|
INTERVIEW
24/04/2008
"Comme la nature n'appartient à personne, beaucoup ne se sentent pas concernés par sa protection"
Quel est votre plus beau souvenir de rencontre avec la faune guyanaise ? J'ai évidemment énormément de souvenirs de ces multiples rencontres, donc il est difficile d'en déterminer une seule et unique. Le premier jour où j'ai vu un caïman des marais de Kaw était un moment fascinant. J'ai également ressenti de grandes émotions lors des rencontres avec les sakis sauvages, ces merveilleux singes, dont j'ai suivi la piste pendant longtemps avant de pouvoir en apercevoir de près. La première fois où l'on observe une tortue luth en train de pondre, que l'on entend les singes hurleurs, suspendu à un hamac en pleine jungle... sont également des moments inoubliables. Je garde quand même un souvenir particulier d'une rencontre avec un groupe de singes araignées ; j'étais en train de grimper en haut d'un arbre à l'aide d'une corde. J'étais pratiquement au somment quand soudain ils sont apparus autour de moi et ont commencé à faire une ronde. Ce sont des animaux d'une agilité exceptionnelle et particulièrement sensibles à la chasse, qui ont de ce fait disparu de pratiquement tous les sites accessibles ; c'était un spectacle magique et c'est peut-être de cette rencontre qu'est née l'envie de baptiser l'association que j'ai créé en Guyane du nom vernaculaire de cette espèce : Kwata.
Lors de votre séjour en Guyane, vous avez découvert une nouvelle espèce. Pouvez-vous nous en parler ? Il s'agissait d'un rongeur arboricole, donc difficile à observer. Nous avions de nombreux guides avec nous pour nous aider à identifier les espèces que nous rencontrions, mais les livres se sont révélés inutiles pour reconnaître ce rongeur. Après de nombreuses recherches, il s'est avéré que cette espèce n'avait jamais été observée auparavant. Le processus de description de l'espèce, qui est venu ensuite, a été fascinant et pour la dénomination, malgré de nombreuses réflexions créatives, nous nous sommes bornés à donner à cet animal le nom de la rivière près de laquelle les deux seuls individus avaient été capturés : l'Isothrix sinnamariensis. Cette expérience montre qu'il y a encore un grand nombre d'espèces à découvrir : on dénombre d'ailleurs environ 20 000 espèces découvertes chaque année dans le monde.
Vous avez participé à un projet pharaonique de sauvetage des espèces de Guyane, avec le soutien d'EDF, qui n'avait pas d'autre choix pour cela que de noyer littéralement de nombreuses espèces avec la construction du barrage de Petit Saut. Comment s'organise-t-on lorsque l'on doit sauver autant d'espèces du naufrage ?
Quel est votre rôle à l'UICN ?
Ils sont nombreux. On étudie par exemple l'impact du changement climatique sur les espèces vivantes. Les modèles servant à prédire son impact sont assez grossiers. Nous tentons de les affiner afin d'avoir une idée plus précise de la façon dont vont réagir la faune et la flore face aux changements que l'on commence à constater. Toutes les espèces sont entièrement évaluées et on regarde lesquelles sont les plus vulnérables au changement climatique. Certaines sont plus sensibles que d'autres : le corail ne supporte pas l'élévation de la température des eaux ; de nombreuses espèces, confinées en haut d'une montagne, sur une île ou dans une mare, ne pourront s'adapter, faute de pouvoir se déplacer vers des zones au climat plus clément. D'autres le pourront mais leurs proies ou leurs pollinisateurs ne suivront pas ; enfin pour un grand nombre, il n'y aura pas d'habitat disponible ou des barrières infranchissables telles que des zones urbaines ou agricoles.
Et concernant le lien entre biodiversité et environnement ? On essaie également de mettre la nature et l'environnement au centre du débat : la nature concerne en effet 100 % des habitants de cette Terre. Comme elle n'appartient bien souvent à personne, qu'on ne lui accorde pas sa réelle valeur économique, beaucoup ne se sentent pas concernés par sa protection. L'environnement est à mon sens la chose la plus complexe à gérer sur cette planète. Avec notre modèle économique on créé de la " richesse " en détruisant notre environnement. Ce que beaucoup de dirigeants ne comprennent pas c'est qu'il est inutile de saccager la planète pour sortir de la misère : on le voit aujourd'hui avec la crise alimentaire mondiale, les projets de développement locaux, adaptés à leur contexte sont plus efficaces pour subvenir aux besoins des populations que n'importe quel grand projet visant à produire des cultures de rente pour l'exportation. Croissance, développement, progrès... sont des mots rabâchés par les politiques, les économistes et les medias sans réel interrogation quant à leur signification. Nous sommes dans une fuite en avant qui est dure à comprendre et à stopper. Notre but n'est pas de faire du catastrophisme, mais de faire réagir les gens (décideurs, électeurs, consommateurs'¦) avant que l'état de la planète ne devienne ingérable : guerres pour l'accès aux ressources naturelles comme l'eau, réfugiés climatiques... Il y a énormément de discours d'intention mais toujours une grande difficulté des gouvernements à faire bouger les choses.
Sur 40 000 espèces que nous avons évaluées, plus de 16 000 sont en voie de disparition. En termes de groupes d'espèces, ce sont les batraciens qui sont les plus touchés : plus du tiers des grenouilles dans le monde sont en grand danger et disparaissent à une vitesse grand V. Or, ces espèces ont un rôle d'indicateur : leur peau absorbe les produits toxiques qui se trouvent dans la nature et on a observé chez elles des malformations et des cas de mortalité qui pourraient nous frapper un jour si nous ne changeons pas nos pratiques. Elles sont également très sensibles aux changements climatiques ainsi qu'à une maladie qui s'étend rapidement à travers le monde. Les batraciens ont pourtant un rôle essentiel dans la régulation de nombreux insectes. Imaginez ce qu'il se passerait s'il n'existait plus de prédateurs pour certains insectes comme les moustiques que l'homme ne porte pas dans son cœur... On parle souvent des espèces emblématiques qui disparaissent loin de chez nous et qui sont sur le devant de la scène, mais en Europe même, plus du tiers des poissons d'eau douce est menacé.
Et concernant les abeilles ? L'autre gros problème, ce sont les pollinisateurs : papillons, bourdons, abeilles... qui jouent un rôle fondamental en contribuant à fournir la base de notre alimentation. Mais contrairement à d'autres, ce sont des espèces pour lesquelles il est possible de faire quelque chose à notre niveau : les jardins en France représentent une surface plus importante que celle des parcs et des réserves. En plantant des espèces locales, des fleurs qui attirent les papillons, en diminuant l'usage de pesticides, il est possible de faire venir ces derniers et de favoriser la vie dans le jardin. L'association Noé Conservation a lancé par exemple un projet visant à donner aux particuliers l'occasion de participer à un vaste projet d'observatoire des papillons dans les jardins. Il s'agit là de science participative : les gens ne sont pas simplement informés mais agissent localement et à leur niveau.
Que pensez-vous de la situation de l'ours et du loup en France ? Il y a beaucoup de malhonnêteté dans ce débat. On est purement dans la politique et non le rationnel. Les informations sont partisanes : lorsqu'on est sur des bases comme celles-ci, on ne peut pas progresser sainement. Pendant ce temps-là, en France, d'autres espèces disparaissent dans l'indifférence, comme le vison d'Europe ou le grand hamster.
|
|||||||||||||||||||||||||||||||||||||||||
rechercher
Services personnalisés gratuits : Inscrivez-vous | Accès membres
Accès membres : merci de vous identifier Mot de passe oublié ?
Bienvenue Prénom / Mon compte
Si vous n'êtes pas Prénom, cliquez ici