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 INTERVIEW 
Avril 2006

Pierre-Paul Feyte, traqueur d'orages

La tête dans les nuages depuis l'enfance, Pierre-Paul Feyte se faufile entre les éclairs pour photographier les colères du ciel.
Ses paysages célestes, traversés par des zébrures lumineuses, lourds de nuages menaçants, nous invitent à contempler la beauté éclatante de l'orage.
Conseils d'un pro.
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Comment êtes-vous venu à la photographie ?
Je me suis emparé d'un appareil photo dès l'age de dix ans, mais c'était pour photographier les trains ! Un an plus tard, j'ai eu la chance de me retrouver avec mon premier reflex, un Pentax ME super, un boîtier inusable puisqu'il m'accompagne encore aujourd'hui après vingt-cinq années et beaucoup d'orages.
Dans les années qui suivent, mon intérêt s'est porté de plus en plus vers l'astronomie, une passion qui allait me faire passer bien des nuits blanches. C'est un domaine exigeant en ce qui concerne la technique photographique… Tirer le portrait des étoiles constitue une excellente école de rigueur et de patience !
Pourtant, je passe les années quatre-vingt dix sans que la photographie ne soit vraiment au premier plan de mes préoccupations. Pendant cette décennie, ma vie est plutôt agitée et mes activités professionnelles sont pour le moins variées : animateur scientifique, guide touristique et naturaliste, vendeur de matériel d'astronomie, ébénisterie, et j'en passe ! Je passe des mois ou des années dans des endroits aussi différents que le Bassin d'Arcachon, les garrigues de l'Hérault, les environs de Marseille, la région parisienne, Montpellier… C'est en 2001 que je prends la décision de m'installer dans le Gers, attiré par la beauté du ciel alliée à la qualité de vie, éléments que j'avais découvert à la faveur de séjours répétés. Et je ne le regrette pas ! Car la Gascogne et ses lumières m'ont offert des merveilles : féeries matinales des brouillards au lever du jour, des nuits abyssales peuplées d'étoiles, et bien sûr la singulière beauté de ces orages gascons à la puissance redoutable !
Je travaille maintenant dans un château en tant que guide touristique. Outre le bonheur de pouvoir y parler de l'histoire et des vins de Gascogne, j'ai la chance d'y jouir d'une vue très dégagée sur la campagne gersoise, ce qui m'a déjà permis de photographier des orages hors du commun. Actuellement, je suis dans une période où la photographie prend une part de plus en plus importante suite à l'intérêt que soulèvent mes clichés : je collabore depuis deux ans avec l'agence Bios, et l'accueil que l'on réserve à mes œuvres est également en train de m'ouvrir des perspectives très intéressantes dans le monde artistique.

Pourquoi avoir choisi le ciel comme thème de prédilection ?
Je me suis souvent posé cette question ! Il me semble que le ciel me fascine car il est changeant et éternel à la fois. Le ciel est cette autre moitié du paysage, une moitié souvent négligée. Et pourtant, que de beauté ! Les nuages, ces merveilleux nuages chers à Baudelaire ne seraient-ils donc plus contemplés que par les poètes ?
Mais pour comprendre pourquoi le ciel est à ce point mon thème de prédilection, je me tourne vers certains souvenirs précis de mon enfance. J'ai vécu pendant une paire d'années dans un vallon très isolé du centre du Var. Les prés immenses pour le gamin de sept ans que j'étais alors, sans parler du ciel nocturne qui y était splendide, et j'étais (déjà !) fasciné par les nuages. Je me souviens comment je tentais, en scrutant les petits cumulus qui se formaient dans l'azur, de comprendre quelle pouvait être leur taille, à quelle altitude ils se formaient … Et je courrais derrière leurs ombres pour essayer de mieux évaluer leur vitesse, en me disant que je pourrais ainsi savoir "combien ils sont haut" ! Et là se trouve, à mon avis, l'une des clefs de ma fascination pour le ciel : ses dimensions, son immensité, son absence de limite me permettent de plonger dans une rêverie de l'étendue, que je rapproche de la "poétique de l'espace" qu'évoque Gaston Bachelard.
A ces premières interrogations se mêlent d'autres souvenirs, liés directement aux orages, et je pense que nous sommes nombreux à les partager. Songez à ces moments privilégiés qui précédent le déchaînement, l'odeur de foin et de pierre chaude au moment où s'abattent lourdement les premières gouttes de l'orage qui va éclater. C'est une fête de la nature qui se prépare, avec sa part de violence brute, à laquelle répond l'exacerbation des sens, des lumières, fragrances et contrastes. Sentir l'instant où tout bascule, où l'incontrôlable étend son emprise. Avec les siens à l'abri d'un mas aux murs épais, à la lueurs des bougies, redouter le tonnerre qui fait trembler le sol, écouter la pluie gifler le toît… Et oser alors un œil à la fenêtre pour apercevoir, à la faveur des éclairs répétés, des nuages se tordre en figures fantasmagoriques tandis que la forêt proche croule sous la pluie sillonnée d'incessants éclairs…
Avec de tels instants, il y a de quoi faire naître une passion tenace, qui allait me pousser à en apprendre toujours d'avantage, avec humilité. En 1999 je réalise qu'il n'y a rien de tel que la pratique du parapente pour vivre l'atmosphère, et explorer en trois dimensions les mystères de l'aérologie, un domaine où l'humilité est de rigueur ! Etre humble devant l'orage, c'est aussi être prêt à être surpris. Et l'orage est parfois le berceau de l'inattendu, lorsqu'au cœur du chaos se révèlent soudain de singuliers instants de pure beauté. J'espère que mes photos me permettent de partager ces moments de grâce !

Quels secrets techniques pouvez-vous nous dévoiler pour réussir des photos d'orage ?
Une bonne surprise attend ceux qui souhaitent se lancer dans cette drôle de chasse photographique : il n'est pas nécessaire de posséder un matériel coûteux, bien au contraire ! Je me sers encore de mon vieux ME super acheté en 1981 pour les prises de vues nocturnes, l'argentique ne souffrant pas des problèmes que l'on rencontre avec les capteurs numériques lorsque s'allongent les temps de pose (dégradation du rapport signal/bruit proportionnel à la durée de la pose). Le tout est d'employer des objectifs de qualité, plutôt des focales fixes qui offrent d'avantage de luminosité et un piqué supérieur.
Mais je ne suis pas un inconditionnel de la diapo ! Je me suis mis au numérique depuis un an et demi. Et les possibilités sont remarquables, notamment le fait que l'on puisse multiplier les essais à volonté ou presque pour essayer de saisir un éclair en plein jour - ce qui demande de bon réflexes !
Si quelqu'un souhaite acquérir un appareil numérique en particulier pour photographier les orages, je lui recommande de choisir un appareil doté de poses prolongées (au moins 10 secondes), le mieux étant de pouvoir disposer de la pose B, qui permet de décider librement de la durée de l'exposition. Cela permettra de photographier les orages nocturnes ou crépusculaires. De même, il est important que la plupart des automatismes, en particulier la mise au point, puissent être débrayés, car de nuit l'autofocus est dans les choux !
Il existe des appareils numériques de type "bridge" qui offrent beaucoup de possibilités, mais l'idéal en terme de créativité et de qualité d'image est quand même représenté par les reflex numériques. C'est encore mieux s'ils peuvent accepter de bons vieux objectifs manuels, ce qui est le cas des boîtiers Pentax par exemple.

Quels éléments faut-il pour que se produise un bon orage ?
Je ne perds surtout pas de vue qu'un "bon" orage pour moi peut être une calamité pour d'autres. Le rapport que l'on va entretenir avec le phénomène orageux sera bien différent selon que l'on soit pilote d'U.L.M., viticulteur, météorologue, berger ou photographe !

A l'origine de l'orage il y a la déstabilisation de l'atmosphère. Il existe des situations variées, l'une des plus communes se rencontre par exemple à la fin des chaudes journées estivales : l'air des couches les plus basses de l'atmosphère va atteindre une température suffisante pour brutalement s'élever avec une vigueur d'autant plus soutenue que l'air est froid en altitude. Le cumulonimbus, le nuage orageux caractéristique, va rapidement atteindre une élévation considérable, une bonne douzaine de kilomètres. A ce niveau, il ne peut monter plus, le mouvement ascendant s'étale contre une sorte de couvercle invisible (la tropopause, la limite où commence la stratosphère), et cet étalement de la partie supérieure du nuage lui confère une forme d'enclume caractéristique. La condensation de la vapeur d'eau en gouttelettes, puis en cristaux de glace va permettre la différenciation et l'accumulation de gigantesques charges électriques. Et l'éclair apparaît comme un court-circuit géant là où les différences de potentiel électrique dépassent une certaine valeur. Cela se produit le plus souvent au sein même du nuage, avant de relier le nuage au sol : c'est alors que nous sommes en présence de la foudre, aux effets parfois dévastateurs.

De mon point de vue de photographe, l'orage idéal n'est pas forcément le plus violent, bien au contraire ! Je rêve plutôt d'un cumulonimbus se développant de façon isolée dans une masse d'air limpide, qui me permettra de l'observer sous toutes ses coutures. Et si l'orage se déplace lentement tout en se régénérant à un rythme régulier, c'est encore mieux, car je peux essayer d'anticiper sa trajectoire et choisir un avant-plan de choix, comme une centrale nucléaire, un moulin ou une belle église. Et le fin du fin serait que cela se produise au crépuscule ou à l'aube, moments privilégiés où le photographe peut cueillir lumières rares et couleurs exquises !

Combien de temps pouvez-vous passer à attendre l'éclair que fera toute la différence ?
Dans la plupart des cas, l'attente n'existe pas ! La difficulté consiste plutôt à réussir à se trouver à temps au bon endroit. Mais, comme pour la photographie animalière, on peut opter pour la stratégie de l'affût : se poster à l'endroit idéal (par exemple un beau paysage des Pyrénées avec un splendide château à l'avant-plan), et attendre dans la canicule. Mais l'ennui n'a pas lieu d'être, il y a presque toujours une foule de choses passionnantes à observer : les rapaces qui jouent dans des ascendances thermiques de plus en plus puissantes, la brise de vallée qui s'accentue, la façon dont les sommets disparaissent dans les nuées, la lumière qui change lentement, l'écoute des bruits de la nature sous les roulements de tonnerre prometteurs... Ce sont autant de renseignements intéressants pour qui veut essayer d'anticiper l'évolution de la situation. La déception n'est pas rare, mais on acquiert de l'expérience et un certain sens de l'observation.

Quels sont les meilleurs lieux pour prendre des photos d'orage ?
Les meilleurs lieux sont ceux où les orages ne sont pas trop rares, bien sûr, mais aussi et surtout ceux qui vont offrir des points de vue dégagés et des avant-plans de choix. J'ai trouvé mon bonheur dans le Gers, département rural sillonné de nombreuses petites routes offrant souvent des panoramas très ouverts sur les coteaux de Gascogne. Et les Pyrénées, ainsi que la côte atlantique, ne sont pas trop éloignés. Par contre, en ville, photographier les orages n'est pas chose aisée, car il y a toujours un bâtiment pour encombrer la vue, sans parler de la difficulté inhérente au moindre déplacement en cas d'embouteillage ! A l'opposé, les montagnes offrent des paysages propres à permettre des photographies particulièrement spectaculaires, mais les orages y sont plus violents, dangereux et soudains, et une fois que les nuages ont tout envahi, il n'y a plus rien à voir ! Néanmoins, je rêve de photographier la foudre dans le cadre sauvage des Pyrénées, ou bien depuis le fameux observatoire du Pic du Midi de Bigorre !

Comment contournez-vous le danger qui existe en s'aventurant au cœur de l'orage ?
En évitant de foncer droit vers lui ! En effet, à moins d'avoir pour objectif de photographier la foudre de (trop) près, j'aime à garder une certaine distance avec l'orage, afin de mieux contempler le fauve dans son ensemble. Dans certaines circonstances, si l'orage ne se déplace pas trop vite, et si le réseau routier s'y prête, il est alors possible de se livrer à une sorte de jeu de cache-cache, de précéder l'orage, de contempler son arrivée, de s'éloigner avant qu'il ne soit sur vous, et recommencer… Pour finalement se laisser engloutir par le mur de pluie. La visibilité est alors si médiocre que c'est bien souvent en vain que j'essaie d'obtenir des clichés intéressants sous le déluge. Et espérer que la foudre ne tombe pas directement sur la voiture : bien que censée remplir le rôle protecteur d'une cage de Faraday, elle n'offre pas une protection parfaite. Je redoute également d'être aveuglé et/ou assourdi par l'un de ces éclairs hors-normes que l'on nomme superbolt, et qu'il vaut mieux contempler à quelques kilomètres de distance. Et il y a un autre danger qui peut faire mal : la grêle. Un gros grêlon peut tuer ! Le 28 juillet dernier, des grêlons de cinq centimètres de diamètres issus d'un orage monstre ont provoqué la mort de plusieurs veaux et vaches dans le sud du Gers ! Vous comprenez l'importance qu'il y a à bien connaître sa proie lorsqu'on se livre à ce genre de safari photo... Il est des situations qu'il vaut mieux savoir éviter.

Quelle logique prédomine dans votre travail ? Photographique ou scientifique ?
Pour moi la photographie idéale tient des deux : elle constitue à la fois un document (elle rend compte de l'événement et, par sa précision, fournit des renseignements qui peuvent être d'ordre scientifique) et elle est en même temps une source d'émotion par la beauté qu'elle va nous révéler au cœur du chaos. Puisse l'émerveillement ainsi suscité être un vecteur pour la propagation des connaissances, et je serai comblé ! Ce rivage fertile où l'art côtoie la science constitue un domaine passionnant, je suis persuadé qu'il est promis à un bel avenir.

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Quel matériel utilisez-vous ?
Aujourd'hui, j'utilise principalement un boîtier reflex numérique Pentax *ist Ds, allié à des objectifs de 15 à 300 mm de focale de marque Pentax et Sigma pour l'essentiel. Seul deux de ces objectifs sont modernes et autofocus, tout les autres sont des objectifs à mise au point manuelle ! Coté argentique, je tiens beaucoup à mes Pentax ME super (deux boîtiers, achetés respectivement en 1981 et 1995), plus un moyen-format Pentax 67 qui offre des images d'une finesse époustouflante, et qui va reprendre du service pour retrouver le plaisir de scruter des diapos géantes. Pour les pellicules, je ne fais que de la diapo, et apprécie particulièrement les Fuji Velvia, Provia 100F et 400F. Les diapos sont numérisées à l'aide d'un scanner Minolta Dîmage Scan Elite 5400.

Reconnaissez-vous des influences particulières dans le monde de l'image ?
J'aime beaucoup le travail des grands photographes. Et pourtant, puisqu'il s'agit du "monde de l'image", je me permets de commencer par deux peintres anglais : John Constable, dont les cieux aussi chargés que tourmentés (pour lui "véhicules du sentiment") faisaient que les critiques du XIXème siècle recommandaient d'aller découvrir ses toiles… équipé d'un pardessus et d'un parapluie ! William Turner : comment pourrais-je ne pas éprouver une vive sympathie pour ce génie qui se fit attacher à un mât en pleine tempête pour observer le déchaînement des éléments ? Et deux photographes contemporains : Olivier Grunenwald pour sa sensibilité à l'ambiance lumineuse, et Alex Hermant, qui a suscité de nombreuses vocations par ses ouvrages consacrés aux orages, abondamment illustrés de clichés remarquables.

Si vous avez autre chose à ajouter…
Mes projets concernent les orages Pyrénéens, la vidéo, et je vais me mettre à travailler plus assidûment à un projet de livre que je mûri depuis quelques temps.
J'invite les internautes qui souhaitent découvrir d'autres mordus de la poursuite des orages à découvrir le site des chasseurs d'orages francophones : www.chasseurs-orages.com


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