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 RENCONTRE 
Février 2006

"Le loup et le mouton ne sont pas incompatibles"

Il a choisi de vivre avec les loups pendant deux ans pour démontrer que cet animal n'est pas dangereux pour l'homme. Mickaël Brangeon est venu nous raconter son expérience le 22 février en direct.
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Comment est née votre passion pour les loups ?
Mickaël Brangeon En fait, j'ai commencé à m'intéresser aux loups quand j'ai eu 14 ans, mais pour une mauvaise raison : le coté sauvage et méchant me plaisait bien. Je me suis renseigné et me suis rendu compte que la vérité était encore plus intéressante.

Comment fonctionne une meute ? Y a-t-il un mâle dominant et les autres ?

Oui, en fait dans une meute de loups, il y a un couple dominant. Ensuite, selon la taille de la meute, il y a les enfants du couple, les petits derniers et des fois, des loups extérieurs.

Pourquoi le loup a-t-il été si diabolisé ?
Cette question nécessite une réponse un peu plus longue… En fait, le loup a toujours été assez proche de l'homme. Il chasse les mêmes proies, et comme il est discret et non "gérable", il est vite devenu un concurrent. Ajoutez à cela la peur liée à de nombreux contes, la religion qui en a fait un diable, cela donne une bonne idée. Le loup a été l'animal le plus exterminé.

"Le loup a été l'animal le plus exterminé."

Vivre avec les loups, ça a changé votre vision des hommes ? Et de la vie en société ?
Ça a changé ma vision du monde, en fait, de ce côté-là, c'est plus le fait de vivre dans la nature au milieu de l'ensemble d'une faune qui m'a mieux fait comprendre ma place. La vie des loups apprend beaucoup sur la complexité des relations qui peuvent exister au sein de la famille, et cela montre que nos deux espèces ne sont pas si éloignées.

Vous avez déjà eu une grosse frayeur face à une situation dangereuse en contact avec des loups ?

Non, je n'ai jamais rencontré de situations dangereuses avec des loups. J'ai rencontré des loups seuls, 7 à la fois. J'ai même croisé à 15 mètres un loup blessé à la patte qui n'avait pas mangé depuis assez longtemps. Je me suis mis à plat ventre devant lui, il n'a fait que de me regarder, d'un air toujours curieux.

Avez-vous eu des contacts privilégiés avec les loups ? Vous ont-ils accepté dans leur environnement ?
Privilégiés, non, car la plupart du temps, je rencontrais les loups un par un, rarement en meute, donc la distance a toujours été importante. Deux loups solitaires étaient plus "intimes" car croisés plus souvent, mais même là, il fallait pas s'attendre à ce qu'ils viennent prendre un café ! Après un an et demi, j'avais la chance de pouvoir marcher dans leur zone sans qu'ils ne se sauvent trop vite et ils continuaient à faire leur vie.

L'aventure canadienne ne te donne pas de regrets lorsque tu retrouves notre civilisation ?
Les deux premiers mois ont été durs à accepter, je l'avoue. Mais comme je me suis mis très vite à organiser les conférences, et vu le nombre de choses à faire pour que ça marche, ça ne me laisse pas beaucoup de temps pour regretter trop.

Quelle est la qualité la plus remarquable du loup selon vous ?
Selon moi ? Difficile de répondre, mais ce que j'aime en lui, c'est son indépendance, sa "liberté". C'est assez basique, mais ce sentiment d'indépendance m'a sauté aux yeux pendant ces deux ans. Je ne peux oublier la complexité sociale de la meute, toutes les facettes de ces comportements qui font que l'on ne sait pas encore la moitié de ce qu'il faudrait savoir.

"J'ai croisé à 15 mètres un loup blessé à la patte qui n'avait pas mangé depuis assez longtemps. Il n'a fait que de me regarder, d'un air toujours curieux."

Un homme parmi les loups d'accord, mais un loup parmi les hommes ?
Un loup peut être domestiqué mais pas dressé. Il faut que je développe un peu. Si un homme récupère un louveteau et qu'on le nourrit dès son plus bas âge, alors le louveteau va croire que cet homme est son père et sa mère, qu'il est son dominant. Donc il va réagir en fonction et être très proche avec cet homme. Mais cela pose des soucis, car ce loup ne se transformera pas en chien et il aura toujours peur des autres hommes. Lorsque le loup sera assez grand, il cherchera à mettre à l'épreuve son "dominant" comme il le ferait normalement dans une meute.

Quelle est l'attitude du gouvernement québécois vis-à-vis des loups ?

Attitude ? En fait, c'est plus une non attitude, car le loup n'est pas une source de revenus comme peut l'être le caribou. Il y a très peu d'études de fait, et un statut très forcé : le loup est considéré comme une espèce à fourrure et un petit gibier. On peut le piéger et chasser 8 mois sur 12, sans quota. 500 loups meurent chaque année au Québec.

Les contes pour les enfants qui font du loup LE méchant, ça vous énerve ?
Forcément, je ne les aime pas trop, vu le nombre de fois qu'ils sont racontés. Il n'y a qu'à voir le petit chaperon rouge ! Mais si on raconte ces histoires et qu'on explique à côté que c'est un conte pour faire peur, je ne vais pas demander la suppression de tous ces contes ! Il faudrait juste faire la part des choses et éviter de prendre le loup comme "tête de turc" pour évacuer les tensions des petits.

Que répondez-vous aux éleveurs qui veulent abattre les loups ?

Aux éleveurs qui voudraient m'écouter, j'aimerais leur dire que le loup et le mouton ne sont pas incompatibles, qu'il existe des moyens pour minimiser les dégâts, que ça a fonctionner ailleurs (Italie, Espagne). Mais la plupart des éleveurs qui réclament aujourd'hui l'éradication des loups sont au courant de ce qu'est un loup en vérité ! Le problème de la cohabitation avec le loup est complexe. Il serait difficile de rentrer dans le sujet à fond, mais il faut quand même savoir que le loup est principalement un bouc émissaire, qui sert à montrer que la filière pastorale (élevage traditionnel) a des gros soucis (rien avoir avec le loup), et ceci lui permet donc de se faire entendre.

Pensez-vous qu'il y a une quelconque chance pour la réhabilitation du loup en France étant donné la tournure que prend les choses avec les éleveurs ?
Bien sur que j'y crois, je fais tout pour que ça marche, et je ne suis pas le seul. La situation actuelle est très tendue, c'est vrai, et il va falloir agir. Mais les générations futures ont plus conscience du caractère unique de chaque espèce, et que l'extermination n'est pas le meilleur moyen de régler ces problèmes.

Connaissez-vous Hélène Grimaud, la pianiste qui vit avec les loups ?
Pas personnellement, j'ai vu un DVD, et je sais qu'elle a fondé un parc aux Etats-Unis. Sans plus !

Avez-vous prévu une étude sur le loup en France d'ici quelque temps ?
Non. L'étude que je viens de faire était juste un brouillon, qui m'a permis de voir ce que je pourrais espérer pour la prochaine fois. Avec l'expérience du terrain, il serait dommage de ne pas persévérer dans la même zone. Sans compter, que je ne suis pas sûr de pouvoir étudier calmement une meute de loups en France vu les tensions, et cela risquerait également de troubler les loups français, qui sont fragilisé et n'ont pas besoin d'autres problèmes.

Pour les envieux, ton expédition a eu un coût financier, serais-tu prêt à repartir demain avec un sponsor ?
Non, pas demain, j'ai une tournée de deux ans à faire dans les écoles. C'est la partie la plus importante du projet et la prochaine fois, je compte mettre un maximum de cartes avant de partir afin de ramener des travaux intéressants. Cela demande du temps, donc patience, c'est un des trucs que j'ai appris.

Vous êtes toujours tout seul lorsque vous faites vos observations, ou bien vous êtes accompagné par d'autres passionnés du loup ?
Durant ces deux ans, je suis resté seul pendant la majeure partie du temps. A fin du premier hiver, une biologiste est venue une semaine sur le terrain et m'a appris beaucoup sur le suivi de loups et l'interprétation des pistes. Ensuite, j'essaie plutôt de mettre en commun les compétences que je n'ai pas. Une autre biologiste a validé mes textes et comptes-rendus.

Votre plus beau souvenir de ces deux ans ?
Difficile, il y en a beaucoup, dans différents domaines. Je retiendrai toutes les rencontres lupines, sans aucun doute, avec une mention spéciale pour la première fois où une louve s'est retrouvée à moins de 15 mètres, sans aucun obstacle entre nous, c'était grand.

Ne fais tu pas des conférences pour le grand public ?
Si. En parallèle avec les écoles, quand je suis dans une région, je contacte les association de défense, d'initiative à l'environnement, et j'essaie de proposer des sessions pour grand public.

Etes-vous prêt à retenter l'expérience ?
Bien sûr, je prévois de repartir en 2008. C'est indispensable, je suis obligé de repartir.

Admettons que je croise un loup en forêt, que ne faut-il surtout pas faire ?

Qu'est ce que tu ne dois pas faire pour qu'il ne s'enfuit pas trop vite..? Marche, cours, fais du bruit...En fait, vu que le loup finit toujours par se sauver très vite, tu n'arriveras pas à le faire rester bien longtemps. Ensuite, qu'est ce que tu ne dois pas faire pour qu'il ne t'attaque pas ? Rien ! Le loup n'attaque pas l'homme, il en a une peur bleue. Donc, si tu en croises un jour, note bien la date, et dis-toi que tu as une chance fabuleuse.

J'ai entendu dire que le loup était très bien vu en Italie et très apprécié, est-ce vrai ?
Le loup en Italie est mieux perçu, car les fondateurs de Rome ont été allaités par une louve selon la légende... Mais si ça se passe mieux en Italie qu'en France, c'est parce que les Italiens n'ont jamais exterminé leurs loups. Ils savent qu'il faut vivre avec et que oui, de temps en temps, un loup mange un mouton. En France, cela faisait 150 ans que le loup avait été exterminé dans les Alpes, et les descendants en étaient plutôt fiers.

Connaissez-vous un peu les parcs zoologiques consacrés au loup en France et lequel serait le plus intéressant à vos yeux ?

En parc à loups, je connais celui de Chabrières, dans la Creuse, celui du Gévaudan en Lozère, et celui de Sainte-Croix en Alsace. Tous ne s'occupent que du loup et expliquent bien les comportement du prédateur, avec des guides compétents. Mais les loups restent dans des enclos, on ne peut les comparer avec des loups sauvages.

Quels sont les rapports d'un louveteau élevé par un humain, une fois adulte ?
Une fois adulte, le loup va essayer de prendre la place du dominant s'il s'en estime capable. L'homme qui s'est ooccupé d'un loup devra faire attention car il risque de se faire "tester" , et cela peut emmener un conflit et un danger réel. Il faut insister que sur ce cas la, le loup considère cet homme comme étant son "père", son dominant, et non comme un homme, donc ça peut être très mouvementé.

Pensez-vous que le loup soit considéré comme l'animal le plus "méchant" vivant en France ?

Je ne sais pas comment est réellement considéré le loup. Les mentalités changent, c'est certain. Et ceux qui veulent exterminer les loups de France ne le font pas parce qu'ils le croient méchant, mais bien parce qu'il les dérange.

Avez-vous rencontré d'autres aventuriers à la recherche d'un contact particulier avec la nature et la solitude ?
Oui, j'ai rencontré quelques personnes dans le même cheminement que moi, car que je me déplace beaucoup ces derniers temps. Pas avec des loups, mais j'ai rencontré de passionnés d'ours et de vie sauvage.

Que vous apprennent les loups ?

Ils m'apprennent que chaque espèce est complexe, difficile à cerner et à comprendre, que toutes les espèces sont liées entre elles. Avant je ne m'intéressais qu'au loup, mais sur le terrain, ils m'ont appris qu'il fallait tout observer.

Il y a t-il des moyens de protection pour protéger les troupeaux ?
Oui, bien sur, en Italie et en Espagne, où il y a respectivement 500 et 2000 loups, il y a aussi des éleveurs et des moutons. Ils ont développé des techniques qui, si elles ne sont pas définitives ( il y aura toujours des moutons tués), permettent de minimiser les attaques et faire qu'éleveurs et loups peuvent vivre à proximité. Il y a des chiens de protection, appelés patous, éduqués spécialement. Il y a des enclos électrifiés pour enfermer les moutons la nuit. Il y a la présence humaine évidemment, la plus efficace. Toutes ces mesures sont payées aux éleveurs pour qu'ils se protègent. A l'heure actuelle, il y a seulement 15% des troupeaux qui sont équipés et ces mesures protègent aussi bien du loup que des chiens, beaucoup plus nombreux et dévastateurs que le loup.

Le loup européen est il moins farouche que le québécois ?

Tous les loups sont peureux et craintifs. La différence, c'est surtout la place disponible pour le loup dans ces deux pays. Au Québec, il existe encore des surfaces importantes laisséss à la faune sauvage. Le loup voit moins d'hommes, alors qu'en Europe, la démographie est plus importante et il n'y a pas d'espace de neutralité.

Quel conseil pouvez vous donné a quelqu'un qui recherche le même type de contact que vous avec les loups et qui évidemment ne sait pas par ou commencer ?
Déjà, je conseille à tous ceux qui le peuvent encore (les étudiants) de suivre un cursus qui pourra bien aider et si ce n'est pas le cas, contacter des parcs, pour apprendre un peu ce qu'est un loup, se renseigner sur les comportements via des livres.

Y a t-il un autre animal qui vous fascine ?

J'ai un grand respect pour tout ce qui vit, mais je suis très "monomaniaque", je n'aurais pas assez d'une vie pour comprendre bien comment vit une meute. On me dit que ça va bientôt finir, j'en suis désolé ! Juste rajouter une adresse pour ceux qui veulent s'interroger www.loup.org, un site très intéressant qui vous montrera que ce n'est pas que moi qui pense que l'homme n'a rien à craindre du loup. Au revoir à tous et merci d'être venu. Rhhoooo !

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 Aude Chardenon, L'InternauteNature
 
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