilité, un tel esthétisme et un tel amour pour la nature, dans tout ce qu'elle a de plus sauvage, de plus authentique, que l'on ne peut qu'en être touché. En plus lorsqu'il raconte une séance de photos, il revit tellement la scène que l'on est transporté avec lui. Sinon j'ai été assez étonné par le fait que Jean-François Hellio et Nicolas Van Ingen travaillent à deux. C'est assez rare, car la signature d'une photo est un acte très personnel. Mais ces deux-là ont parfaitement compris le bénéfice qu'ils pouvaient tirer de leur partenariat, comme ils l'expliquent dans le film.
 |
|
|
Photo © Ronan Fournier-Christol
|
|
| "Les photographes de mon film font preuve d'une sincère humilité à l'égard de la faune sauvage." |
Qu'avez-vous appris lors du tournage sur les qualités d'un photographe animalier ?
J'ai compris à quel point leurs connaissances de naturalistes sont déterminantes pour la réussite de leurs images. Les animaux sont tellement difficiles à voir, en France, qu'il faut parfaitement connaître leurs mœurs pour savoir où, quand et comment les chercher, sans les déranger pour autant. De plus les photographes de mon film font preuve d'une sincère humilité à l'égard de la faune sauvage. Cette disposition leur permet de se fondre dans la nature, de parvenir à une osmose avec elle et de réaliser ainsi des photos "de l'intérieur" du milieu. Ils font tout pour se faire accepter et laisser l'animal venir à eux.
Comment se faire accepter dans ce milieu, avec une caméra et un matériel lourd, alors que cette activité est essentiellement solitaire ?
C'est simple : il fallait devenir une ombre ! Tout d'abord être seul à tenir micro et caméra. Moins on est nombreux, moins on est détectable. Ensuite il fallait se montrer aussi discret qu'eux, faire preuve de patience et savoir lire un minimum le comportement de l'animal pour comprendre ses réactions et ne pas commettre d'impair : s'immobiliser quand il le faut, se baisser à d'autres moments... Lorsque l'on a la chance de marcher dans la foulée d'un expert de l'approche comme Fabrice Cahez, on préférait se tordre la cheville plutôt que d'écraser une brindille et faire du bruit ! Il y avait donc ce contrat moral avec les photographes : je pouvais les accompagner, mais à condition d'être aussi habile qu'eux. Ils ont compris la sincérité de ma démarche : montrer ce que l'on peut faire et ne pas chercher le sensationnel en reconstituant des rencontres homme et animal sur la table de montage, par juxtapositions de plans tournés séparément, comme l'on en voit beaucoup.
Quel est le secret de photographe que vous avez trouvé le plus original ? Et le plus intéressant ?
La technique de prise de vue des papillons en vol, de Ghislain Simard, est remarquable d'ingéniosité ! Bien sûr elle est très particulière, avec ses faisceaux laser et ses captations au 30 000e de seconde, mais il fallait y penser. Sinon l'affût flottant est une manière particulièrement intéressante d'approcher les oiseaux des étangs. On s'aperçoit que dès que l'on n'a plus une silhouette de bipède, les animaux deviennent beaucoup plus tolérants !
 |
|
|
Photo © Ronan Fournier-Christol
|
|
| "Lorsque l'on a la chance de marcher dans la foulée d'un expert de l'approche comme Fabrice Cahez, on préférait se tordre la cheville plutôt que d'écraser une brindille et faire du bruit !" |
Pourquoi avoir choisi de faire un film sur ce monde confidentiel ? Quelle est votre relation à la nature ?
Pratiquant moi-même la photographie animalière, en amateur, je me suis rendu compte qu'il était plus amusant de raconter comment j'avais réussi à faire une photo que de montrer la photo résultante. Car le vrai intérêt pour le photographe, consiste avant tout à rencontrer un animal, à réussir à se faire accepter par lui, en lui faisant comprendre le pacifisme de sa démarche. Je me suis dit que si l'approche d'un simple rouge-gorge en ville pouvait donner lieu, pour moi, à de savoureuses anecdotes, les grands photographes animaliers avaient sûrement des histoires encore plus palpitantes à raconter. D'où l'envie de voir leurs méthodes de travail. D'une manière générale, je recherche dans la nature un rythme et une authenticité dont la société nous rive de plus en plus. Le monde va trop vite, et donc tout devient superficiel, on n'a plus le temps de ressentir profondément les choses. La Nature représente pour moi un métronome, un repère des vérités du monde, des valeurs universelles… Je perçois sa poésie comme un rempart face au cynisme du monde civilisé. Bref, elle m'offre les moments de plénitude dont j'ai besoin. J'ai essayé de transmettre cela dans le film.
| "Je pense à Vincent Munier, dont les photos révèlent une telle sensibilité, un tel esthétisme et un tel amour pour la nature, que l'on ne peut qu'en être touché". |
Les photographes rencontrés ont-ils perçu des changements de comportements des animaux liés au réchauffement climatique ?
Il se trouve que le film a été tourné en 2006, une année où le printemps a été particulièrement froid et tardif. Les éclosions et les naissances de mammifères ont eu en moyenne 3 semaines de retard cette année-là. Ceci prouve l'impact du climat sur la biologie des animaux. Ensuite l'été a été particulièrement chaud. En montagne, les chamois se sont réfugiés en haute altitude. Or, les névés se font plus rares, les glaciers reculent, il y a donc moins d'eau, donc moins d'herbe verte, moins de nourriture pour les marmottes… Tout est lié. Le réchauffement climatique perturbe également les migrations d'oiseaux. Certaines espèces ne migrent plus, ou moins loin qu'avant. C'est triste. Sans parler des problèmes que cela peut représenter pour les agriculteurs demeurant sur les couloirs de migration, dont les champs ne sont plus des zones de transit provisoire mais deviennent peu à peu des zones d'habitats… Néanmoins, en France, le réchauffement climatique n'est pas la plus grave menace à court terme pour la biodiversité. C'est plutôt la disparition de grandes zones naturelles sauvages. Il suffit de voir comment en quelques dizaines d'années, la construction de pistes de ski a sonné le glas pour le Grand Tetra dans les Vosges… Pas facile, pour un animal sauvage, de survivre dans un pays où il y a près de 100 habitants par km² !
En savoir plus sur le site du film : Songes de Moaï