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Décembre 2006

"Le roi Henri IV se baignait nu dans la Seine !"

Le parisomaniaque Alain Rustenholz a répondu à vos questions en direct le mercredi 6 décembre. Retrouvez-ici l'intégralité du chat.

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Photo © Cécile Genest
"Pour moi, l'érudition, la connaissance, ce n'est pas "chiant", au contraire"

Comment l'idée du livre est-elle née ?
Alain Rustenholz : Je trouve qu'on jouit mieux d'une ville quand elle vous "parle", c'est-à-dire quand on sait des choses sur les lieux que l'on croise. Pour moi, l'érudition, la connaissance, ce n'est pas "chiant", au contraire, c'est une aide à jouir de la ville. Plus j'en sais, plus je suis content. J'essaye donc d'en savoir le plus possible, et je le fais partager ensuite.

 

En quoi votre ouvrage sur les "Traversées de Paris" est-il différent des guides sur Paris publiés jusqu'à présent ?
Il y a un tourisme de façade, de monuments ; j'essaye de "repeupler" la ville, d'y faire entendre, derrière les façades, les voix de tous ceux et celles qui y ont habité, s'y sont aimés, battus, y ont fait l'Histoire et même leurs petites histoires.

 

Où et comment vous êtes-vous documentés pour rédiger votre ouvrage ?
En bibliothèque, essentiellement. La ville est de plus en plus "bavarde", il y a enfin quelques indications biographiques sur les plaques de rue, sans compter les "rames" Decaux-Starck, mais c'est bien peu. Heureusement, les livres sont là, les journaux, les mémoires, etc.

 

Comment doit se lire votre ouvrage ? Par quartier ? En se promenant ? Quelques conseils au lecteur et promeneur parisien…
Le livre fait le tour de Paris dans le sens des aiguilles d'une montre. Il part toujours du centre vers la périphérie et enchaîne sur sa brochette environ 4 quartiers. Mais l'on peut commencer le tour où l'on veut, et s'arrêter de même. Bien que gros, le livre est "léger", on peut le prendre avec soi ; ou le lire avant et se promener ensuite plus librement en en entendant les échos.

 

Photo © Cécile Genest
"J'essaye de "repeupler" la ville, d'y faire entendre, les voix de ceux qui y ont fait l'Histoire et même leurs petites histoires."

Autour de quel quartier a-t-il été le plus difficile de se documenter ?
Il y a évidemment des quartiers plus "historiques" que d'autres, ceux du centre en particulier, mais le livre n'est pas celui de l'Histoire de France pour autant qu'elle se déroule à Paris, mais bien l'histoire de la ville, et il y a des renseignements sur tous les quartiers, même si l'histoire populaire, donc celle des faubourgs, est moins documentée, comme vous le savez, que l'histoire des couches dirigeantes.

 

Avez-vous rencontré lors de la préparation de votre ouvrage des personnages qui ont fait Paris ?
Tous ont fait Paris, tous font l'histoire. "Si l'histoire m'échappe, dit Sartre, ce n'est pas que je ne la fais pas, c'est que d'autres la font aussi". Je cite de mémoire "Questions de méthode". Les "petites gens" font l'histoire comme les "grands".

 

Lors de la sortie de l'ouvrage, vous avez organisé des promenades historiques dans Paris. Quels quartiers avez-vous privilégiés, et pourquoi ?
J'ai fait 14 balades à ce jour ; le choix des quartiers n'est pas de mon fait, l'initiative vient des libraires en liaison avec l'éditeur.
Je n'en fais plus aujourd'hui, les jours raccourcissent et le temps fraîchit. Peut-être de nouveau au printemps ?

 

Quel est votre quartier préféré de Paris ?
J'aime autant tous les quartiers, pour des raisons chaque fois diverses. Il y a des quartiers pour lesquels je n'ai pas de penchant aujourd'hui mais qui ont été à mon goût au XVIIe ou au XVIIIe siècle. Sous les pavés, la plage; sous l'actu, le passé; du coup, chaque quartier a son charme !
Auteuil, par exemple, au XVIIe, est la villégiature des classiques : Molière, Racine, Boileau y habitent, au moins l'été, y écrivent etc. Sous le XVIe BCBG se cache donc un Auteuil tout différent, un village habité par la poésie.

 

Photo © Cécile Genest
"Tous ont fait Paris, tous font l'histoire. "Si l'histoire m'échappe, dit Sartre, ce n'est pas que je ne la fais pas, c'est que d'autres la font aussi"."

Avez-vous voulu privilégier le Paris littéraire ou le Paris historique ? Quel aspect de Paris avez-vous voulu montrer principalement ?
J'essaye évidemment de tenir tous les bouts à la fois ; espérons que j'y arrive. J'ai du goût pour la littérature mais elle ne s'oppose pas à l'histoire. Balzac, par exemple, voulait sauver par son œuvres des pans de Paris qu'il voyait disparaître; il fait explicitement de son œuvre un conservatoire du Paris perdu.

 

Y a-t-il un regret de votre part du "Paris d'antan" ?
Oui, encore que, si j'en crois nombre de bons auteurs, Allen Ginsberg par exemple, le "pape" de la beat generation, à Paris, passé et présent s'entremêlent de façon indissoluble, le passé est dans le présent, sans que l'on ait pour autant à porter ce passé comme un fardeau. En ce sens, il n'y a pas de Paris perdu ; et aimer le vieux Paris, ce n'est pas vouloir faire de la capitale une ville-musée.

 

Si vous deviez comparer Paris à une autre ville…
Je dirais que c'est plus joli que Pékin - j'en reviens justement - mais, trêve de plaisanterie, si Paris est la première destination touristique mondiale, ce n'est pas un hasard. Paris a évidemment des atouts, dont son passé, l'histoire et les mythes qui la constituent ne sont pas les moindres.

 

Photo © Cécile Genest
"Chaque quartier a son charme !"

Dans les années 80, Chirac maire de Paris promettait de se baigner dans la Seine. Dans le passé, les Parisiens s'y sont-ils risqué ?
Non seulement les Parisiens se sont baignés dans la Seine - nus - Henri IV en tête, du côté du quai Saint-Bernard, et La Bruyère rapporte qu'à cette saison-là, toutes les dames de Paris s'y précipitaient, pour délaisser la berge dès que le froid éloignait les baigneurs, mais ils l'ont bue cette Seine, pratiquement sans traitement, durant des siècles.

 

Est-il vrai que jadis dans le Quartier Latin même les valets devaient parler latin ?
Oui, la langue officielle du quartier, des écoliers et donc de leurs domestiques, était le latin. Mais le latin étant la langue de l'Eglise, et la Sorbonne, dominée par celle-ci, interdisant l'étude et du grec, et du sanskrit, et de l'arabe - Un comble : imaginez, la Sorbonne interdisant d'étudier ! La bataille linguistique a été vive.

 

Que pensez-vous des grands chantiers actuels à Paris ? Tramway des Maréchaux, XIIIe arrondissement…
J'habite la ZAC Rive Gauche, à côté de la BNF. Evidemment, les chantiers, c'est du bruit et de la poussière mais c'est surtout une extension vers l'est du Quartier Latin, bientôt 10000 étudiants aux Grands Moulins à côté, et donc de la vie dans ce qui était autrefois une emprise ferroviaire triste comme des herbes maigres poussant entre des rails rouillés.

 

Photo © Cécile Genest
"Les Parisiens se sont baignés dans la Seine - nus - Henri IV en tête"

Paris a-t-il beaucoup changé au cours des dernières années / décennies ?
Paris change en permanence, comme toutes les grandes métropoles, il suffit de voir l'étendue des travaux chaque été, et même en dehors de l'été. Les JO auraient entraîné des changements - moindres que ceux de Pékin, dont j'arrive, où l'on rase la moitié de la ville - mais l'essentiel des constructions prévues pour se transformer ensuite en logements du côté des Batignolles, par exemple, aura tout de même lieu.

 

En tant qu'amoureux de Paris, que répondriez-vous à des provinciaux qui dépeignent la ville lumière comme un enfer gris et bruyant, sans âme ni chaleur ?
Gris ? Vous êtes sûrs ? Sauf par temps de pluie, la ville n'est pas grise. Bruyante, sans doute, mais il y a pire. Sans chaleur ? Ce n'est sans doute pas le Midi mais bon, les gens y sont-ils si froids ? Encore une fois, si Paris est la 1ère destination touristique etc.

 

Qu'est-ce qui symbolise Paris selon vous ?
La Tour Eiffel ! Ce n'est pas une boutade, Paris est sans doute la seule ville du monde dont la construction emblématique n'est ni un palais ni une cathédrale mais un assemblage de poutrelles métalliques, un bout de mécano. C'est la preuve que Paris a été non seulement la capitale intellectuelle et politique de la France et, longtemps, du monde mais encore sa capitale industrielle. Eiffel était à Levallois, on faisait à Paris des locomotives et, à Boulogne Billancourt comme dans le XVe arrondissement, des automobiles (la moitié de la production française). Paris, c'est la ville du fer !

 

Quelle est votre anecdote préférée sur Paris ?
Des anecdotes, il y en a tant ! Prenons la bataille des chirurgiens et des médecins, dont le quartier Saint-André des Arts est le siège : les médecins parlent latin et tuent leurs patients (voir Molière) ; les chirurgiens ne sont pas savants mais soignent. Pour le récit de la bataille, voir mes "Traversées".

 

Photo © Cécile Genest
"Paris est la seule ville du monde dont la construction emblématique n'est ni un palais ni une cathédrale mais un assemblage de poutrelles métalliques !"

Comment avez vous décidé de traiter ou, au contraire, d'occulter telle ou telle anecdote plutôt qu'une autre ?
J'essaye de ne traiter que des anecdotes significatives et d'éliminer celles qui n'auraient qu'un intérêt... anecdotique !

 

Combien de temps avez-vous mis pour écrire votre ouvrage, compte-tenu de l'immense somme d'informations que l'on y trouve ?
Il y a une accumulation primitive qui n'est pas quantifiable et s'étend sur des années - c'est mon cinquième livre sur Paris, mon quinzième livre d'histoire - et puis la rédaction proprement dite: 18 mois de travail sans jours de congés à raison de 10 heures par jour.

 

Quels sont vos prochains projets ?
Je prépare un livre sur le Paris de Voltaire, et un autre sur le Paris nomade, cette époque où l'on vivait autant dans la capitale que dans ce qui est aujourd'hui la banlieue : pensez à toutes ces "folies", "petites maisons" et châteaux de la couronne.

 

Alain Rustenholz : Merci à tous les "parisophiles", "parisomaniaques" et "parisoaccros" de m'avoir suivi dans mes balades, dans ce chat et au long des pages de mes "Traversées".

 

Les traversées de Paris, l'esprit de la ville dans tous ses quartiers
Auteur : Alain Rustenholz
Beau livre illustré
650 pages
Editions Parigramme
Prix : 35 €
Consulter les librairies

 

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