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16/04/2008

"La dérive climatique trouvera un poids d'équilibre avec ou sans l'espèce humaine"

ferone6 Pétrole, eau, climat... Réaliste sur l'état de la planète, Geneviève Ferone, directrice du développement durable chez Veolia, a répondu à vos questions et vos inquiétudes sur le monde tel qu'il sera demain.
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Pensez-vous que le changement climatique soit irréversible et que quoique que l'homme fasse d'intelligent à ses yeux nous courons à l'échec voire à l'extinction (vue pessimiste mais réaliste) ?
Geneviève Ferone Ce qui est sûr c'est qu'on est confronté à une véritable rupture, on est devant un choix de civilisation. La dérive climatique trouvera un poids d'équilibre avec ou sans l'espèce humaine. Nous devons nous adapter dans un intervalle de temps très court et si possible dans un contexte pacifique. Dans le cas contraire, il est possible de générer des crises et des conflits qui aillent dans le sens d'une dégradation irréversible des conditions de vie.


Le développement durable n'est-il pas un leurre compte tenu de l'impossibilité de contrôler la démographie mondiale et la demande (justifiée) des pays pauvres d'accéder au niveau de vie des pays riches ?
 
Effectivement, c'est vrai que le développement et le "durable" peuvent être antinomiques. Il est plus intéressant de comprendre le développement durable sous l'angle de la comptabilité de nos modèles économiques avec les ressources de la planète. Dans ce cas, il faut impérativement trouver à la fois sur le plan des technologies et des comportements, des outils de développement sobres et économes. Sinon, c'est vrai que la donne démographique est celle qui se contrôlera le moins facilement.

 

Certains disent que le réchauffement planétaire est une tendance qui va au delà de l'impact humain. Est-ce vrai ?
Il existe une variabilité naturelle dans les modifications climatiques. La seule différence avec la dernière glaciation qu'on a connue, c'est que le climat se modifiait sur plusieurs dizaines de centaines d'années et que là, dans la situation que nous connaissons, le changement climatique se fera sur 100 ans. En partie à cause de l'impact des activités industrielles de l'Homme (émissions de gaz à effet de serre). On peut dire en outre que le changement auquel on assiste est le plus rapide que l'humanité ait jamais connu.

 

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Geneviève Ferone © Cécile Debise
 

La flambée des prix des matières premières est une des conséquences redoutables de l'exploitation abusive des ressources naturelles, est-ce qu'il y a des moyens alternatifs en vue pour permettre aux générations futures de s'alimenter, se vêtir, se soigner... De vivre plus simplement ?

Les matières premières vont connaître une période de tension. Celles qui ne sont pas renouvelables vont devenir rares, chères, générant des conflits. Cette situation illustre une tendance structurelle, donc les générations futures connaîtront des arbitrages violents entre l'accès à l'énergie, aux cultures vivrières, et l'urbanisation croissante. Il y a des moyens alternatifs dont certains font l'objet de polémiques très fortes (biocarburants, OGM). Il se peut que les ruptures technologiques dans 15 à 20 ans desserrent cet étau mais dans l'intervalle, il faudra faire preuve de sobriété, de tempérance.

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Geneviève Ferone © Cécile Debise
 


Ces dernières décennies l'Occident s'est comporté de manière égoïste économiquement parlant. Comment espérer un comportement altruiste des nouvelles nations émergeantes ?

Les nouvelles nations émergeantes prennent leur décollage économique au moment même où la planète prend conscience de la rareté des ressources et du changement climatique. Pour qu'il y ait un changement radical, il faut que l'instinct de survie soit déclenché. Pour l'instant, le seul instinct de survie, c'est sortir de la pauvreté. Il faut espérer que très rapidement, la prise de conscience de la dégradation environnementale pourra converger sachant que ces pays n'auront pas la capacité de financer les technologies vertes. Il faudra donc les aider impérativement.

A partir de quel prix au litre cela aura-t-il un effet dissuasif pour les consommateurs d'acheter de l'essence ? Faut-il le doubler comme le préconise Nicolas Hulot ? Y a-t-il un espoir dans une stratégie "pétrole cher" qui amènerait à une économie forcée dans le domaine des transports, dans l'habitat...
Le prix du pétrole a fait preuve d'une très forte élasticité. On a toujours pensé qu'à partir de 100 $ le baril, il y aurait un changement de comportement, en fait c'est faux. On sait qu'on ira vers 200 $ le baril. La question, c'est de préparer la relève parce qu'on le voit uniquement quand on fait le plein d'essence, mais le pétrole est absolument partout (pétrochimie, agroalimentaire...). Par conséquent, le pétrole cher, ce n'est pas seulement la question des transports, c'est aussi les produits de consommation. On a le choix entre deux stratégies : soit on augmente progressivement, soit on le rend très cher pour justement organiser rapidement la transition. Ceux qui produisent le pétrole n'ont pas forcément envie de se voir dicter leur conduite, la marge de manœuvre est donc réduite.

A quelle date aura lieu le pic de production du pétrole que l'on prévoit depuis des années ? Et pour le gaz, n'est-ce pas le même problème ?

Le pic du pétrole, c'est une question qui fâche. Les informations sont difficiles à obtenir du côté des principaux intéressés : les entreprises pétrolières et les états producteurs. Néanmoins, il y a en ce moment un consensus international qui se forme entre les experts pour le placer entre 2015 et 2020. Le pic pétrolier n'est pas la fin du pétrole mais c'est le moment où la consommation du stock passe par un maximum et donc décroît. Pour le gaz, le pic viendra environ 10 à 15 ans plus tard. L'incertitude demeure sur le rythme de consommation, sur le rythme de croissance économique. Plus il y aura de croissance, plus on rapprochera l'échéance des 2 pics : pétrole et gaz.

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Geneviève Ferone © Cécile Debise
 

Qu'est-ce qui empêche les bio carburants, si décriés aujourd'hui, d'être dans nos réservoirs ? Le lobby du pétrole ? Quoi d'autre ?
Les biocarburants, c'est un problème de réseau de distribution, d'adaptation du parc automobile existant et de politiques énergétiques et industrielles qui n'ont pas été adaptées, contrairement au Brésil. Cela étant, la vraie question, c'est leur bilan carbone. C'est à dire que s'il faut produire 3 litres de pétrole pour produire 1 litre de biocarburant, l'équation n'est pas gagnante.
En plus, il y a une concurrence entre les espaces destinés aux cultures et ceux destinés à la production de biocarburants, ce qui peut aggraver des déséquilibres alimentaires, d'où l'expectative des politiques et des industriels sur les biocarburants de première génération, actuellement disponibles.

Pourquoi n'utilise-t-on pas systématiquement les déchets comme source d'énergie ? Avec les tonnes de déchets produits chaque jour dans une ville comme Paris, on pourrait par exemple aider les foyers les plus modestes à se chauffer, ceux qui soufrent le plus de la variation du coût des matières premières...
Le déchet est une ressource potentielle. La question est de créer les infrastructures, les filières qui permettent de les recycler pour faire du combustible ou des matières premières. Ce sujet se heurte aussi à des comportements citoyens qu'il faut encourager. Il faut que les Français se préoccupent davantage de recycler leurs propres déchets. La France n'est pas un bon élève en la matière, loin s'en faut, il y a des marges d'amélioration très fortes.

"Nous devons nous adapter dans un intervalle de temps très court et si possible dans un contexte pacifique".

A quoi servirait une taxe carbone si les gens ne sont pas sensibilisés ? Pourquoi la punition avant la prévention ?
Compte tenu de l'ampleur du problème, le temps de la pédagogie est forcément court. Cela fait 20 ans que les experts du GIEC travaillent dans l'indifférence générale et alertent l'opinion publique. La taxe carbone est probablement la seule façon de toucher, de changer les comportements individuels. Le temps presse. On ne peut pas perdre encore 20 ans.


Quelles seraient les pires conséquences d'une fonte des calottes de glace polaires ?
C'est un sujet très délicat parce que c'est inédit : c'est la première fois qu'on est confronté à un phénomène d'une telle ampleur. Plus les calottes glaciaires vont fondre, plus le réchauffement va s'accélérer, car les surfaces polaires contribuant au réfléchissement du rayonnement solaire (effet Albédo) vont progressivement se réduire. L'élévation du niveau des océans sera une autre conséquence directe du réchauffement avec des degrés d'incertitude plus ou moins importants entre 50 cm et 1,50 m selon les experts. Le plus grave étant la modification de l'écosystème marin et l'inondation des zones urbaines situées sur les littoraux où est concentrée une très large partie de la population.

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Geneviève Ferone © Cécile Debise
 

Pensez-vous que le prochain ex-Paris-Dakar qui aura lieu l'année prochaine, ici dans mon pays le Chili et en Argentine, aura un impact nocif, surtout pour la nature et l'environnement, dans un pays qui est encore en état "vierge" par rapport aux pays européens ?

Le Paris-Dakar en général est une course qui n'est pas exactement "environmental friendly". Pour autant, c'est surtout les dégradations répétées et les comportements inconscients générés par un tourisme de masse qui font le plus de mal à un pays encore préservé.

Les différentes propositions faites pendant le Grenelle commencent à voir le jour, remaniées. On a clairement l'impression d'un coup d'épée dans l'eau au final. Qu'en pensez-vous ? Est-ce que cela veut dire qu'il n'y a pas qu'aux Etats-Unis que l'économie dicte la politique ?
Il y'a eu beaucoup d'attente parce que c'était la première fois que l'on s'est autorisé un exercice réunissant le monde de la politique, la société civile et le monde de l'entreprise. Je ne pense pas qu'il y ait forcément une mauvaise volonté de la part du monde politique, simplement nous faisons cet exercice à une période où les caisses de l'Etat sont vides. Or les décisions en matière d'infrastructures, de financement, de fiscalité supposent de mobiliser des ressources importantes sur du moyen-long terme. Aujourd'hui, l'agenda s'est resserré sur des sujets de mécontentement à connotation plus sociale qu'environnementale (même si les deux sont intimement liées, mais nous ne le voyons pas clairement).

"Pour qu'il y ait un changement radical, il faut que l'instinct de survie soit déclenché".


En notant de 0 à 10 (très bon), quel serait le score de Veolia en tant qu'entreprise responsable ?
Veolia a été notée à trois reprises sur les 5 dernières années par des agences indépendantes, la note correspondante la placerait sur une échelle comprise entre 7 et 8.

Concernant la France, quel est son pourcentage dans la production mondiale de carbone (par rapport aux USA, Inde, Chine) ?
L'Europe contribue à 12 % de l'empreinte carbone globale et la France pour environ 2 %. Ce qui ne doit pas nous empêcher de faire des efforts de réduction.

On nous parle de CO2, mais il existe des tas d'autres gaz à effet de serre. Quels seront les prochains auxquels l'humanité devra faire face dans un avenir proche ?
Le méthane et les halocarbures sont les principaux gaz à effet de serre, en dehors du CO2, qui doivent nous préoccuper de toute urgence. Surtout le méthane dans un premier temps, qui a un pouvoir de réchauffement global plus élevé que le CO2 et présent partout sur la planète. Plus la planète se réchauffe, plus nous émettons de méthane en provenance des sols. Les halocarbures sont des gaz industriels qui ont une durée de vie très longue et un pouvoir de réchauffement global très important. Ils sont moins répandus et proviennent des fluides frigorigènes qui rentrent dans la fabrication des systèmes de climatisation. Plus la planète se réchauffe et plus nous climatisons.

A l'hôpital ces dernières décennies, ce fut l'avènement du tout jetable pour lutter contre l'infection nosocomiale. Chaque jour des milliers de tonnes de détritus de toute nature sont issus des CHU. Comment faire bouger les choses pour revenir à des pratiques plus respectueuses de l'environnement ?
Il y a une réflexion en cours sur la gestion des déchets dangereux et hospitaliers et c'est vrai que parfois les réglementations peuvent être contradictoires. Les enjeux sanitaires et les enjeux environnementaux ne vont pas forcément dans le même sens. Il faudrait donner de la cohérence pour éviter des gaspillages inutiles.

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Geneviève Ferone © Cécile Debise
 

Comment l'homme en est arrivé à donner une valeur marchande aux gaz à effet de serre ? Comment a-t-on pu mettre au même niveau, dans un marché boursier, une tonne de CO2 et une tonne de sucre ? La planète ne vaut-elle pas plus que cela ?
On en est arrivé à cette impasse écologique précisément parce qu'on n'a pas réussi à évaluer la dette écologique. Le fait de donner un prix au CO2 est notre seul espoir de "monétiser" l'environnement et de faire changer le comportement, les modes de production et de consommation de tous les acteurs économiques que nous sommes. Compter uniquement sur notre maturité individuelle serait assurément un pari perdu d'avance. En cela, donner une valeur au CO2 permet d'accélérer la prise de conscience et de limiter les sources de pollution.

Comment peut-on parler d'écologie aux gens alors que toute l'année on propose des tomates à profusion sur les étals des marchés ? Les enfants, et même beaucoup de citadins, n'ont plus la notion des saisons, alors comment peut-on envisager une réelle évolution des mentalités ?
On pourrait commencer par revenir à des repères et des actions de bon sens. Quand on réalisera grâce, entre autres, à l'étiquette carbone, le coût associé à la production d'une denrée qui vient de l'autre bout de la terre ou qui a été produite sous serre, en consommant de l'énergie dans les deux cas, on pourra espérer faire changer les comportements et revenir à des arbitrages plus respectueux de l'environnement et de notre horloge biologique. Pourquoi déjà ne pas essayer de promouvoir l'agriculture biologique dans les cantines scolaires, ce qui est un excellent vecteur pédagogique.

"Il faut que les Français se préoccupent davantage de recycler leurs propres déchets".

Veolia est un acteur majeur dans l'eau, l'eau peut servir d'adjuvant de combustion aux carburants et améliorer les taux de rendement des moteurs thermiques, comme l'on bien compris de plus en plus d'agriculteurs. Pourquoi un silence radio à ce niveau, ou bien est-ce que Veolia fait de la recherche en ce sens ?
Veolia a plusieurs programmes de recherche sur l'amélioration de l'efficacité énergétique. Concernant l'eau, les efforts sont surtout consacrés aux problématiques de qualité et de préservation de la ressource. La question de l'accessibilité et de l'assainissement reste centrale tant les besoins sont gigantesques.

Existe-t-il une stratégie globale de développement durable comprenant les pays émergeants (Inde, Chine) et autres pays grands pollueurs comme les USA ou bien chaque pays ou organisation comme la vôtre font-ils cavalier seul auquel cas il n'y a aucune synergie et donc incohérence... ?
Pour l'instant, dans un contexte ou prévaut l'incertitude réglementaire sur le sujet du climat, c'est l'ensemble de tous les acteurs politiques et économiques qui est confronté à une absence de lisibilité. Le principal risque serait en effet que tout le monde parte dans cette bataille en ordre dispersé sans volonté de bâtir des partenariats ou des espaces de négociations collectifs. Toutes les entreprises attendent des signaux plus explicites de la part des décideurs politiques qui eux-mêmes sont très frileux sur la question. Tout le monde tourne en rond.

 

La solution à tous les défis qui nous guettent n'est pas uniquement une solution technologique contrairement à une idée très répandue. On trouvera immanquablement des techniques qui nous permettront de solutionner nos problèmes. La seule question, c'est quand et combien d'entre nous en bénéficieront ? Il est impératif de construire une architecture politique mondiale afin que la transition vers ces technologies se fasse de façon pacifique et éthique sinon nous irons vers un monde de chaos et de violence. La ressource la plus rare aujourd'hui est tout simplement le temps qu'il nous reste pour nous organiser politiquement et collectivement.


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